Parler de football au féminin

Il semblerait que, cette année, la coupe du monde féminine de football connaisse une médiatisation accrue, du fait probablement qu’elle se déroulera en France. Cela peut poser des difficultés orthographiques aux journalistes qui doivent trouver des équivalents féminins à un certain nombre de termes.

Défenseure ? Sélectionneure ?

Pour un certain nombre de termes, il n’y a aucune difficulté. C’est de façon tout à fait classique que l’on formera « gardienne » à partir de « gardien », ou encore « attaquante » à partir de « attaquant ». Mais je ne peux m’empêcher de sursauter lorsque je vois mon magazine télé utiliser les étranges termes de « défenseure » et de « sélectionneure ».

Ce que dit la tradition orthographique

Il faut savoir que, traditionnellement, aucun mot masculin en -eur ne forme son féminin en -eure. Le féminin des noms se forme à partir de plusieurs suffixes bien établis :

  • les féminins en -euse : une coiffeuse, une balayeuse, une travailleuse, une religieuse…
  • les féminins en -trice : une inspectrice, une directrice, une navigatrice, une négociatrice…
  • les féminins en -(i)enne : une pharmacienne, une paroissienne, une magicienne, une mécanicienne, une informaticienne…
  • les féminins en -(i)ère : une boulangère, une conseillère, une joaillière, une infirmière

On notera, en outre, que les noms masculins qui se terminent déjà par un -e ne changent pas lorsqu’on les met au féminin : une antiquaire, une bibliothécaire… Cela inclut notamment les noms de métiers en -iste : une spécialiste, une dentiste, une orthophoniste…

Enfin, un certain nombre de noms de métiers se forme par l’ajout d’un -e final, mais il ne s’agit jamais de mots en -eur. Les mots qui me viennent à l’esprit se finissent par un -t : une soldate, une avocate, une renégate, une scélérate… Il y a aussi les mots en -ent ou -ant : une assistante, une présidente…

La féminisation des noms de métiers

Le vingtième siècle a vu les femmes entrer massivement dans le monde du travail. Une évolution souvent expliquée en lien avec les guerres mondiales et la nécessité de remplacer les hommes partis au front. Cela a entraîné un changement profond dans la façon de penser le rôle des femmes dans la société. De façon légitime, elles ont aspiré, et aspirent toujours, à un traitement égal à celui des hommes.

Dans ce contexte, s’est posée la question de la façon de désigner les métiers désormais occupés par des femmes. Il ne s’agit donc pas seulement d’une pure question orthographique, mais d’une question politique, toute façon d’écrire pouvant induire une façon de penser. Aussi convient-il de ne pas balayer cette question d’un revers de main, en suggérant que ce n’est que de l’orthographe…

On remarquera que ce souci d’égalité orthographique est bien postérieur à l’apparition des métiers concernés. Il y a eu des enseignantes bien avant qu’on se mette à parler de professeures. Il y a eu des femmes de lettres bien avant qu’on se mette à parler d’auteures. Ces néologismes traduisent non l’apparition de nouveaux métiers, mais un changement de regard sur ces métiers.

Les néologismes en -eure

On a donc commencé à voir fleurir des féminins en -eure, qui, du point de vue strictement orthographique, ne peuvent se prévaloir d’aucune tradition antérieure. Il semblerait que cette façon d’écrire nous vienne du Québec.

Il serait intéressant de savoir de quand date l’apparition de ces néologismes. N’étant pas linguiste de formation, je ne connais pas la réponse. On peut cependant se faire une petite idée en utilisant l’outil « Ngram » de Google. L’entreprise américaine a numérisé un nombre impressionnant de publications, datées selon leur parution, ce qui permet d’afficher des courbes statistiques.

