Enseigner la poésie

On vient de m’écrire depuis Yaoundé, au Cameroun, pour me demander des précisions sur l’enseignement de la poésie. C’est une thématique déjà abordée dans plusieurs articles, mais qui me tient particulièrement à cœur. Je voudrais donc revenir sur les différentes pratiques imaginables en classe.

La poésie à l’école : pour quoi faire ?

L’enseignement de la poésie à l’école primaire vise :

  • une initiation à la saveur et à la spécificité du texte poétique,
  • l’acquisition progressive de repères culturels,
  • la capacité à réciter de mémoire des textes poétiques,
  • l’écriture de textes poétiques.

La poésie dans les programmes du cycle II (CP, CE1, CE2)
Au cycle II, « comprendre un texte », « pratiquer différentes formes de lecture », « produire des écrits » sont autant d’exemples de compétences qui permettent de travailler la poésie. La récitation et la mémorisation de textes sont recommandés en tant qu’ils assurent « un appui pour l’expression personnelle en fournissant aux élèves des formes linguistiques qu’ils pourront réutiliser ». À l’écrit, les poèmes font partie de la « littérature patrimoniale », à côté des « albums, romans, contes, fables » et du théâtre. Il importe de donner du sens aux activités de lecture de poèmes (on ne lit pas pour lire, mais pour apprendre, pour raconter aux autres, pour se divertir…) : on recommande donc d’inscrire les activités de lecture dans des projets (on lit, de même, un peu plus loin, que les activités d’écriture gagnent à comporter un « enjeu » qui leur donne sens). En outre, les élèves « commencent à identifier les particularités de différents genres de textes à partir de plusieurs textes appartenant à un même genre. Ils apprennent à écrire des textes de genres divers. Avec l’aide du professeur, ils établissent les caractéristiques du texte à produire et ses enjeux ». L’attendu de fin de cycle en production d’écrits est notamment de « rédiger un texte d’environ une demi-page, cohérent, organisé, ponctué, pertinent par rapport à la visée et au destinataire ».

La poésie dans les programmes du cycle III (CM1, CM2, 6e)
De façon générale, le cycle III poursuit et prolonge les acquisitions du cycle II. En littérature, « part essentielle de l’enseignement du français », les enfants développent des « compétences d’interprétation » et construisent « une première culture littéraire et artistique ». Les activités de français visent à comprendre (à l’oral et à l’écrit), à lire, à s’exprimer (à l’oral et à l’écrit). Les élèves sont notamment invités à « produire des écrits variés », à « prendre en compte les normes de l’écrit pour formuler, transcrire et réviser ». En fin de cycle, l’élève est capable de « lire, comprendre et interpréter un texte littéraire adapté à son âge et réagir à sa lecture », ce qui implique notamment de s’intéresser aux « caractéristiques et spécificités des genres littéraires (conte, fable, poésie, roman, nouvelle, théâtre […], album, bande dessinée) ». La lecture de recueils poétiques trouve donc tout à fait sa place dans les nouveaux programmes, de même que l’écriture de poèmes. La section intitulée « Culture littéraire et artistique » insiste à plusieurs reprises sur la poésie : à propos de textes comportant une dimension morale, d’abord, et à propos des enjeux « Se confronter au merveilleux, à l’étrange » et « Imaginer, dire et célébrer le monde », ou encore « Se découvrir, s’affirmer dans le rapport aux autres », ensuite.

► Une initiation à la saveur du texte poétique

Les poèmes ne sont pas des textes ordinaires. Je disais hier, dans un précédent article, que lire de la poésie n’est pas un acte anodin. Il importe que les élèves soient sensibilisés au plaisir de lire de la poésie, à la jubilation des mots qui jouent ensemble, à la force des émotions transmises par la poésie.

Aussi importe-t-il de prendre en compte la diversité des poèmes. En proposant un grand nombre de poèmes de factures différentes, il y a davantage de chances que les élèves trouvent chaussure à leur pied. Certains poètes sont très fréquemment choisis par les enseignants français : Jacques Charpentreau, Jacques Prévert, Robert Desnos… Il me semble important de varier les formes et les genres : haïkus, calligrammes, poèmes en prose, acrostiches…

Desnos et Youki, By Menerbes (Archives Desnos, Wikipédia)

Il me semble aussi qu’un frein peut être la peur de l’enseignant que les élèves ne comprennent pas les poèmes. Il faut désamorcer cette peur, en osant présenter des poèmes d’un abord un peu difficile, mais dont les difficultés peuvent être levées par un travail d’enrichissement lexical, par un jeu sur les mots.

