Poésie, prière et précarité

Je voudrais vous parler aujourd’hui de La poésie précaire. Cet essai a été publié en 1997 par Jérôme Thélot. En s’appuyant sur le concept central de « précarité », il éclaire d’une façon originale la poésie moderne et contemporaine.

Six poètes à la loupe

Couverture de l’ouvrage (photo personnelle)

L’ouvrage rassemble des études sur six poètes différents, à savoir Vigny, Baudelaire, Rimbaud, Jouve, Bonnefoy et Jaccottet. Il s’agit donc de parcourir des œuvres majeures des XIXe et XXe siècles, et d’interroger leur rapport à la prière.

Même si les auteurs ne vécurent pas à la même époque, ils appartiennent tous à une modernité marquée par la Révolution française. Celle-ci fut une rupture politique, certes, mais aussi un bouleversement dans la façon de concevoir le monde. Le fait que nous ne vivions plus dans l’Ancien Régime n’empêche personne de croire en Dieu, bien sûr, mais, auparavant, la religion allait de soi, — sauf, certes, pour une minorité de personnes. L’on croyait en un ordre du monde qui était éternel et immuable : la plupart des gens n’envisageait même pas qu’il fût possible de le remettre en question. Aujourd’hui, croire en Dieu relèverait plutôt d’un engagement volontaire.

Prière et modernité

Aussi l’ouvrage vient-il répondre à la question de ce qu’est être poète dans un monde où la religion ne peut plus être considérée comme une évidence. Jérôme Thélot écrit que la poésie, désormais « sans les dieux », est précaire. Il faut comprendre cet adjectif dans son sens courant — faible, fragile — mais aussi et surtout dans son sens étymologique : « elle tient de la prière comme fille en deuil de sa mère irretrouvable, et à la prière comme ce qui, lui manquant, la constitue — en ceci donc qu’elle est l’essentielle pauvreté d’être défaite de l’oraison ».

Pour Jérôme Thélot, il est des moments où ces six poètes « prient ». Mais bien sûr, leurs œuvres ne peuvent pas être dites « religieuses » ou « mystiques ». Le penser serait même un sérieux contresens, dans la mesure où un Baudelaire ou un Rimbaud ne se privent pas, parfois, de se détacher nettement des conceptions et des traditions religieuses, quand ce n’est pas pour verser dans l’anticléricalisme, voire le blasphème. Ici, ces poètes ne s’inscrivent pas dans le sillage d’une religion pleinement admise et acceptée. « Leurs poèmes, tous dieux absents, sont alors comme les psaumes de notre temps. »

Les six essais réunis dans cet ouvrage interrogent ainsi cet acte particulier de la prière chez des poètes pour lesquels elle ne saurait aller de soi. Jérôme Thélot parle, dans un bel oxymore, de « prière impriable ».

Fragilité et pauvreté

Cette notion de précarité éclaire peut-être une tendance de la poésie d’aujourd’hui. Jean-Michel Maulpoix écrit que La parole est fragile (c’est le titre de l’un de ses premiers recueils). Il me semble que, dans leur grande majorité, les poètes contemporains font profil bas. Ils ne prétendent pas posséder les secrets du monde, ni même se comparer à des Voyants extralucides. Leur voix n’est guère claironnante. Cette incertitude fondamentale, cette inquiétude larvée, cette intranquillité permanente tiennent peut-être précisément de cette précarité dont parle Jérôme Thélot, dans ses deux sens, courant et étymologique.

Si cette précarité fait courir le risque d’une fin de la poésie, Jérôme Thélot y voit aussi une chance : la poésie « est menacée de finir, mais elle est adulte d’être ainsi menacée, et émouvante d’en avoir désormais fini avec son enfance dans la prière, et vraiment poésie d’être devenue précaire ».

Références de l’ouvrage
Jérôme THÉLOT, La Poésie précaire, Paris, Puf, coll. « Perspectives littéraires », 1997, 150 p.

2 commentaires sur « Poésie, prière et précarité »

  1. Avant de commencer la lecture de cet article, je ne m’attendais pas à retrouver le mot fragile et ses dérivés à cette fréquence-là. Et de constater finalement que le titre de mon site fait sens, plus que je ne le croyais. J’aime beaucoup la conclusion qui contrebalance la faiblesse inscrite dans cette fragilité pour lui donner de la force, une consistance certaine et une belle légitimité.

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