Capture d’écran de « Google Ngram » (lien)

Dans ce graphique fourni par Google, la courbe est d’une platitude absolue jusque vers la fin des années soixante-dix. C’est le terme d’auteure (en vert) qui progresse le plus, jusqu’à se stabiliser vers la fin des années quatre-vingt-dix avant de repartir de plus belle depuis les années 2000. Le terme de professeure est apparemment moins populaire. La courbe (en bleu) s’élève à partir de 1985 et connaît une légère accélération depuis les années 2000. La courbe de docteure (en rouge) reste très proche de zéro, tandis que celle de défenseure (en orange) est quasiment superposée à la droite des abscisses. On notera enfin que sélectionneure est tout simplement inconnu de Google. C’est d’ailleurs un mot que l’ordinateur me souligne en rouge, confirmant qu’il est également absent de son dictionnaire orthographique.

La comparaison des courbes de professeur et de professeure montre que les deux courbes ne sont pas parallèles. La courbe de « professeur » a même tendance à décroître depuis les années soixante. De même, l’augmentation de l’emploi de auteure ne semble pas provoquée par une éventuelle augmentation de auteur : la courbe de ce dernier mot est à peu près stable, voire légèrement descendante depuis les années soixante.

Au vu de ces données, il me semble raisonnable d’estimer que ces néologismes sont nés à la fin des années soixante-dix. Cependant, je voudrais rappeler que la méthode ici utilisée n’a rien de scientifique, dans la mesure où j’ai laissé Google définir le corpus et dater les ouvrages. Il me semble cependant que, dans le cadre d’un article de blog, on peut s’en contenter.

Des mots parfois anciens

Interrogée par LCI, Eliane Viennot, historienne et linguiste, rappelle que certains féminins existent depuis longtemps. Ainsi en est-il de écrivaine et de autrice. Il s’agit-là de mots formés tout à fait régulièrement, qui n’impliquent pas le recours à une nouvelle suffixation. De même, il semble tout à fait illogique d’inventer un mot chercheure là où chercheuse existe depuis des siècles.

Les professionnelles du ballon rond

Pour en revenir à notre question initiale, que faire, alors, pour parler des joueuses de football ? Il me semble que le bon usage est de parler d’une sélectionneuse. Mot qui, lui, n’est pas souligné par l’ordinateur, et qui est attesté par Google Ngram.

Le graphique affiché par Google indique que le mot sélectionneuse n’a été employé qu’à partir des années vingt, avec un deuxième pic dans les années soixante, pour être à nouveau beaucoup moins employé depuis les années 2000. Je ne suis pas sûr — et je ne pense pas — que le terme était utilisé pour désigner des footballeuses. Mais il me semble que ce terme est, de loin, préférable à celui de sélectionneure.

Quant au défenseur, il pourrait très bien être une défenseuse. D’après Google Ngram, le mot existe depuis 1970, et décollerait même depuis le milieu des années 1990. Ce terme me semble préférable à celui de défenseure qui présente l’inconvénient d’avoir recours à une suffixation non régulière. On notera cependant que, d’après Google Ngram, c’est aujourd’hui défenseure qui serait le plus employé.

Le suffixe en -esse est-il péjoratif ?

Le site ActuaLitté présente une synthèse fort instructive des recommandations de l’Académie française en matière de féminisation des noms de métiers. Je vous invite à la lire, dans la mesure où la présentation en est très claire. Je m’interroge cependant sur l’affirmation suivante :

« À l’inverse, les formes féminines en « — esse » « correspondent à un mode ancien de féminisation, très marqué et regardé de ce fait aujourd’hui comme porteur d’une discrimination », et devront donc être évitées, de préférence. »

Source : ActuaLitté.

J’ai, de fait, déjà entendu des poètes (femmes) dire que poétesse leur déplaisait en ce qu’il avait, selon elles, des échos péjoratifs. Il me semble pourtant que personne ne s’offusque de ce que maîtresse soit le féminin de maître. De la même manière, on dit : un enchanteur, une enchanteresse, par exemple. Ou encore : un pécheur, une pécheresse (en parlant de ceux qui commettent des péchés). La même suffixation ne me choquerait pas en parlant de ceux qui pêchent des poissons (avec un accent circonflexe).