La simple lecture offerte de poèmes peut être un bon moyen d’entrer dans la poésie. Sans qu’il y ait nécessairement un travail en aval (sinon ce n’est plus vraiment une lecture offerte). Même si les élèves ne comprennent pas tout, ils peuvent se montrer sensibles à la dimension sonore, au rythme, aux sons…

► L’acquisition progressive de repères culturels

Au-delà de cette première initiation, les connaissances peuvent être un peu structurées. À l’école primaire, il n’est pas question de faire des cours magistraux d’histoire littéraire. Mais les élèves savent très bien regrouper des poèmes par catégories. J’ai même essayé de le faire en maternelle, et ça a très bien fonctionné : les élèves devaient faire des paires de poèmes semblables. Il n’y avait pas d’illustrations, juste du texte imprimé. Les élèves ont su mettre ensemble les haïkus, les calligrammes, les poèmes versifiés, les poèmes en prose. Ils ont compris qu’il y avait plusieurs sortes de poésie.

Cette activité permet d’élargir les représentations de la poésie. Il est d’ailleurs intéressant de noter l’évolution de ces représentations au cours de l’année, à force de multiplier les activités autour de la poésie.

Table d’écriture (Pixabay)

On peut aussi faire émerger des différences de traitement d’un même thème. Participer au « Printemps des Poètes » peut alors être intéressant. Après « l’ardeur » et « la beauté », le thème de la session 2020 sera « le courage ». Je proposerai sur ce blog toute une série d’articles sur ce thème, au cours de l’année.

Lire des poèmes en langue étrangère participe aussi de cette dimension culturelle. J’aime bien demander aux familles d’apporter des poèmes. Les élèves se rendent ainsi compte que la poésie existe en dehors des murs de l’école. Il ne s’agit pas seulement d’une activité scolaire, mais bien d’un art. Les élèves de culture étrangère sont ravis de faire connaître un peu leurs origines à cette occasion.

Article détaillé : « La poésie à l’école »

► Réciter de mémoire des textes poétiques

Il faut prendre garde d’éviter de faire apparaître la récitation de textes poétiques comme une corvée. Il ne faut pas dégoûter les élèves de la poésie ! Connaître des poèmes par cœur, c’est pouvoir les avoir toujours avec soi, parce que ce sont des mots auxquels on tient. Cela ne doit pas être un simple exercice de mémorisation, mais un véritable travail de récitation. Il convient d’accompagner de façon bienveillante les élèves timides. On peut travailler sur la théâtralisation du texte poétique.

Le travail de mémorisation peut s’accomplir en partie à la maison. Mais il importe que celui-ci s’ancre sur des pratiques de classe effectives. Un jeu que les élèves aiment bien consiste à effacer progressivement les mots du poème écrit au tableau. Les enfants doivent parvenir à le réciter malgré la disparition progressive des repères écrits, en faisant appel à leur mémoire.

► Écrire des poèmes

L’écriture de textes poétiques est un complément naturel des autres activités autour de la poésie. Passer par l’écriture permet de mieux comprendre les poèmes rencontrés. Cette activité d’écriture est possible dès la maternelle, sous la forme de dictées à l’adulte. Elle peut prendre différentes formes :

  • Écrire des haïkus
  • Écrire des calligrammes
  • Écrire un poème collectif en trouvant des rimes sur les prénoms de la classe
  • Écrire un quatrain rimé (fin CM2, 6e)
  • Écrire des acrostiches
  • Écrire des comptines

Quelle que soit la forme retenue, il faut bien se souvenir que l’on écrit pas à partir de rien. L’écriture d’un poème demande plusieurs séances, où l’écriture proprement dite est précédée de l’observation détaillée de poèmes de la même forme, d’une recherche lexicale, etc. Pour donner des idées aux élèves, on peut projeter des images et demander aux élèves de donner chacun un mot décrivant ces images. Cela constitue un catalogue de vocabulaire dans lequel les élèves pourront puiser.

Il me semble également important de ne pas brider les élèves par l’imposition de contraintes intenables. Tant pis, dans un premier temps du moins, si les élèves ne remplissent pas tout à fait le cahier des charges, du moment qu’ils écrivent quelque chose et qu’ils prennent du plaisir à écrire ! Il sera temps, ensuite, de revenir sur le texte produit, d’en corriger l’orthographe, de le transformer un peu afin de le rapprocher des consignes initiales.

