Faut-il s’inspirer de son expérience personnelle pour écrire un poème ?

Le sujet de l’article d’aujourd’hui est tout entier contenu dans son (long) titre : Faut-il s’inspirer de son expérience personnelle pour écrire un poème ?

La poésie comme expression de soi

Un célèbre tableau de Caspar David Friedrich (wikipédia)

Une conception courante, toute teintée de romantisme, voudrait nous faire accroire que le poète ne prend la parole que pour s’exprimer, autrement dit pour faire sortir de lui-même un torrent tumultueux d’émotions, de sensations, d’idées qui se trouvaient déjà en lui et qui ne demandaient qu’à sortir pour être mises en mots.

En d’autres termes, selon cette conception courante, le poète parlerait nécessairement avec son cœur, bien plus d’ailleurs qu’avec son esprit. La poésie serait essentiellement jaillissement. Écrire un poème, ce serait donc avant tout parler de soi-même, de ce que l’on ressent, de ce que l’on éprouve. Les mots du poème seraient puisés au fond de soi-même.

De fait, quand Alphonse de Lamartine écrit « Isolement », le premier poème des Méditations poétiques, c’est bien en puisant dans sa propre expérience personnelle. Le poète commente en effet son propre poème en dévoilant des détails biographiques :

« J’écrivis cette première méditation un soir du mois de septembre 1818, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de mon père, à Milly. J’étais isolé depuis plusieurs mois dans cette solitude. Je lisais, je rêvais, j’essayais quelquefois d’écrire, sans rencontrer jamais la note juste et vraie qui répondît à l’état de mon âme ; puis je déchirais et je jetais au vent les vers que j’avais ébauchés. J’avais perdu l’année précédente, par une mort précoce, la personne que j’avais le plus aimée jusque-là. Mon cœur n’était pas guéri de sa première grande blessure, il ne le fut même jamais. Je puis dire que je vivais en ce temps-là avec les morts plus qu’avec les vivants. Ma conversation habituelle, selon l’expression sacrée, était dans le ciel. » (Alphonse de Lamartine, « Commentaire de la première méditation », Œuvres complètes, 1860, rééd. par Wikisource)

Dans ce bref passage, le « je » est omniprésent. Pour commenter son poème, Lamartine apporte avant tout des renseignements autobiographiques, concernant sa situation personnelle en 1818. Surtout, le poète affirme qu’il cherchait à faire correspondre son poème avec « l’état de [son] âme » : le poème s’écrit donc en s’inspirant d’un vécu personnel. Il s’agit même, en l’occurrence, d’une souffrance très intime, s’agissant de celle de la perte d’un être aimé. C’est donc avec sa propre douleur que le poète a composé le poème.

D’une poésie non-autobiographique

Cette conception courante ne doit pas faire oublier qu’il existe bien d’autres enjeux poétiques que le simple souci d’exprimer un vécu personnel, lequel ne saurait être considéré comme l’unique source d’inspiration du poète.

La poésie dans la Cité

On peut rappeler que la poésie, loin de se cantonner à des sujets innocents et légers, sait investir le langage pour agir sur son lecteur. L’argumentation n’est pas étrangère à la poésie. Loin d’être aussi apolitique qu’on se l’imagine souvent, la poésie a un rôle à jouer au sein de la cité, la polis. Les mots du poète ne sont pas simplement décoratifs. Le poète ne parle pas seul mais bien face à un public, fût-il virtuel. L’aède antique, le griot africain, le barde médiéval ont en commun d’être la voix du groupe auquel ils appartiennent. C’est leur parole même qui soude le groupe, qui porte sa mémoire, qui le rassemble par ses mythes et ses légendes.

Le refus du lyrisme

Aussi le poème ne saurait-il se contenter d’être simplement le miroir des états d’âme de son auteur. De fait, nombreux furent les poètes qui, au XXe siècle, reprochèrent au romantisme du siècle précédent son épanchement impudique de sentiments personnels. Par exemple, comme le rappelle Jean-Michel Maulpoix, Christian Prigent parle de la « béance baveuse du moi ». Cette expression joue de l’allitération pour fustiger le sentimentalisme excessif d’une certaine poésie trop prompte à déverser des états d’âme intérieurs.

Dès lors, si l’on met le « je » de côté, que reste-t-il à se mettre sous la dent ? Il y a, me semble-t-il, d’une part, le monde, les autres, les choses, et, d’autre part, les mots eux-mêmes, le langage avec lequel on peut jouer.

Francis Ponge exploite ainsi le parti-pris des choses, en consacrant ses poèmes aux objets. Certes, il ne s’agit pas de n’importe quels objets, puisqu’il n’a choisi que des objets du quotidien, cageot, savon, olive noire… Des objets qui déclenchent, par leur forme, leur aspect, ou par les sonorités mêmes de mot, notre rêverie…

Quant aux membres de l’OuLiPo, ils excellent à manipuler le langage dans toutes ses dimensions, jouant avec les mots, les sons, les contraintes en tous genres. La source d’inspiration devient alors le langage lui-même, bien loin de la « diction d’un émoi central » (Barthes). Les exercices de style, les inventions de formes fixes comme le sonnet irrationnel dont le nombre de vers par strophe suit la suite des décimales de Pi, montrent bien que le vécu personnel n’a guère d’importance dans une telle poésie.

