« Tristesse d’été » de Stéphane Mallarmé

Très connu est le poème de Mallarmé intitulé « L’Azur ». Il se termine par ce vers extraordinaire : « Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! » Aujourd’hui, intéressons-nous au poème d’à côté. Il s’agit de « Tristesse d’été ».

TRISTESSE D’ÉTÉ

Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,
En l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux,
Et consumant l’encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.

De ce blanc flamboiement l’immuable accalmie
T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,
« Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! »

Mais ta chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas !

Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
Pour voir s’il sait donner au cœur que tu frappas
L’insensibilité de l’azur et des pierres.

Ce poème précède « L’Azur » dans les Poésies de Stéphane Mallarmé parues dans La Revue indépendante en 1887. Vous trouverez le recueil, désormais tombé dans le domaine public, sur le site Wikisource.

Carte d’identité du poème

  • Auteur : Stéphane Mallarmé
  • Titre : « Tristesse d’été »
  • Recueil : Poésies (éd. La Revue indépendante, 1887, d’après Wikisource)
  • Type de poème : Sonnet
  • Mètre employé : Alexandrin (12 syllabes)
  • Système de rimes : ABAB ABAB CCD EDE

Le pouvoir des rayons du soleil

Ce poème, rédigé à la deuxième personne, est adressé à la femme aimée. Aussi, comme cela est assez traditionnel dans le genre du sonnet, s’attend-on à ce que le poète glorifie sa beauté. Or, il n’y a pas ici réellement de description du corps de la femme aimée, ce dernier n’étant pas particularisé. Il s’agit davantage de présenter un modèle universel de beauté féminine, plutôt qu’une personne individualisée. Ici, c’est le soleil qui a le premier rôle. C’est par lui que commence le poème.

Le soleil est doté d’un pouvoir transformateur. Les rayons du soleil, en se posant sur les cheveux de la femme aimée, transmutent ceux-ci en « or », en « bain langoureux ». Ce sont aussi les rayons du soleil qui font brûler « l’encens » de ses joues et qui créent « un breuvage amoureux ».

Tous les sens sont convoqués dans cette mystérieuse alchimie déclenchée par le soleil : la vue (« l’or »), le toucher (avec la chaleur du « bain langoureux »), l’odorat (avec « l’encens ») et le goût (« breuvage amoureux »). On comprend donc que cette femme, ainsi baignée par les rayons du soleil, correspond à une forme de perfection esthétique.

Il s’agit d’une « lutteuse endormie », livrée par le sommeil aux regards du narrateur. Les deux termes s’opposent. La force et le courage suggérés par la qualité de « lutteuse » sont atténués par l’adjectif « endormie » qui placent la femme aimée dans une position de faiblesse. Un peu comme dans « La Beauté » de Baudelaire, on a l’impression que la femme aimée est un être inaccessible. L’idée d’une « joue ennemie » va peut-être dans le même sens : la femme aimée ne se laisse pas atteindre. Toujours est-il que les termes de « lutteuse » et d' »ennemie » créent un champ lexical de la guerre qui peut surprendre dans un contexte de description du corps féminin.

La femme-été, entre sensualité et inaccessibilité

Aussi prêtera-t-on attention au verbe « il mêle » : le « breuvage amoureux » est mélangé aux « pleurs ». On ne sait pas pourquoi la femme aimée pleurerait. Mais ces larmes, en se mêlant au philtre d’amour, brisent peut-être le sortilège. La femme aimée ne peut être réduite au « langoureux » et à l’ « amoureux ». Elle est aussi, indissociablement, « ennemie ». Le tressage de ces deux motifs font de la femme aimée un être à la fois extrêmement désirable et totalement inaccessible.

De fait, dans le deuxième quatrain, l’accalmie de cet intense rayonnement solaire provoque un discours de rejet de la part de la femme aimée. « Nous ne serons jamais une seule momie », cela veut dire : nous ne serons jamais unis dans la mort. L’adjectif « heureux » qualifie les palmiers, non le couple formé par le poète et la femme aimée, lequel se trouve nié par le discours rapporté de la femme aimée.

