Poésie et idéal

« Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal, qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. »

Victor HUGO (1802-1885), Préface des Odes (1822)

J’ai trouvé intéressante cette citation de Victor Hugo, trouvée au hasard de mes pérégrinations sur le Web, où elle était proposée comme sujet de dissertation. Elle est intéressante, parce qu’elle propose une définition de la poésie qui a eu long cours et qui reste sans doute, aujourd’hui, encore plus ou moins utilisée, même si des nuances méritent d’être apportées.

1. Une conception élevée de la poésie

Le poète, dramaturge et romancier Victor Hugo

Il convient, en premier lieu, de noter que Victor Hugo a une conception très élevée de la poésie. Art noble par excellence, la poésie peut tout dire : son « domaine » est « illimité ». Loin d’être cantonnée à des sujets prédéfinis, elle s’intéresse à tous les domaines de l’expérience humaine. Elle n’est pas seulement une façon gracieuse de s’emparer du langage : écrire de la poésie, c’est en quelque façon commercer avec le divin.

1.1 La poésie peut tout dire

Dès lors, il ne s’agit plus de se cantonner au développement de thèmes et de motifs traditionnels, comme cela avait pu être le cas auparavant. On pense par exemple à Ronsard, pour qui l’amour qu’il ressent pour Cassandre est davantage un prétexte pour développer des motifs mythologiques et des thèmes pétrarquisants qu’un moyen d’exprimer des sentiments personnels.

Il y a ainsi quelque chose de romantique à prétendre que « le domaine de la poésie est illimité ». Le poète refuse donc de se cantonner à des thèmes traditionnellement considérés comme poétiques, pour embrasser la totalité du champ de l’expérience humaine. La poésie peut alors traiter tous les sujets : la laideur comme la beauté, la misère comme la gloire, la pauvreté comme la richesse, le grotesque comme le sublime. On verra ainsi Hugo prendre parti pour les araignées et les crapauds, tant honnis par l’opinion commune…

1.2 La poésie, art noble par excellence

La citation de Victor Hugo reflète une opinion somme toute assez courante, selon laquelle la poésie serait un art noble par excellence. Le poète n’est pas seulement un beau parleur. Il n’est pas seulement un expert dans le maniement du langage. Il n’est pas seulement un artificier des mots. Bref, la poésie ne se réduit pas à une technique, elle est avant tout un art, avec ce que cela suppose d’incommensurable…

Par la poésie, le poète, selon Hugo, révèle des vérités qui ne sont pas accessibles aux yeux du commun des mortels. Ses « méditations graves » le mettent en contact avec un « monde idéal ». Il possède donc une vision pénétrante de la réalité : il voit « dans les choses plus que les choses ».

2. L’opposition du réel et de l’idéal

La citation de Victor Hugo oppose nettement deux mondes : le « monde réel », qui est celui que nous connaissons tous, et le « monde idéal », qui serait un monde caché « sous » l’apparence des choses, auquel seul le poète aurait accès. Une telle opposition se trouvait déjà dans la conception platonicienne du monde, telle qu’elle est exposée dans le très célèbre mythe de la Caverne.

2.1 La caverne du réel et la lumière de l’idéal

Buste de Platon, copie romaine d’un original grec antique, source Wikipédia

Pour Platon, les véritables philosophes sont ceux qui perçoivent l’idée derrière ses manifestations plurielles, ceux qui vivent à l’état de veille et non à l’état de songe, ceux dont la pensée est connaissance et non opinion. L’opinion s’attache non au concept (le beau, le juste…) mais à la diversité de ses manifes­tations (les choses belles…), qui peuvent apparaître de manière différente selon le point de vue (grand ou petit, léger ou lourd…). Il y a ainsi chez Platon une distinction nette entre le sensible, ce qui est perceptible par les sens, et l’intelligible, qui transcende la diversité changeante des objets particuliers pour ne s’intéresser qu’aux Idées éternelles et immuables.

C’est dans ce cadre que, dans le livre VII de la République, Platon présente la célèbre allégorie de la Caverne. Les hommes sont prisonniers au fond de la grotte et ne voient que les ombres de « toute sorte d’objets fabriqués » portés par des porteurs. N’ayant jamais vu autre chose que ces ombres, ils pensent voir des êtres réels, et n’ayant jamais entendu autre chose que les échos des voix des porteurs dans la grotte, ils pensent entendre les voix des ombres qu’ils voient. Dès lors, « de tels hommes considéreraient que le vrai n’est absolument autre chose que les ombres des objets fabriqués ».

