Quand la poésie étaye la photographie

J’ai reçu il y a quelques jours un message d’Arnaud Beaujeu, professeur de lettres en classes préparatoires littéraires, qui a rédigé une note de lecture et se proposait de la publier dans les colonnes de Littérature Portes Ouvertes. L’ouvrage recensé s’intitule Étais, 36 poèmes, paru en juin 2019 aux éditions des Presses Littéraires. Cet ouvrage collectif, orchestré par Jean-François Agostini, marie photographie et poésie. Bref, laissons Arnaud Beaujeu nous présenter cet ouvrage.

C’est un livre d’artistes, un livre à la croisée des lumières et des voix, où les quatre éléments se font signe et répondent en échos-variations, un livre contrasté, fait de mots, d’incendies, de lueurs et silences, camaïeu de rubis, de bleus céruléens, de gris-noirs menaçants, de roses renaissance. Icebergs célestes sombrant en des glacis nocturnes, déferlements de vers à l’assaut des mouvances…

Les formes sont changeantes – textes et photos réitérés. 35 voix pour 36 variantes photographiques, irrévélées. « La mer, la mer toujours recommencée », « les merveilleux nuages… »

Est-ce d’art baroque qu’il s’agit ? D’une rencontre avec Turner ? Avec Goya ? Friedrich ? Rothko ?

Les textes appellent la mer, en vagues de nuées, en embrasement des sens, en cascades de rochers… Porosités démentes, les masses sont immenses, apesanteurs vaporisées…

La partition commence sur « La théorie des couleurs de Goethe », un texte d’Hannah Arendt, selon laquelle « la couleur fait apparaître l’univers » ; puis autre exergue, les mots d’Abû Hayyân el-Tawhîdî qui viennent corréler l’amitié avec « la terre [qui féconde], […] l’eau qui sanctifie, […] le feu qui apporte la chaleur, le ciel qui resplendit de toutes les lumières. »

Dès l’abord, on comprend qu’il s’agit de la poésie, comme geste créateur, comme interrogation et comme méditation sur le réel inépuisable.

Jean-François Agostini dans une lettre avant-propos revient sur la gestation de l’ouvrage comme « matérialisation d’un dérangement passager de l’âme (on pourrait tout aussi bien dire arrangement ou fulgurance) ». Les 36 photographies ont été réalisées sur « trois années d’intense observation et de captures lumineuses », face à l’île et la tour génoise de Pinarello et les roches de la Capicciola, en Corse du Sud.

Les étais, ce sont les 35 amis poètes du photographe, dont chaque poème vient soutenir le projet créatif dans sa concrétisation collective. Livre d’amis, livre d’artistes autour de l’étai principal que reste néanmoins le photographe ami.

Les textes constituent autant de formes photosensibles qu’il y a de façons d’être au monde, en écriture, en relations, et dont voici quelques extraits éparpillés :

« […] La splendeur est passage   infinie résurgence / des litanies du soir   épongées par la mer » (Marie Alloy) 

« […] on veut croire à la simple inconnaissance des nuages et du temps d’être. » (Erwann Rougé) 

« Il arrive que la Beauté / Elémentaire     soit / Enfantée par la mer     nôtre » (Marcel Migozzi)

« Laisses d’écume dans les nuages » (Serge Prioul)

 « La langue des poèmes ? / Une question que le sable pose / A la mer retirée » (Anna Maria Celli)

« Regard dessus dessous / Cet envers de nos vies / Qui émeut les nuages » (Jacques Fusina)

« Le ciel va noircissant / annonciateur des fureurs liquides » (Jacques Brémond)

« Le ciel avait dégorgé du rouge / Des nappes de sang / Des rythmes de vagues pourpres / Des effrangés de lumière / En rideaux effilés de noir » (Béatrice Bonhomme)

 « Le fracas couvre le désastre et se rit de l’assaut » (Pierre Perrin)

« Le ciel porte l’écharpe / de secrets écarlates noués / à de pâles instants » (Marie-Ange Sebasti)

« Rien ne résiste au ciel / déferlante énorme » (Jean Le Boël) 

Etc.

Poétiques des nuances et du mouvement, ces textes entre en corrélation avec « la foncière atopie de tout ciel » (selon les termes de l’écrivain photographe Siegfried Plümper Hüttenbrinck, présent dans l’ouvrage). Les photographies de Jean-François Agostini, par leurs mouvantes écritures appellent aux translations, aux partages de l’âme.

Le livre qui se referme sur une photographie de flammes, « comme se referme l’obturateur sur la lumière afin qu’elle s’enregistre dans le timeless moment de la conscience », selon les propos d’Antoine Graziani, s’inachève sur la voix du 36ème poète – cité par son ami – : ainsi, déjà dans Nuit inverse (éd. Jacques Brémond, 2018), Jean-François Agostini a écrit :

[…]
Faiblement enchaîné
Au secret du chaos
Un long poème luit.

Arnaud Beaujeu


Références de l’ouvrage : Étais, 36 poèmes, Jean-François Agostini, Les Presses littéraires, juin 2019, 104 p.

Jean-François Agostini m’a autorisé à reproduire la couverture de l’ouvrage, que voici :


Merci à Arnaud Beaujeu pour cette chronique.
Image d’en-tête : Pixabay.

Littérature Portes Ouvertes

Littérature Portes Ouvertes est un blog créé en février 2015 par Gabriel Grossi. Il traite principalement de poésie, en particulier contemporaine, mais aussi de roman, de théâtre, de linguistique, de philosophie, de pédagogie… Depuis sa création, plus de 800 articles ont été rédigés, qui ont été consultés par plus de 500 000 visiteurs uniques.

2 commentaires sur « Quand la poésie étaye la photographie »

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