La poésie ne doit-elle parler que de ce qui est beau ?

On me pose aujourd’hui cette question à laquelle j’aurais envie de simplement répondre par « non ». Mais on va développer un peu.

Si cette question articule les deux concepts majeurs de poésie et de beauté, elle intègre également la notion de devoir ainsi que celle de parole. En somme, répondre à « La poésie ne doit-elle parler que de ce qui est beau ? », ce n’est pas tout à fait la même chose que de répondre, par exemple, à « La poésie est-elle un art du beau ? », ou encore, pour reprendre le titre d’un précédent article, à « Qu’est-ce qui est beau dans la poésie ? ».

Une façon classique, mais en réalité simpliste, de répondre à ce sujet, serait de commencer par énumérer un grand nombre de poèmes qui parlent de ce qui est beau, puis, dans un deuxième temps, de citer quelques poèmes où, de toute évidence, ce dont on parle n’est pas beau. On ne montrerait alors rien d’autre que l’étonnante diversité du champ poétique et sa capacité à traiter des sujets les plus divers. La réflexion s’arrêterait en somme là où il vaudrait mieux, au contraire, la faire commencer. Je vais donc m’y prendre autrement, en commençant par dire que, non, la poésie ne doit pas parler que de ce qui est beau.

1. De la liberté avant toute chose

Écrire de la poésie au XXIe siècle

Être poète au XXIe siècle, c’est se situer dans une époque depuis longtemps débarrassée de tout impératif normatif. Aussi personne aujourd’hui ne songe-t-il sérieusement à imposer à la poésie une liste restrictive de sujets réputés « poétiques » ou « beaux ». Bien au contraire, la plus grande liberté prévaut dans le choix des thèmes traités, loin d’être limités à la volonté de présenter de beaux objets.

De quoi parle la poésie d’aujourd’hui ? Répondre à une telle question est quasiment impossible, sauf à répondre, de façon un peu vague, que la poésie parle de tout ce qui préoccupe la conscience humaine, que tout peut avoir droit de cité dans le poème, y compris les objets les plus triviaux, voire les plus laids, comme aussi, certes, les plus beaux, sans oublier l’ensemble des sujets qui ne sont pas classables sur cette échelle du laid et du beau.

La fameuse charogne

L’exemple est donné par Baudelaire qui, dans « Une charogne », se permet de parler d’un cadavre en décomposition. Ce qui était sans doute bien plus subversif à l’époque qu’aujourd’hui. Surtout, de façon cruelle, le poète s’adresse à la femme aimée pour lui signifier qu’un jour où l’autre, elle finira bien par ressembler à cette répugnante charogne.

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Le poète est d’ailleurs avide de détails croustillants, puisqu’il décrit amplement cette « charogne infâme », sans rien cacher de « son ventre plein d’exhalaisons », sans dissimuler la « puanteur » ni la présence de « mouches » et de « larves ». Il nous dit l’attente d’une « chienne inquiète », prête à se repaître de cette charogne, et ne tait pas que cette « ordure », cette « horrible infection », est destinée à être dévorée par la « vermine ».

On comprend ainsi que ce poème soit devenu un passage quasi obligé à toute réflexion sur la beauté en poésie. À lui seul, il suffit à montrer, par l’exemple, que, de toute évidence, la poésie peut parler d’autre chose que de ce qui est beau, y compris de ce qui est particulièrement laid et répugnant.

« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons. »

Charles Baudelaire, « Une Charogne », Les Fleurs du Mal, 1857.

Dire le monde tel qu’il est

Cet exemple est sans doute extrême. Ce n’est pas parce que les poètes sont aujourd’hui dégagés de l’obligation de ne parler que de ce qui est beau qu’ils vont se cantonner dans le registre du laid. L’objectif serait plutôt de dire le monde tel qu’il est, c’est à dire en tenant compte de sa beauté, mais sans dissimuler sa laideur. Dire le monde tel qu’il est, c’est refuser de se limiter à des thèmes canoniquement réputés « beaux », mais au contraire embrasser l’ensemble du réel, lequel n’est généralement ni laid ni beau, mais quotidien, banal, trivial.

Francis Ponge s’est ainsi fait une spécialité de décrire les menus objets de notre quotidien, comme le cageot, « simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie », ou encore l’allumette, la crevette, etc.

James Sacré, quant à lui, dans une langue volontairement familière et un peu boiteuse, prend plaisir à décrire des escargots ou encore des bocaux, réalités quotidiennes et ordinaires.

Jean-Michel Maulpoix relate nombre de ses voyages dans Chutes de pluie fine, mais ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’image de carte postale, mais la photographie d’une humanité précaire, souvent souffrante, qui porte çà ou là les stigmates de la guerre, et pour laquelle vivre n’est pas toujours une partie de plaisir.

