Les Voyelles rimbaldiennes

Assurément, il s’agit là de l’un des poèmes les plus célèbres de Rimbaud, si ce n’est le plus célèbre. Il faut dire que le poète surprend, en proposant un sonnet qui parle non pas de sentiments, d’amour, ou même de spleen, mais, avant tout, de lettres et de sons. On peut y voir quelque chose de très moderne, dans la mesure où la dimension métalinguistique ne cessera de devenir toujours plus importante en poésie.

Voici, donc, le texte du poème, d’après Wikisource qui reproduit l’édition Vanier de 1895.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Dès le premier vers, Rimbaud surprend en inscrivant dans le poème non pas des mots, mais des lettres, et en leur associant systématiquement une couleur. Il n’y a presque que des monosyllabes dans cet alexandrin dont les douze syllabes se détachent ainsi nettement.

La couleur des voyelles selon Rimbaud (image personnelle)

Les voyelles sont donc quasiment présentées dans l’ordre traditionnel (A, E, I, O, U), en inversant les deux dernières afin de pouvoir terminer sur l’Oméga qui est la dernière lettre de l’alphabet grec.

On notera l’affirmation forte de la première personne — « Je dirai » –, le poète étant ce magicien ou ce démiurge qui règle lui-même le pouvoir des voyelles, comme il s’en vantera lui-même dans Alchimie du Verbe :

« J’inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. »

« A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfe d’ombre… »

Une mouche (Pixabay)

Arthur Rimbaud attribue la couleur noire à la lettre A, couleur qu’il associe au corps velu des mouches qui est effectivement noir.

De même, c’est parfois « bombiner » et non « bombiller » que l’on trouve : dans les deux cas, il s’agit d’un verbe rare, un quasi-néologisme, même si le CNRLT atteste les deux mots. « Bombiner » voudrait dire « tournoyer en bourdonnant » (et le dictionnaire cite Rimbaud), tandis que « bombiller » signifierait « bourdonner » et serait attesté dès 1838.

« E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles »

La lettre « E » est la plus fréquente de la langue française. Elle sert à former de nombreux sons différents, selon qu’on lui adjoint un accent, ou qu’on l’accouple avec une autre lettre. Rimbaud se souvient peut-être de cette particularité lorsqu’il parle de cette lettre, puisqu’il multiplie les phonèmes différents : « eu », « en », « è »…

La couleur blanche est associée à la « candeur ». Ce substantif, habituellement peu ou prou synonyme d’innocence et d’ingénuité, est en effet emprunté au latin candor qui signifie « blancheur ». Et c’est ici cette signification étymologique qui est à retenir. Rimbaud nous parle de la blancheur des « vapeurs », des « tentes » faites de draps blancs, des « glaciers », des « ombelles ». Le blanc est la couleur de la monarchie française.

« I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes »

La « pourpre », du latin purpura (lui-même du grec), c’est, avant d’être un adjectif de couleur, le nom de la substance colorée tirée d’un coquillage, utilisée par les Romains comme teinture. Le sang, le rire, la colère sont aisément identifiables à la couleur rouge. L’ivresse peut renvoyer à la couleur du vin. Le [i] de « rire » étant placé au début du second hémistiche, on a un effet d’écho avec le « i » initial qui accentue le son.

« U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux »

« Viride », du latin classique viridis, est un adjectif peu fréquent, d’usage littéraire, qui permet de qualifier une réalité de couleur verte. Et vert, cela commence par un V. Or, les lettres U et V n’en faisaient au départ qu’une. On comprend donc que Rimbaud associe la couleur verte à la voyelle U.

Et le mot cycle vient du grec κυκλος. L’idée de cycle peut être inspirée de la forme même de la lettre U, en forme de balancier en mouvement perpétuel. Rimbaud nous rappelle ainsi que la lettre Y correspond à l’upsilon grec. On comprend donc que le poète associe les cycles à la lettre U. Maintenant, écrivez plein de u à la suite, en attaché, et vous obtenez la forme d’une onde, comme des vagues, « vibrements divins des mers virides ». On appréciera l’allitération en [v], qui n’est autre, on l’a dit, qu’un U déguisé.

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

C’est ici à travers le son « on » de « clairon », « mondes » et « rayon » qu’apparaît la lettre O. Sa forme ronde peut faire penser à l’embouchure du clairon. On pense, bien sûr, aux sept coups de clairon qui, dans la Bible, font s’effondrer les murs de Jéricho.

Si, pour Rimbaud, le O est la voyelle « suprême », c’est peut-être que la forme ronde évoque une notion de perfection. C’est aussi qu’il se décline en Oméga, dernière lettre de l’alphabet grec. La multiplication des majuscules dans ce dernier tercet traduit une volonté de grandissement, de magnification : dans le christianisme, l’Alpha et l’Oméga réunis traduisent l’éternité de Dieu.

Rimbaud choisit donc la couleur bleue, déclinée ensuite dans sa version violette : le violet n’est-il pas, en physique, la radiation visible de la plus forte fréquence ?

Plus tard, dans Une Saison en Enfer, Rimbaud reviendra sur ce poème, en en faisant une « Alchimie du Verbe ». L’idée d’un « verbe accessible à tous les sens » fait penser à la synesthésie, caractéristique de certaines personnes dont les différents sens se confondent, ce qui peut les conduire à « voir » des sons ou à « entendre » des couleurs, par exemple. Le poète apparaît alors comme une sorte de chef d’orchestre dont les instruments seraient les mots, ou comme un peintre qui aurait des lettres sur sa palette. Plus fondamentalement, Rimbaud nous montre qu’il est possible de faire un poème qui parle de lettres et de sons, sans référence à une réalité extralinguistique concrète.

2 commentaires sur « Les Voyelles rimbaldiennes »

  1. Je reste persuadée que Rimbaud était synesthésiste d’autant que je le suis moi-même et malgré toutes les critiques contradictoires. Georges Mounin se moquait déjà dans Avez-vous lu René Char ? de cette réalité à propos de Baudelaire et de Claudel. Mais j’ai renoncé à faire l’article dont j’avais le projet tant les commentaires se sont multipliés sur le net.

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