Dialogue sur le courage

Deux amies, Aurélie et Bertille, discutent dans un jardin ombragé. Une légère brise leur rend la canicule plus supportable. Elles en profitent pour parler poésie.

A. : Tu sais quoi ? Le thème du Printemps des Poètes 2020 est connu.

B. : Ah bon ? Et quel est-il ?

A. : Ce sera le courage.

B. Le courage ? Ah bon, c’est original. Je veux dire, on ne pense pas spontanément à associer la poésie et le courage.

A. C’est vrai, ce sera une bonne occasion de tordre le cou au cliché du poète paresseux, un brin de paille dans la bouche, qui perd son temps à dire de jolies choses.

B. Tu crois qu’il y a encore beaucoup de monde qui adhère à une vision si stéréotypée ?

A. Oh, oui ! La poésie reste un art méconnu. Pour beaucoup, elle demeure l’art de dire joliment les choses, d’assembler quelques rimes, de s’extasier sur un papillon ou une libellule.

B. Pourtant, ça peut être ça, aussi, la poésie : un effort vers la beauté et une célébration de la nature.

A. Bien sûr, mais ce que les gens ne voient pas toujours, c’est que cela n’a rien de gratuit. La poésie, ce n’est pas seulement une enjolivure superficielle, ça touche à quelque chose d’essentiel.

B. Je suis bien d’accord, mais pour autant je ne vois pas trop le lien entre poésie et courage.

A. Eh bien, on peut tout d’abord rappeler que le poète n’est pas toujours le bienvenu dans la cité. Platon, déjà, l’excluait de sa République idéale. Il faut parfois beaucoup de courage pour être poète. Il faut rappeler qu’être poète est parfois très dangereux : on peut penser à Pablo Neruda en Amérique du Sud, à Anna Akhmatova en Russie soviétique, à Nâzim Hikmet en Turquie kémaliste. Tous ont, à un moment donné, été inquiétés par le pouvoir en place, voire jetés en prison.

B. D’accord, mais n’était-ce pas plutôt pour leurs idées politiques, plutôt que pour leur talent poétique, qu’ils ont été poursuivis par le pouvoir ?

A. Il n’est guère possible de distinguer les deux. C’est en tant que poètes qu’ils s’expriment. Ce ne sont pas des militants, des syndicalistes ou des activistes, mais bien des poètes. On pourrait parler aussi de la poésie de la Résistance. René Char, par exemple, était tout à la fois un homme d’action et un homme de lettres. Ses Feuillets d’Hypnos reflètent son engagement et sa vision du monde, tout en se montrant bien plus qu’un texte de circonstance.

B. Bien sûr, mais enfin, la poésie, ce n’est pas que ça ! A vrai dire, je ne me sens pas très attirée par une poésie qui ne parlerait que de politique, de guerres et de conflits.

A. Ah, mais tu as bien raison ! La poésie, ce n’est pas que ça, et ce serait dommage si l’on se contentait, à l’occasion du prochain Printemps des Poètes, de ne parler que de la seule poésie militante. Le courage, ce n’est pas seulement ça. Mais j’apprécie, malgré tout, le choix de ce thème. Ça change de thèmes plus convenus comme « le rêve », « la femme », « l’évasion », « l’imaginaire »…

B. C’est sûr que c’est un rapprochement original.

A. Les poètes ne sont pas seulement de doux rêveurs. Ils expriment, de leur façon à eux, des choses essentielles. Nous devrions bien plus souvent écouter nos poètes, cela nous en apprendrait beaucoup sur nous, sur notre époque, sur la condition actuelle de l’être humain… Et, contrairement à ce qu’il peut sembler, il faut parfois beaucoup de force et de courage pour être poète.

B. Ah bon ?

A. Oui, les poètes ne sont pas forcément perchés dans leur tour d’ivoire, ignorants des réalités de ce monde ! Ils sont au contraire parmi nous, et leur façon singulière d’observer le monde et de le traduire en mots peut nous aider à le voir autrement, et à le mieux comprendre.

B. Concrètement, ça donne quoi ?

A. Eh bien, par exemple, beaucoup de poètes contemporains parlent de la mort. Non par fascination morbide, je te rassure, mais parce qu’il s’agit là d’un des plus grands mystères de l’humanité, en même temps que l’une des épreuves les plus difficiles qu’il soit donné de traverser. Je pense à des recueils comme Quelque chose noir de Jacques Roubaud, comme A ce qui n’en finit pas de Michel Deguy, comme les Élégies d’Emmanuel Hocquard, comme le Cœur élégie rouge de James Sacré, comme Mutilation d’arbre et Passant de la lumière de Béatrice Bonhomme ou encore toute l’œuvre de Benoît Conort.

B. Dis donc, ce n’est pas très joyeux, tout ça !

A. Certes, mais ces poètes peuvent aussi nous aider, par leurs mots, à mieux comprendre notre propre douleur, ainsi qu’à la dépasser. Je suis sûre qu’il a fallu beaucoup de courage pour transformer la souffrance en poésie, à mettre des mots sur le chagrin, jusqu’à parvenir à un poème qui ne soit plus seulement intime et personnel, mais qui puisse être publié et devienne l’affaire de tous. Il y a, dans les recueils que j’ai cités, des poèmes magnifiques.

B. Mais les poètes d’aujourd’hui ne parlent pas que de la mort, quand même ?

A. Bien sûr que non, et heureusement ! Les poètes sont, de tout temps, de fins lecteurs de leur époque. Je pense à Une histoire de bleu de Jean-Michel Maulpoix. Je suis sûre que ce livre te plaira ; il parle de la mer, du ciel, du bleu… Eh bien, ce n’est pas seulement pour faire joli ! Il y a une réflexion profonde sur la situation de l’homme contemporain, sur la « condition claudicante » de l’être humain, sur le problème de l’homme occidental « qui tâtonne à la recherche du sacré dans un monde qui en a perdu l’idée mais en conserve le désir ».

B. Et donc, comment définirais-tu, toi, le lien entre courage et poésie ?

A. Houlà ! Je n’ai pas eu le temps de réfléchir profondément sur la question ! Mais il me semble que, dans la poésie d’aujourd’hui, il y a une tendance majeure qui est l’expression d’une inquiétude. Celle, personnelle, du poète comme, bien plus largement, celle de tout un chacun, dans un monde sans certitudes, où les lendemains semblent de plus en plus menaçants. Et le courage, ce serait peut-être alors la volonté tenace, farouche même, de ne pas en rester à la nécessaire expression de cette inquiétude, et de chercher une issue, une voie, coûte que coûte. Bref, le poète ne baisse pas les bras, et même quand tout dissone, il cherche la voie d’un apaisement. Il ne prétend détenir aucune solution, il n’est ni un gourou ni un prophète, il n’a aucune leçon à donner. Mais son courage est de chercher, encore et encore, des raisons d’espérer, et de donner à voir de petites lumières qui nous montrent que tout n’est pas perdu…

5 commentaires sur « Dialogue sur le courage »

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