« Je m’embarque pour le Liban au côté d’une mère supérieure orthodoxe qui porte sur sa robe noire un sac à dos Virgin Megastore. Elle conduit un groupe de cinq novices aux visages impassibles. Plus tard, au-dessus de la Méditerranée, je retrouve les six religieuses sagement alignées face à Goldeneye, un écouteur sur les oreilles, fascinées par ce James Bond postmoderne qui joue à la guerre électronique dans un décor post-communiste de ruines staliniennes mégalomaniaques à la façon des bandes dessinées d’Enki Bilal. L’Amérique instruit la planète en la balayant de rayons lasers… »
Jean-Michel Maulpoix, « Carnet de voyages à Beyrouth », première version d’un poème ensuite paru dans Chutes de pluie fine, Paris, Mercure de France, 2002.

Les références à des marques déposées et à des blockbusters américains témoignent de la volonté du poète d’éviter d’enjoliver le réel, et de le restituer dans toute sa trivialité. Les noms propres apparaissent comme des marques de prosaïsme. Cette volonté de montrer le réel dans toute sa banalité semble indissociable d’un regard critique porté sur le monde, même si le poète laisse le lecteur se faire sa propre opinion, sans prétendre la lui imposer. Il n’en reste pas moins que l’on peut difficilement faire autrement que de trouver ces religieuses, bien peu religieuses en somme, loin des clichés que l’on a d’elles a priori. La société de consommation pénètre partout…

Je crois qu’un mot-clef important pour comprendre la poésie d’aujourd’hui est celui d’authenticité. Le poète ne dit pas forcément ce qui est beau, non plus que ce qui est vrai, il dit ce qui est important pour lui, en essayant de le dire avec la plus grande justesse. L’objectif est en somme de traduire en mots, le plus finement possible, une réalité qui dépasse les mots, que le parti-pris soit celui de l’objectivité ou au contraire celui de la subjectivité — et dans les deux cas, le langage se heurte à l’indicible.

Alors, la poésie doit-elle ne parler que de ce qui est beau ? Non, elle doit parler de tout ce qui fait l’expérience humaine, le beau comme le laid, le vrai comme le faux, le réel comme l’imaginaire, la vie comme la mort…

2. Le beauté malgré tout ?

Est-ce à dire que toute notion de beauté se trouve évacuée ? La beauté ne serait-elle qu’un concept éculé, valide uniquement pour commenter les productions du passé ? On ne saurait répondre par l’affirmative, jugeant que la poésie dans son ensemble, période contemporaine incluse, ne peut se passer de la beauté, qui était précisément le thème choisi pour le Printemps des Poètes 2019.

« Extraire la beauté du trivial »

Encore convient-il de distinguer nettement la beauté du poème et la beauté de ce dont parle le poème. On peut très bien produire un très beau poème en parlant de choses très laides. Tout un pan de la poésie moderne revient à « extraire la beauté du trivial », pour reprendre le titre d’une conférence donnée par Jean-Michel Maulpoix à l’Université de Toulouse. Il y a ici quelque chose de l’ordre de la transmutation alchimique : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », disait Baudelaire.

Il suffit de relire « Une charogne » pour se rendre compte que, en dépit de son sujet particulièrement répugnant, le poème est magnifique. Le poète a transformé sa charogne en une réalité sinon belle, du moins pétillante, dans une hypotypose pleine de vie.

Cette ordure est comme magnifiée par le « soleil » qui « rayonnait », dans un « beau matin d’été si doux ». L’adjectif « superbe » et la comparaison « comme une fleur » transforment ce dégoûtant objet en sujet digne d’un poème. Aussi la beauté s’invite-t-elle dans le poème:

« Tout cela descendait, montait comme une vague,
Où s’élançait en pétillant ;
On eut dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir. »


Charles BAUDELAIRE, « Une charogne », op. cit.

Le poète est peut-être donc celui qui, mieux que tout autre, sait déceler de la beauté là où l’homme du commun ne voit que de la laideur. Alors, la poésie ne doit-elle parler que de ce qui est beau ? On voit combien la réponse à cette question dépend de la définition même que l’on a du beau, celle du poète pouvant bien être fort différente de celle qui prévaut dans l’opinion commune. Si le poète sait trouver de la beauté là où d’autres n’en voient pas, alors même des poèmes que l’on jugerait parler de ce qui est laid, peuvent en réalité parler d’une forme singulière, paradoxale, inapparente de beauté.

En somme, la beauté d’un poème ne dépendrait en rien de la beauté de ce dont il parle. Et la beauté même d’un poème ne saurait s’apprécier par des critères externes universels, dans la mesure où c’est avant tout l’originalité de la vision du poète qui importe, par-delà toute norme extérieure considérée comme insuffisante, voire impossible.

Le beau n’est-il que relatif ?