On notera que le mot doctoresse existe. Le substantif est entériné par le Trésor de la langue française informatisé. Il est également bien attesté par Google Ngram, avec une courbe qui dépasse de loin la docteure. Cela me semble une solution assez élégante, dans la mesure où elle évite le recours à un néologisme pour employer un mot déjà bien attesté.

La suffixation en -esse pourrait même servir à former le féminin de professeur, puisque tel est déjà le cas en Italie où l’on parle de la professoressa sans que personne n’y voie une quelconque péjoration. De même, la mairesse a longtemps été l’épouse du maire, mais je ne vois pas ce qui pourrait empêcher la réutilisation de ce terme pour désigner nos élues. Cela dit, dans ce cas particulier, « la maire » me semble pouvoir également convenir, à côté de « la députée », « la sénatrice », « l’ambassadrice », « la présidente » et « la ministre ».

Pourquoi le féminin en -esse serait-il ressenti comme péjoratif et pas le féminin en -euse ? C’est une question intéressante qu’il faudrait creuser. Du coup, on peut se demander si la création ex nihilo du suffixe -eure ne correspond pas précisément à la volonté de s’extraire d’une histoire où la version féminine d’un nom pouvait être ressentie comme moins prestigieuse que son équivalent masculin, d’où la volonté d’un nouveau suffixe, qui n’aurait pas d’histoire, pas de passé. Mais, il n’empêche, sélectionneure, ça me fait toujours autant sursauter. Et vous ?

Qu’en pensez-vous ?

Je serai ravi de recueillir votre opinion sur le sujet. Pensez-vous que sélectionneure et défenseure soient des solutions satisfaisantes pour désigner ces footballeuses ? L’espace des commentaires est à vous : qu’il vous permette de débattre, de donner votre avis, de critiquer certaines affirmations. S’agissant d’un sujet potentiellement sensible, je tiens à préciser que je n’ai voulu offenser personne, et certainement pas les femmes, et que j’attends la même chose de ceux qui me feront le plaisir de commenter.

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18 commentaires sur « Parler de football au féminin »

  1. Je trouve cet article très intéressant. Je suis d’accord sur le fait que « sélectionneuse » soit bien plus euphonique et logique que « sélectionneure ». [J’ai choisi mon pseudo sans jamais imaginer « bibliblogueure » ! 😉 ]
    Je pense que « auteure » a plus de succès qu' »autrice » parce qu’il sonne comme la forme masculine alors que le suffixe pourtant logique et historique en -ice fait crisser des oreilles non encore habituées… mais cela viendra ! En revanche je m’interroge au sujet du nom « professeure ». Même si la construction du féminin ne s’appuie ici sur aucun antécédent comme cela est rappelé en début d’article, quel autre mot utiliser par exemple dans l’expression : « elle est professeure d’histoire » ? Le synonyme « enseignante » ne me paraît pas très bien convenir… Des suggestions ? En tout cas, merci pour cet article !

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    1. Comme je le dis dans l’article, professoresse ne serait pas mal, mais pas sûr que les femmes l’adoptent volontiers. Le plus fréquent reste de dire « madame Untel, professeur de littérature ». Ou alors abréger : « la prof ».

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  2. Perso je tiens beaucoup à professeurE ! Je trouve aussi que défenseure est plus élégant que défenseuse (d’ailleurs mon correcteur orthographique ne connaît que la première). Après tout, l’avantage du flou artistique du moment, c’est qu’on fait ce qu’on veut !

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  3. En droit, une personne de sexe féminin qui défend une cause est une « défenderesse ». Et pourquoi pas sélectionnatrice ? ( comme dans dessinateur … dessinatrice).

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    1. « défenderesse » est le féminin de « défendeur ». Il s’agit dans les deux cas de la personne contre laquelle l’action en justice est intentée. L’avocat ou l’avocate du défendeur et/ou de la défenderesse sont le « défenseur ». Mais depuis le début du XX° siècle, « défenseuse » est admis par le langage courant.