Imaginons à présent que l’un des prisonniers se détache et regarde vers la lumière. Ébloui, voyant des choses qu’il ne connaît pas, il les trouvera moins vraies que ce qu’il voyait d’abord, et préférera se retourner vers les ombres. Et s’il était entraîné de force à l’extérieur de la caverne, il ne verrait rien. Mais, en s’habituant progressivement, il pourra voir de plus en plus de choses : d’abord les ombres, puis les reflets, puis la nuit, et ainsi de suite. Il comprendra alors que ces choses constituent la vraie réalité, mais il aura du mal à en convaincre ses congénères demeurés dans l’obscurité de la caverne.

Celui qui a vu la lumière n’aura sans doute guère d’attirance pour ce qui est en bas, et il ne serait guère étonnant qu’il devienne malhabile lorsqu’il s’agirait de parler des ombres avec des personnes restées dans l’ombre. Mais il ne faut pas confondre le trouble de celui qui passe de l’obscurité à la lumière avec le trouble de celui qui passe de la lumière à l’obscurité. L’un est rempli de bonheur, l’autre est pitoyable et risible.

2.2 Le mythe orphique

De Platon à Hugo, il y a cependant une différence de taille. Chez Platon, celui qui a accès à la lumière de la vérité, celui qui sort de la caverne, c’est le Philosophe. Chez Hugo, celui qui perçoit « dans les choses plus que les choses », c’est le Poète. Or, ce dernier était bien peu apprécié de Platon, lequel voulait l’exclure de la Cité idéale. Pourquoi ? Sans doute parce que le poète, qui commerce avec les Dieux, perçoit des choses sans réellement les comprendre… Il est une incarnation de l’irrationnel.

Orphée (Wikipédia)

De fait, longue est la tradition du « poeta vates ». Ce mot, qui a donné le français « vaticination » (au sens de « prophétie ») désigne en latin le prophète. Dès l’Antiquité, le poète est perçu comme un être singulier.

Orphée, qui représente dans la mythologie grecque le poète par excellence, est celui qui est revenu des Enfers, celui qui a abordé un monde autre que le nôtre. Certes, il n’a pu en ramener la belle Eurydice. Mais, de sa lyre, il tire des sons déchirants, qui émeuvent les animaux eux-mêmes… Dès l’origine, la poésie est perçue comme étant quelque chose de plus qu’une simple façon d’arranger musicalement les mots. Le poète est plein d’enthousiasme, au sens étymologique : il a le dieu en lui (en-thou-siasme).

2.3 Le poète : mage, voyant, prophète

Cette conception se retrouve, en des termes différents, chez plusieurs poètes du XIXe siècle. Mallarmé parle de la poésie comme d’un ensemble de « formules hiératiques dont l’étude aride aveugle le profane ». On retrouve ici l’idée d’une opposition entre l’homme du commun et le poète. De même, dans les Illuminations, Rimbaud se vante-t-il d’avoir « seul la clef de cette parade sauvage ». Baudelaire parle, quelque part, de la « gloire d’être incompris ». On peut encore citer Valéry, certes postérieur aux trois premiers : « J’estime de l’essence de la poésie qu’elle soit selon les diverses natures des esprits : ou de valeur nulle, ou d’une importance infinie, ce qui l’assimile à Dieu même ». Je pense aussi à Claudel, qui disait en substance qu’il employait les mots de tout le monde, mais que ce n’étaient pas les mêmes.

Ainsi Victor Hugo, dans « Fonction du poète », n’hésite-t-il pas à dire que le poète est « pareil aux prophètes » : « Il voit, quand les peuples végètent ! » On retrouve ici l’opposition entre l’homme du commun, limité à une compréhension restreinte du monde, et le poète, le « rêveur sacré », celui qui a un « front éclairé ».

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Une telle conception élevée de la poésie se retrouve, mutatis mutandis, chez un Baudelaire, lequel n’hésite pas à se comparer à un albatros. Ce somptueux oiseau est dans son élément lorsqu’il vole majestueusement dans le ciel, mais se montre gauche et boiteux lorsqu’il marche sur le sol. C’est dire que le poète n’est à son aise que dans des lieux inaccessibles à l’homme du commun. Le ciel représente ainsi, en quelque sorte, le « monde idéal » dont parlait Hugo.

