La religion selon Frédéric Lenoir

Je viens de lire un intéressant petit essai, sobrement intitulé Dieu. Il s’agit d’un entretien entre Frédéric Lenoir, philosophe, essayiste et historien des religions, et Marie Drucker, journaliste.

Frédéric Lenoir à Genève en 2013 (Orizoninfini, Wikipédia, image recadrée)

Frédéric Lenoir est un sociologue, historien et écrivain français, né en 1962. Il est le co-directeur d’une Encyclopédie des religions parue chez Bayard en 2000. Il est également le co-fondateur de l’association Sève, agréée par le Ministère de l’Éducation Nationale, qui intervient dans les écoles pour parler de philosophie. C’est en 2011 qu’il publie, aux éditions Robert Laffont, un volume d’entretiens avec Marie Drucker intitulé Dieu. J’utilise, pour ma part, la réédition au format poche parue en 2013 et rééditée en 2018 aux éditions Pocket. Vous trouverez les références précises de l’ouvrage en fin d’article.

La couverture de l’ouvrage

Divisé en douze chapitres, l’ouvrage se veut facile d’accès et s’adresse avant tout au grand public. La forme dialoguée de l’entretien y est pour beaucoup, cette forme donnant moins l’impression de lire un cours magistral. Les questions de l’interlocutrice, les relances, les demandes de précisions, permettent ainsi d’aérer l’ensemble. Contrairement à un entretien télévisé où le temps est souvent minuté et où il importe de tenir en haleine le spectateur, l’entretien écrit a permis à la journaliste de laisser place à la pensée de Frédéric Lenoir, en toute humilité.

Une dimension historique

L’un des points forts de l’ouvrage, c’est, à mon avis, la prise en compte de la dimension historique. Celle-ci permet de donner du poids à une conversation qui, sans cela, se bornerait à des considérations générales sur l’existence ou la non-existence de Dieu.

Un lotus (Pixabay)

Frédéric Lenoir commence ainsi par aborder la naissance du fait religieux pendant la Préhistoire. Les sépultures préhistoriques témoignent d’un soin accordé aux morts, et donc d’une forme de religion qui reste mal connue, mais qui semble comparable au chamanisme des sociétés actuelles de chasseurs-cueilleurs.

Sont également abordés les polythéismes antiques (grecs et romains, bien entendu, mais aussi égyptien), le zoroastrisme, le judaïsme, l’Islam, les religions orientales (hindouisme, bouddhisme, taoïsme, confucianisme…), et, bien entendu, le christianisme depuis ses origines jusqu’à nos jours. L’existence de plusieurs courants au sein de chacune de ces religions montre qu’il est impossible d’en rester à des formulations générales du type « Les chrétiens pensent que… » ou « Les musulmans pensent que… ». La prise en compte de l’épaisseur temporelle montre au contraire que les dogmes ont mis du temps à s’établir, que les points de doctrine sont loin d’avoir toujours fait l’unanimité, et que les religions elles-mêmes changent avec le temps.

Je trouve également intéressante cette réflexion sur le temps long, en montrant quelles sont les évolutions (sociales, démographiques, culturelles, politiques) qui expliquent que l’on passe de l’animisme préhistorique au polythéisme antique, puis aux grands monothéismes. Sont également évoquées les différences entre ces trois religions sœurs, et leur évolution depuis les origines jusqu’à nos jours.

La dimension sociologique

Un autre aspect très intéressant de l’ouvrage est sa prise en compte d’une dimension sociologique, ou anthropologique. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement d’examiner les idées défendues ou réprouvées par telle ou telle religion, mais également de s’intéresser aux façons dont les gens vivent, au quotidien, leur religion. Cette prise en compte du vécu me semble tout à fait intéressante, s’agissant autant du vécu de l’homme moyen que de celui des intellectuels ou des théologiens.

Un moine bouddhiste (Pixabay)

Pour prendre un exemple parmi d’autres, l’ouvrage montre combien la religion est à la fois une pratique collective, voire parfois politique, et une réalité individuelle, intérieure, privée. Selon la religion et l’époque considérées, le curseur n’est pas toujours placé au même endroit, l’accent n’est pas toujours mis sur le même aspect de la religion. L’auteur parle d’une dimension publique, rituelle, sacrificielle, et d’une dimension intérieure, consistant à éprouver en soi la présence du divin.