S’inspirer de l’expérience personnelle sans parler de soi

Il faut cependant considérer les choses un peu plus finement. Il y a une distinction essentielle à faire, entre le poème en train de se faire et le poème achevé. Je m’explique : on peut très bien produire un poème sans aucune marque de subjectivité tout en s’étant grandement inspiré de son vécu personnel. Autrement dit, la source personnelle et intime d’un poème peut fort bien ne pas se retrouver dans le produit fini, et n’avoir été en somme qu’un élément déclencheur, décisif peut-être, mais ensuite dépassé par l’élaboration langagière. Pour le dire encore autrement, puiser en soi et parler de soi sont deux choses différentes.

Le haïku

Prenons l’exemple du haïku. Sa brièveté même fait qu’il n’est pas le lieu où l’on peut longuement s’épancher sur ses états d’âme. Le haïku n’est pas un genre romantique. Et pourtant, pour parvenir à une telle justesse dans la concision, il faut avoir beaucoup médité, il faut avoir beaucoup lu en soi-même comme dans les choses, il faut avoir éprouvé toute la gamme des émotions humaines. Peut-on réellement écrire un bon haïku sans pouvoir s’appuyer sur une solide expérience personnelle ?

« La tombée du jour
Dans le jardin seulement
Le chant des insectes » (Ryōkan)

Poésie, subjectivité et impersonnalité

Je pense aussi à des recueils comme Portraits d’un éphémère et Ne cherchez plus mon cœur de Jean-Michel Maulpoix. Les marques de subjectivité s’y comptent sur les doigts de la main. Vous n’y trouverez guère de pronoms personnels des première et deuxième personne. Et pourtant, on ne peut pas dire que le poète ne se soit pas inspiré de son expérience personnelle pour écrire. Mais celle-ci a été dépassée par une élaboration langagière qui a permis de faire sortir le poème de sa seule dimension autobiographique.

Je ne suis pas sûr que le terme d’impersonnalité soit le bon pour décrire ces poèmes. Certes, factuellement, on n’y trouvera pas les marques grammaticales de la subjectivité. Mais celle-ci passe, malgré tout. Ce n’est pas une poésie austère, ni une poésie qui s’interdirait toute forme de sentiment. On peut témoigner de sa sensibilité sans parler de soi. On peut même montrer qui on est sans parler de soi. Je crois qu’une citation vaudra toutes les explications :

Il écoute respirer la mer.

Il ne se lasse pas de la regarder, comme on fixe un être endormi, ou le sourire d’un visage peint, comme on regarde obstinément quelque chose que l’on ne voit pas, qui est là cependant. La mer, derrière la mer, dont il ne saurait jamais que les commencements, les plages et les rumeurs, même lorsqu’il quitterait le rivage et partirait se perdre au large, enfin seul avec soi, avec elle, plus que jamais séparé pourtant, ne pouvant espérer la rejoindre autrement qu’en se perdant en elle, dans la défaillance d’un naufrage qui ressemble à l’amour, les poumons pleins de sel, son corps stupide tout gonflé d’eau, flottant comme un paquet avant le repas silencieux des poissons et des crabes.

(Jean-Michel Maulpoix, Portraits d’un éphémère, Paris, Mercure de France, 1990, p.24)

Certes, il n’y a pas de « je », mais dans quelle mesure cet « il » en est-il l’image ? On voit ici comment la dimension méditative du poème, tout entier consacré à la contemplation de l’horizon maritime, parvient à s’exprimer en l’absence même des marques grammaticales de la subjectivité. Mais, subjectivité il y a, malgré tout, puisque le poème est loin de manquer de sensibilité. On ne saurait douter que l’expérience personnelle ait joué ne serait-ce qu’un petit rôle, mais elle n’est plus le sujet du poème.

Je pense encore à la poésie de Béatrice Bonhomme. Il me semble qu’il s’agit là d’une poésie très intime : elle aborde notamment les thèmes du corps et de la mort. Mais le vécu personnel, s’il est très présent, n’est jamais réellement raconté. On ne trouvera guère de récits autobiographiques dans la poésie de Béatrice Bonhomme. Ni même, réellement, de souvenirs, autrement que sous la forme de fragments recomposés, retravaillés, si bien que le vécu s’efface du produit fini tout en conservant une importance déterminante dans son élaboration.

*

Bref, s’inspirer de son expérience personnelle, ce n’est pas forcément raconter sa vie. Dès lors, on voit mal comment l’on pourrait répondre autrement que par l’affirmative à la question posée. Oui, le poète s’inspire de son expérience personnelle. Mais cela ne signifie pas nécessairement de parler de soi. Le vécu ne sera plus alors le sujet du poème, tout en continuant de lui apporter son poids. Je reste persuadé que l’on ne parle bien que de ce que l’on a éprouvé, et que l’expérience personnelle peut avoir un rôle à jouer jusque dans les poèmes les plus fantaisistes. Les grands poètes ont vu, ils ont vécu, ils ont éprouvé, ils ont ressenti, ils ont pensé. En se montrant disponibles à ce qui est, ils parviennent à voir ce que nous avons oublié de remarquer, ce à quoi nous ne faisons pas attention. Cette qualité de disponibilité au réel, cet émerveillement qui me semble si indispensable à l’écriture poétique, implique, on l’aura compris, un certain recours au vécu, lequel, il faut insister là-dessus, ne se résume absolument pas au simple fait de raconter sa vie…


Image d’en-tête : Pixabay.

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