Le « mais » par lequel commencent les tercets témoigne de la volonté du poète de démontrer le contraire. Le poète manifeste son intention d’explorer la « chevelure » de la femme aimée. Surtout, en s’exprimant à la première personne et au futur, le poète se montre conquérant. Il saura goûter « le fard pleuré par [ses] paupières ».

La femme aimée comme allégorie de l’été, ou l’inverse ?

Cette femme qui se languit sur le sable, c’est, bien sûr, une image de l’été lui-même. Une saison que le poète nous peint comme à la fois agréable et triste. On lit donc bien, conformément au titre du poème, une « tristesse d’été ». On pourrait voir ici Été comme un nom propre, celui de cette femme qui allégorise la saison. Ce n’est pas seulement une tristesse que l’on éprouve parce que l’on est en été, c’est la tristesse éprouvée par Été.

Aussi le défi lancé par le poète dans les tercets est-il adressé à la saison elle-même, qu’il se promet de conquérir, et non à n’importe quelle femme aimée. Et, symétriquement, on peut se demander si, en représentant l’été sous la forme d’une femme, Mallarmé ne fait pas de la saison une représentation emblématique de la femme. Le sable, l’or, la chaleur construisent ainsi une image sensuelle, sinon exotique, de la femme.

Le Néant dans une chevelure

En plaçant la conjonction « mais » en tête des tercets, Stéphane Mallarmé montre qu’il s’oppose au discours de rejet tenu par la femme-été. En comparant la chevelure à une « rivière tiède », il associe le corps féminin et la chaleur de l’été. Il ne s’agit pas seulement de présenter la femme-été comme un être désirable. À l’instar d’un Baudelaire qui voyait « un hémisphère dans une chevelure », Stéphane Mallarmé considère également la chevelure comme une voie d’accès vers autre chose, mais d’une manière bien différente.

Le poète rêve de « noyer » son âme dans cette chevelure. De se perdre en elle, donc. Cette noyade serait la libération d’une « obsession ». Cette chevelure donnerait accès à « ce Néant que tu ne connais pas ». Cette affirmation a un caractère un peu inattendu, dans la mesure où l’on s’attendrait à ce que la chevelure donne accès à une forme d’absolu, à quelque chose de positif. Or, ici, la chevelure renvoie au « Néant », donc à une catégorie négative. Certes, l’utilisation d’une majuscule accorde de l’importance à ce Néant qui regorge potentiellement de mystères. Et il s’agit d’un « Néant que tu ne connais pas » : la femme-été elle-même n’a pas accès à ce à quoi sa propre chevelure est censée donner accès.

Le défi final

Le poème se termine sur le ton du défi. C’est en effet dans le dernier tercet qu’apparaît la première personne du singulier. Et le poète s’exprime au futur, sûr de lui : « Je goûterai ». C’est une affirmation forte, qui marque une sorte de revanche ou, du moins, de défi.

Nous savions que la femme aimée pleurait. Cela était explicitement indiqué dès le premier quatrain, où le soleil mélangeait son « breuvage amoureux » aux pleurs de la femme aimée, justifiant ainsi le titre du poème associant la tristesse et l’été. Ici, donc, ces pleurs font couler le « fard ». Et c’est cette mixture que le poète entend goûter, comme un test permettant de vérifier « s’il sait donner au cœur que tu frappas / L’insensibilité de l’azur et des pierres ». En somme, il s’agit de vérifier le caractère magique de cette potion censée endurcir le cœur, tel un remède à l’amour.

*

Dans ce poème, la vision merveilleuse de la femme-été baignée par le soleil mêle la sensualité du corps féminin et le caractère hiératique et inaccessible d’une allégorie. De fait, l’existence même d’un « nous » capable d’unir le poète et la femme aimée est niée par le discours direct de cette dernière. Les tercets permettent alors au poète de s’opposer à cette certitude. Il prétend « noyer » son âme dans sa chevelure « tiède » pour y trouver le « Néant ». Surtout, l’affirmation « je goûterai » résonne comme un défi lancé à la femme-été : les larmes sauront-elles guérir le cœur du poète ?

3 commentaires sur « « Tristesse d’été » de Stéphane Mallarmé »

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