La dimension philosophique

L’ouvrage laisse également de la place à des réflexions purement philosophiques. Il est ainsi rappelé l’impossibilité d’une démonstration de l’existence ou de la non-existence de Dieu. Le point de vue des philosophes est successivement évoqué, depuis les Grecs Anciens jusqu’à nos jours, en passant par Plotin, Spinoza, Descartes, Kant, Nietzsche, Freud… et de nombreux autres. Frédéric Lenoir parvient à expliquer en des termes simples le positionnement de chacun. Cela permet ainsi de comprendre l’articulation de la foi et de la raison au cours des siècles.

L’ouverture sur le monde actuel

Des mains qui prient (Pixabay)

L’ouvrage se termine par une peinture de la situation actuelle dans le monde et par des pronostics sur l’avenir. Contrairement à ce qu’il peut paraître depuis un point de vue franco-français, les religions dans le monde se portent encore plutôt bien. Cependant, Frédéric Lenoir observe un mouvement de sécularisation dont la marche semble, pour lui, inéluctable. L’athéisme progresse, de même que les situations intermédiaires, où les individus s’écartent des pratiques religieuses traditionnelles tout en demeurant attachés à une forme de foi qui, dès lors, s’exprime d’une manière plus personnelle.

Le point de vue de l’auteur

Pendant l’entretien, Frédéric Lenoir se pose explicitement en tant que chercheur, philosophe et historien. Son discours se veut neutre et analytique. Il entend éviter toute polémique stérile. Bien entendu, son propos n’est pas de juger telle religion meilleure qu’une autre. Il ne s’agit ni de verser dans une admiration béate des religions, ni de sombrer dans une condamnation globale du fait religieux.

Paysage avec croix (Pixabay)

Cependant, on n’écrit pas de nulle part. Aussi est-il intéressant de connaître la position personnelle de l’auteur. Frédéric Lenoir estimait que cette dimension autobiographique n’avait pas sa place dans le corps même de l’entretien. En revanche, il a ajouté un épilogue dans lequel il retrace son parcours personnel.

Ayant grandi dans une famille catholique pratiquante, il conserve un souvenir plutôt ennuyeux des messes dominicales, tout en étant tôt marqué par la beauté sublime de la nature. Il s’intéresse ensuite à la philosophie, puis aux différentes religions du monde. La lecture du Nouveau Testament semble avoir été vécue comme une véritable révélation, Frédéric Lenoir ressentant la présence de Jésus « au plus intime » de lui-même. Il s’est alors pleinement « engagé dans la religion chrétienne », pensant même devenir moine, jusqu’à ce que la vie monacale devienne trop étouffante pour lui. Aujourd’hui, Frédéric Lenoir se considère chrétien, tout en revendiquant des prises de position qui le font passer « pour un hérétique aux yeux de certains ».

*

Bref, il s’agit là d’une lecture facile, qui n’apprendra sans doute pas grand-chose aux spécialistes et aux érudits, mais qui a l’indéniable qualité de mettre de l’ordre dans des réalités complexes, expliquées sur le ton agréable de la conversation, avec rigueur cependant. Dieu, petites et grandes questions pour athées et croyants est un petit livre fort utile, livrant une synthèse instructive sur un sujet essentiel. Sans dogmatisme, bien entendu. Sans prétendre offrir des réponses prêtes à l’emploi aux grandes questions universelles. Mais en évoquant comment les individus, les peuples, les théologiens, les philosophes se sont positionnés, selon les lieux et les époques, à leur endroit.

Références de l’ouvrage : Frédéric LENOIR, Dieu, Petites et grandes questions pour athées et croyants. Entretiens avec Marie Drucker, Paris, Robert Laffont, 2011 (ISBN : 978-2-266-28406-6), réédité au format poche en 2013 puis 2018 chez Pocket. 262 pages.

Image d’en-tête : Tea lights, par pixel2013, Pixabay.

3 commentaires sur « La religion selon Frédéric Lenoir »

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