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  4. J’ai une amie poète qui ne veut surtout pas être appelée poétesse, pourtant le mot est ancien. Ce suffixe a mauvaise presse. Fut-il péjoratif ?

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  5. Très bon article, très mesuré et respectueux. Il me semble que le suffixe -eure, qui n’a certes pas de passé, a en revanche une tonalité, comment dire…, de revendication féministe appuyée.

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  6. Votre article est très opportun.
    Le féminin de défenseur au Moyen-Age était défenderesse (utilisé notamment dans un cadre juridique). Il est très régulièrement formé sur la racine défendre.
    La terminaison eur-e vient du Québec. Elle avait été préconisée dans le cadre de la loi qui prescrivait la féminisation des noms de métiers. C’est une solution pragmatique mais qui ne respecte pas, effectivement, les modes antérieurs de formation du féminin dans la langue française. C’est ainsi qu’auteure s’est substitué à autrice tombé en désuétude, comme défenderesse justement.
    Sélectionneuse me paraît aller de soi.

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  7. Merci pour ce bon article, Gabriel, qui appuie à juste titre le fait que le prétendu suffixe « -eure » n’a aucune existence historique. Mais vous n’avez pas évoqué le féminin de « entraîneur »…

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  8. Intéressons-nous aux noms d’agent ‘coiffeuse’, ‘balayeuse’, ‘travailleuse’, en -eur / -euse donc. Dans le système du français, en synchronie, ceux-ci se fondent ordinairement sur le radical du participe présent du verbe correspondant : ‘coiff-ant’ => ‘coiff-eur / -euse’, etc., comme ‘finiss-ant’ => ‘finiss-eur / -euse’, ‘dis-ant’ => ‘dis-eur / -euse’ ; ‘recev-ant’ => ‘recev-eur / -euse’, ‘buv-ant’ => ‘buv-eur / -euse’ . Malgré son succès, ‘défens-euse’ est mal formé, parce qu’il n’y pas de verbe *défenser, donc pas de participe présent ‘défens-ant’. ‘Sélectionn-euse’ est parfaitement formé sur ‘sélectionn-ant’ (‘sélectionneure’ est une aberration), de même que ‘entraîneuse’ sur ‘entraîn-ant’ (tant pis pour les sarcasmes).
    Le problème est à peu près le même pour ‘professeur’ (*professeuse), qui n’est pas fait sur ‘profess-ant’, que pour ‘défenseur’, ‘successeur’, etc. Ces masculins, repris au latin, n’avaient pas de féminins. La finale latine -(s)sor ( > -(s)seur), résulte de la rencontre phonétique d’un -t- ou d’un -d- radical final avec le -t- du suffixe d’agent : -tor (> -teur), soit *profat-tor > ‘professor’, *defend-tor, *succed-tor > ‘defensor’, ‘successor’. Mais, curieusement, alors que -tor a un féminin -trix (> -trice), on n’a pas en latin le résultat phonétique attendu de …t/d-trix, c-à-d …(s)srix ?? Bref, pas ici de féminin marqué en latin, donc pas de féminin empruntable en français. Pour moi, s’il faut donner un féminin marqué aux termes français, ‘professeure’, ‘défenseure’, ‘successeure’ sont les moins mauvais pour deux raisons :
    1. L’analogie des adjectifs et noms en -eur / -eure, dont la désinence de féminin -e, de création française, barbarisme du point de vue latin, est intégrée depuis des siècles dans la morphologie ; cf. ‘meilleure’, ‘mineure’, ‘prieure’, etc.
    2. La « discrétion » phonétique : -e muet !
    Enfin, ‘auteure’, ‘docteure’ sont mal formés, seul ‘autrice’ est correct, ainsi que ‘doctrice’ qui a une existence marginale.

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  9. Très convaincant. Cela permettrait de mettre bon ordre dans l’anarchie de ces féminins créés au petit bonheur sur fond d’ignorance. Ce serait à l’Académie d’édicter la règle.

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