Article détaillé : « Faire écrire de la poésie à des élèves »
Article détaillé : « Des calligrammes à l’école »
Article détaillé : « Le jeu du poète traducteur »

Quels poèmes pour l’étude en classe ?

Internet regorge de ressources. Encore faut-il savoir les trouver. Voici une petite sélection dans laquelle vous trouverez peut-être votre bonheur. Certains liens renvoient à d’autres articles de ce blog, d’autres à des sites externes alors indiqués entre parenthèses.

► Sur le thème de la mer

► Sur les saisons

► Sur le thème du voyage

► Autres

→ N’hésitez pas à proposer, en commentaire, des liens vers des poèmes que vous aimez, et qui pourront s’ajouter à cette liste !

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11 commentaires sur « Enseigner la poésie »

  1. Intéressant mais très succinct et « scolaire » comme approche.
    Jamais été bon en français notamment en raison de l’approche souvent trop technique de la langue et de son usage, sans rapport avec le(mon) réel.
    Pareil avec les maths! Dès que ça devenait abstrait je décrochais.
    Pourquoi ne pas parler de la poésie en musique. La plupart des textes de chanson sont de la poésie (à mon sens, peut être a tort(techniquement)) et c’est qque chose que l’on pratique au quotidien.
    Tu parles d’ailleurs de « la dimension sonore, (d)u rythme, (des) sons… »
    La forme de la poésie peut servir à faire passer un message car comme la musique son rythme, la répétition, sa rhétorique facilitent la mémorisation. Le rap (j’en écoute très peu) est riche de rimes notamment et est très répandu et peut être un biais d’apprentissage intéressant je pense. Comme beaucoup de chanteur français classique ou plus récent. Je trouve que la chanson représente une forme de poésie à part entière qque part. ^^
    Et le fait de proposer une forme qui « appartient » au quotidien d’une certaine façon a(ux) (l’)élève(s) pourrait permettre de mieux appréhender la poésie, la technique, son histoire, son classicisme…

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    1. Oui, l’article est volontairement « scolaire ». Le lien avec la musique est pertinent, du moins jusqu’à un certain point. Faire chanter les élèves est de toute manière essentiel.

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    2. pas forcément besoin de passer par le rap, il y a tellement de poètes contemporains méconnus qui leur parlent … même simplement Guillevic ! c’est court, c’est beau, c’est abstrait mais aussi très quotidien, bingo. Ou Linda Maria Barros d’un autre côté par exemple.

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  2. Je ne vois pas très bien en quoi devrait-on, pourrait-on « enseigner la poésie » ? Dans le cas de la dramaturgie par exemple, on arrive à des stéréotypes de lignes narratives édifiants. Quand on pense à ce Climax, devenu la norme hollywoodienne et internationale ? Bien sûr, j’ai étudié la dramaturgie… Et ? On a le parcours de Picasso aussi : du classicisme au cubisme. Et ? Je serais curieux de voir des poètes enseigner la poésie. Mais aujourd’hui, qu’est ce que la poésie ?

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    1. On peut retourner la question : en quoi pourrait-on ne pas enseigner la poésie ? Une école sans poésie ne serait pas complète, me semble-t-il. Qu’en pensez-vous ?

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  3. je vous écris depuis le Cameroun.
    intéressante analyse mais peut-être le problème est la situation de mise en apprentissage. le pédagogue se pose en transmetteur unilatéral de la connaissance or la poésie est presque une maïeutique, une chose excentrique qu’on révèle de son intrinsèque. avec la fin de la règle classique en littérature, peut-on vraiment explorer un canevas disciplinaire en poésie?

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    1. Sans doute la poésie ne se laisse-t-elle pas volontiers enfermer dans des pratiques scolaires. Cependant, il me semble que faire connaître des poèmes et faire aimer la poésie n’a rien d’impossible ni de particulièrement ardu. La poésie n’est vivante que si elle passe d’humain à humain, et les enfants sont souvent très receptifs.

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      1. Ce que je dis c’est qu’il est compliqué de tracer la limite entre art et artisanat. Apprendre la poésie n’est pas un projet périlleux. Seulement cet apprentissage n’est efficace que si le message s’éloigne de la règle pour observer le fond. La poésie est tellement intrinsèque que son appréhension doit révéler des sensibilités.

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