Rimbaud, par Étienne Carjat [CC BY 2.0 ou Public domain], via Wikimedia Commons

Quant à Rimbaud, on sait qu’il affirmait la nécessité « d’être voyant, se faire voyant ». Là encore, le poète a accès à des visions qui demeurent inaccessibles à l’homme du commun. Cependant, je ne pense pas que Rimbaud prétende accéder à une vérité supérieure ou à une forme de sacré. Ce qu’il recherche, c’est avant tout l’inconnu : « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ». Dans Une Saison en Enfer, il présente son expérience poétique comme un échec, tout en la présentant malgré tout, comme pour la défendre sans en avoir l’air…

De façon bien différente, l’aventure surréaliste oppose, elle aussi, deux mondes : il y a, d’une part, le réel quotidien, quelque peu méprisé, et, d’autre part, le monde du rêve, le monde de l’inconscient. L’écriture automatique, les rapprochements de termes, les métaphores inouïes construisent, à leur manière, un monde insolite.

3. Le poète « rendu au sol »

3.1 L’importance du « monde réel »

Les poètes ne seraient-ils donc à leur aise que dans des cieux inaccessibles au commun des mortels ? Leurs méditations les porteraient-ils donc à mépriser ce « monde réel » qui est pourtant le nôtre ? Il ne faut pas oublier les mots de Rimbaud, qui se déclare dans Une Saison en Enfer « rendu au sol, avec la réalité rugueuse à étreindre ». Les allitérations en [r] suggèrent que ce contact avec le réel n’est pas agréable pour le poète. Il est peut-être pourtant salutaire.

Il ne faut pas oublier que Victor Hugo lui-même n’a jamais prétendu s’exiler dans une tour d’ivoire. Si le poète a accès à quelque vérité cachée, son devoir est d’en faire profiter les autres. Aussi l’œuvre de Victor Hugo a-t-elle une forte dimension sociale et politique.

3.2 L’humilité des poètes contemporains

Philippe Jaccottet photographié par Erling Mandelmann (Wikipédia)

Il me semble que la grande majorité des poètes d’aujourd’hui n’a plus aucune prétention à y voir plus clair que le commun des mortels. À ce titre, on peut rappeler que le titre de l’un des principaux recueils de Philippe Jaccottet n’est autre que : L’Ignorant. On peut y voir une volonté d’humilité : « Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance », dit le poète, inversant ainsi la conception commune selon laquelle on gagne en sagesse à mesure qu’on avance en âge. À moins que, précisément, une telle humilité ne soit la véritable sagesse… Vous trouverez une lecture commentée de ce très beau poème de Philippe Jaccottet sur le site Internet de Jean-Michel Maulpoix.

Philippe Jaccottet se montre toujours très circonspect envers les facilités du langage, craignant de n’être qu’un « sentencieux phraseur ». Son absolu désir de sincérité fait qu’il ne risque pas de se prendre pour un mage ou un prophète. On retrouve également une méfiance assez semblable sous la plume du poète belge François Jacqmin, qui s’interdit toute envolée un peu trop enthousiaste au profit d’un lyrisme retenu.

3.3 Habiter poétiquement le monde

Aude Préta-de Beaufort a montré, à travers ses travaux universitaires, que, chez les poètes d’aujourd’hui qui demeurent croyants, chrétiens ou juifs, la poésie était conçue simultanément « comme exercice spirituel et comme incarnation ». Ce dernier mot rappelle que ces poètes ne méprisent pas l’ici-bas. Il ne s’agit plus, en somme, de ne s’intéresser qu’au « monde idéal », mais de rester disponible au réel tel qu’il est.

Aussi les « méditations graves » des poètes peuvent-elles porter, tout aussi bien, sur cette réalité que nous avons trop souvent tendance, emportés dans nos routines quotidiennes, à oublier. Le poète serait alors moins celui qui découvre des mondes inconnus, que celui qui regarde vraiment notre monde réel. Il n’y aurait dès lors aucune frontière entre « monde idéal » et « monde réel », la différence se situant peut-être avant tout dans notre propre regard. Il ne s’agirait alors plus de s’exiler dans de hautes sphères, mais, pour reprendre une formule d’Hölderlin très fréquemment employée pour caractériser la poésie contemporaine, d’ « habiter poétiquement le monde ».

*

J’espère, pour conclure, que vous aurez trouvé à la lecture de cet article autant de plaisir que j’ai eu à l’écrire. N’hésitez pas à le prolonger de vos commentaires, et à le partager sur les réseaux sociaux !

Image d’en-tête : Pixabay.

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