Il convient finalement de se déprendre d’une tendance trop fréquente à penser les concepts de façon binaire. Dans le couple d’opposés « beau/laid », nous parons le premier adjectif de toutes les qualités, tandis que nous n’accordons guère de valeur au second. L’idée d’une relativité du beau nous amène à dépasser cette dichotomie, et à considérer la beauté en l’absence de canons prédéfinis. L’appréciation de la beauté serait alors une démarche avant tout individuelle, et la définition de la beauté relative à un goût avant tout individuel.

Une telle conception peut néanmoins sembler insuffisante, dans la mesure où il n’existe pas autant de jugements possibles sur un poème qu’il y a de lecteurs. Qu’il n’y ait pas une unique grille d’appréciation d’un poème, c’est entendu, mais il n’y en a pas pléthore non plus. Il y a par exemple une lecture intuitive, celle que tout lecteur peut se faire en découvrant pour la première fois un poème, et une lecture experte, où le goût sera aiguillé par des connaissances portant, par exemple et de façon non limitative, sur le contexte historique, sur les intertextes sous-jacents, sur la stylistique, etc. Aussi le beau n’est-il pas strictement relatif.

3. La poésie doit-elle parler de quelque chose ?

Si l’on veut répondre à la question opposée autrement que par un vague « oui et non », peut-être faut-il interroger plus profondément ce verbe parler jusqu’à présent relativement négligé. En effet, jusqu’ici, nous avons considéré comme acquis que la poésie devait parler de quelque chose, que ce quelque chose soit beau ou laid, ou ni l’un ni l’autre.

La spécificité de la parole poétique

Il convient de rappeler que, si la poésie est effectivement parole, elle ne s’assemble pourtant pas au langage ordinaire. On ne saurait considérer la poésie comme une forme de bavardage, alors même que la parole se réduit le plus souvent à un échange de banalités. Aussi la poésie pourrait-elle trouver la beauté sans avoir précisément à parler de quelque chose. Les mots peuvent alors constituer la seule matière du poème, en dehors de toute référence à une réalité extralinguistique.

Aussi, peut-être, la poésie ne cherche-t-elle pas à parler de quelque chose. Elle n’est pas comme un traité exposant une réalité extralinguistique, ni comme un roman qui se présente avant tout comme un récit qui déroule une histoire. Elle peut même, à la limite, ne parler de rien, et trouver sa propre beauté dans le langage lui-même, en dehors de toute référence concrète à une réalité extralinguistique.

Il ne s’agit pas de parler, mais de créer

André Breton (source : Wikipédia)

André Breton, répondant à la radio à un auditeur qui souhaitait savoir ce que Saint-Pol-Roux avait voulu dire, affirma :

« Non, il n’a pas voulu dire. S’il avait voulu dire, il aurait dit. »

Dès lors, quel que soit ce dont on pourrait parler — beau ou laid –, la poésie se situerait peut-être ailleurs, se posant alors non en discours sur les choses, sur le réel, cherchant en somme moins à parler qu’à construire, avec les mots, une sorte d’équivalent langagier de la chose même. Pour le dire autrement, sous la forme d’un exemple, le poème ne parle pas d’un lac, d’une montagne, d’un nuage, ou que sais-je ; il s’efforce plutôt d’être une version langagière de ce lac, de cette montagne, de ce nuage. Parler de quelque chose, c’est demeurer dans le registre de la conversation, comme on parle de la pluie et du beau temps. Alors que le poème, lui, ne parlerait pas de la pluie, mais chercherait à être une pluie de mots. Trouvant alors la beauté dans la justesse de l’expression. En somme, il ne s’agit pas de parler, mais de créer. La parole poétique se veut démiurgique.

*

Alors, la poésie doit-elle ne parler que de ce qui est beau ? Eh bien, non, puisqu’elle peut parler de ce qu’elle veut, mais, oui, puisqu’elle peut trouver de la beauté même là où le regard ordinaire n’en verrait pas, mais, au fond, ni oui ni non, puisqu’il s’agit moins de parler de quelque chose, que de créer.

9 commentaires sur « La poésie ne doit-elle parler que de ce qui est beau ? »

  1. Dire le monde tel qu’il
    Est
    , merci. J’aime la formule. C’est l’essence de la poésie je pense qui refuse le monde mais s’en absorbe pour le rendre plus réel. Ne soyons pas apocalyptique de notre monde d’aujourd’hui. La vie dans le monde oublie la spiritualité, le beau. Et la poésie souvent oubliée. En tout cas merci je tends à l’oublier et vos billets me rappellent de bel instrument !

    Aimé par 1 personne

  2. Très belle analyse ! Un de mes poètes favoris est Baudelaire pour son interprétation du beau ! N’hésitez pas à venir découvrir mon univers qui regroupe l’art, la littérature, le plaisir d’écriture et le féminisme !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s