« Vali » pour Boris Gamaleya

Sans nul doute, Boris Gamaleya n’est pas un poète très connu. Pourtant, pour le professeur Patrick Quillier, il s’agit d’une voix majeure de la poésie d’aujourd’hui. Né en 1930 à La Réunion, il vient tout juste de décéder. Je voudrais modestement contribuer à mieux faire connaître sa poésie. Je me suis donc renseigné auprès de Patrick Quillier qui a très gentiment accepté de me fournir la documentation nécessaire à la rédaction de cet article. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

Qui est Boris Gamaleya ?

Né le 18 décembre 1930 sur l’île de La Réunion, Boris Gamaleya est une voix majeure de la poésie réunionnaise. Son premier ouvrage, paru en 1973, s’intitule Vali pour une reine morte, et a été rédigé alors que le poète était contraint par les autorités françaises à un exil en métropole. Arrivé en France métropolitaine, il apprend le russe, cherchant par là à retrouver les racines de son père ukrainien, qu’il n’avait guère eu le temps de connaître.

Un paysage réunionnais (Pixabay)

Son œuvre est très marquée par la culture réunionnaise. Boris Gamaleya a publié un recueil de contes issus de la tradition orale dans les années soixante-dix. Son deuxième ouvrage, La mer et la mémoire, Les langues de magma (1978) témoigne de sa prise de parti en faveur de l’autonomie de l’île.

Mais le talent de Boris Gamaleya ne s’arrête pas à une littérature de circonstance. C’est ce dont témoignent les ouvrages suivants : la pièce de théâtre Le Volcan à l’envers (1983), le recueil Zanaar parmi les coqs (1987), Piton la nuit (1992). Désormais, si l’île de la Réunion reste au premier plan, elle rencontre également le monde entier.

Son œuvre se poursuit ensuite avec, notamment, Lady Sterne au Grand Sud (recueil, 1995), L’île du Tsarévitch (roman-poème, 1997), L’Arche du Comte Orphée (2004), Oratorio 1998 (musique), Terrain Letchi (2016)…

Un poète épique

Ce qui ressort très nettement des différents documents qui m’ont été envoyés, c’est la force épique d’une poésie qui s’arroge tous les genres et tous les tons pour porter haut et fort la voix d’un poète qui chante son île autant qu’il chante l’humanité elle-même.

Nul repli nationaliste, donc, chez un poète qui prête voix à son peuple, pour porter certes ses aspirations, mais également pour l’intégrer au grand souffle du monde. Aussi Patrick Quillier définit-il l’epos comme une « parole nécessairement plurielle », ouverte aux « grands vents du monde », à une dimension cosmogonique.

Voici les premiers vers de Vali pour une reine morte :

« en ce temps-là la reine en l’attente des rives
mille oiseaux lumière louaient sa haute histoire
et ne plissait nul spleen austral les neiges vives
en la paille des mers le ciel couvait ses jarres

songeuse elle avivait les feux de lycopode
les sonnailles de sable à ses chevilles bleues
et la ruche ancestrale aux béhases des dieux
et tout bien de l’épouse au mystique rapsode

ô reine et cette baie pour la pure nacelle
ton sein pour ma naissance et le psaume des conques
pour le miel le plus vert tes mains mon colocase
et les huttes encore en le bois solennel

soit ta longue patience au fil des millénaires
et s’en vienne l’élu par la houle écarlate
lune noire ma peine au loin au loin les voiles
les sistres de l’errance et les races nouvelles

lors au débouquement des stèles du ponant
couleuvrines tonnant au vent d’apocalypse
patemar malévole et mer processionnaire
ohé sus à l’ophir qui florine à tribord

lors fut grande ombre chue sur les troques fragiles
et mirage trahi au trouble des marines
et mon âme pleurant aux cimes de l’exil
rahariane et les dodos de morgabine »

Boris Gamaleya, Vali pour une Reine morte, poème liminaire.

À l’heure où l’une des voies dominantes de la poésie contemporaine est le minimalisme, tant dans la forme que dans le fond, il est agréable de lire des poètes qui puisent à une autre veine. On appréciera l’ampleur du poème, le recours à l’alexandrin rimé, modernisé par l’absence de majuscules. Les textes suivants du recueils prennent davantage de libertés formelles. Ce poème inaugural fonde l’épopée par son verbe haut et puissant.

Le poème commence par « en ce temps-là ». Formule que l’on peut rapprocher du in illo tempore latin. Boris Gamaleya situe son poème dans un temps ancien, sans indiquer lequel. Il s’agit non d’un texte historique, mais d’un récit des origines. Et la Reine dont il est question, c’est sans doute — quoique je n’en sois pas absolument certain — la Réunion elle-même, l’île natale du poète, creuset du verbe épique.

Un paysage réunionnais (Pixabay)

Ce temps ancien est marqué par sa magnificence (« haute histoire ») et sa pureté (les « neiges vives » demeurent vierges de tout « spleen austral »). La Réunion apparaît comme un « sein » maternel. Aussi le ton est-il celui de la louange. Et l’on comprend que douloureux soit l’exil : « et mon âme pleurant aux cimes de l’exil ». Ce vers nous rappelle que l’exil en Métropole de Boris Gamaleya.

La présence de mots inconnus du locuteur moyen n’étonnera pas quiconque a déjà lu la poésie d’un Aimé Césaire, également parsemée de régionalismes et de termes savants. Le lecteur a le choix entre entamer une recherche lexicale difficile — ces mots ne se trouvant pas nécessairement dans des dictionnaires courants — ou à accepter une certaine obscurité du texte, en se laissant envoûter par la dimension sonore de ces mots étranges.

*

Bref, je ne peux que vous conseiller de découvrir plus avant le verbe épique de Boris Gamaleya. J’espère que ce petit article vous aura donné envie d’en savoir plus. Il y aurait tant à dire sur Boris Gamaleya, que j’ai préféré m’en tenir à un seul poème. J’en garde quelques autres sous le coude pour de futurs articles. N’hésitez pas à intervenir dans l’espace des commentaires pour poser des questions ou apporter des précisions.

Bibliographie
• Boris Gamaleya, Vali pour une reine morte, 1973.
• Boris Gamaleya, L’Arche du Quatrième sens, anthologie 1978-2018.
• Patrick Quillier, Boris Gamaleya, ou le Verbe comme force.
• Patrick Quillier, Boris Gamaleya en « réserve d’éternités ».
• Patrick Quillier, « L’esprit coule de source », entretien acousmatique avec Boris Gamaleya.

À découvrir également sur ce blog
Être épique aujourd’hui : quelques mots sur la poésie épique au XXe siècle
Voix éclatées : une épopée de la Première Guerre mondiale par Patrick Quillier
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Source des images : Pixabay.

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