Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ?

À environ un mois des épreuves écrites du baccalauréat, je voudrais revenir aujourd’hui sur un sujet qui est « tombé » (comme on dit) en 2015. Non pour en proposer un corrigé : il en existe déjà bien d’autres. Mais pour insister sur la méthode, tout en fournissant des éléments de réflexion utiles. Ce sera également l’occasion d’une promenade dans la poésie qui devrait intéresser bien au-delà du cercle des élèves et étudiants.

Ce sujet, le voici :

« Pensez-vous que la poésie
soit une invitation au voyage ? »

Analyse du sujet

  • « Pensez-vous que « : L’intitulé même du sujet appelle à une réflexion personnelle, et non à la récitation d’un cours. L’épreuve de la dissertation a ceci de particulier que, tout en étant très codifiée dans sa forme, elle nécessite de s’emparer pleinement de sa liberté intellectuelle. Ainsi, du moment que les règles du genre sont respectées, l’originalité est valorisée.
  • « la poésie » : En l’absence de toute précision particulière, il s’agit de la poésie dans son ensemble. Une catégorie littéraire en elle-même difficile à définir, dès lors que l’on songe à l’impossibilité de la réduire à l’usage de vers, de thèmes réputés poétiques, de métaphores. Dans un article précédent, je montrais qu’il était impossible de définir la poésie en la réduisant à l’une de ces caractéristiques. Peut-on, dès lors, parler sans précautions de « la » poésie ?
  • « une invitation au voyage » : Ici, il importe de ne pas manquer la référence, très explicite, à un poème de Baudelaire. Une connaissance de ce poème est attendue mais il serait malvenu de ne parler que du poème de Baudelaire sans réellement répondre à la question posée.
  • « invitation » : Ce terme est important : il ne s’agit pas de se demander si la poésie est un voyage. On ne nous demande pas si la poésie peut nous faire voyager  (ne serait-ce que mentalement) mais si elle peut nous y inviter. Ce n’est pas la même chose. En quoi peut-on dire que la poésie est, ou n’est pas, une invitation ? Pour le dire autrement, il n’est peut-être pas nécessaire que le poème parle de voyages pour qu’il nous fasse voyager.
  • Car, qu’est-ce que voyager ? Est-ce seulement se rendre dans un pays étranger ? Est-ce seulement voyager en touriste ? Faut-il nécessairement se déplacer physiquement pour voyager en poète ? La rêverie poétique n’est-elle pas en soi un voyage ? La vie n’est-elle pas, en elle-même, une forme de voyage ? De quoi le voyage est-il le nom ?

Le plan à éviter

Il me semble que le risque est grand de se contenter du plan suivant (c’est celui qui vient immédiatement à l’esprit à la lecture du sujet) :

I. Oui, la poésie est une invitation au voyage, parce que la poésie nous fait rêver et qu’avec elle on s’évade, et même que c’est Baudelaire qui l’a dit, alors il doit bien avoir un peu raison quand même ;
II. Mais la poésie peut aussi être plein d’autres choses, mais je ne sais pas trop quoi.

J’aurais deux reproches à faire à un tel plan :

  • Une définition un peu naïve de la poésie comme évasion vers l’ailleurs et vers le rêve, laquelle correspond davantage à un cliché qu’à une réalité effective, sauf à réduire la poésie à des stéréotypes romantico-surréalistes.
  • Un risque très grand de consacrer la deuxième partie à un catalogue disparate d’éléments sans lien entre eux.

De façon générale, il me semble dangereux de s’aventurer dans une logique Oui/Non, dans la mesure où le risque est grand de contredire en deuxième partie ce qui a été dit dans une première partie, ou de finir par s’égarer du sujet.

Comment éviter cet écueil ?

Dans un premier temps, il faut creuser les termes du sujet. Nous avons dit « voyage ». Soit. Mais il me semble qu’il billet de train est une invitation beaucoup plus concrète qu’un poème au voyage. Donc, de quel voyage parle-t-on ?

  • Il peut s’agir de voyages réels. Le poète, à travers ses poèmes, nous fait voir des pays dans lesquels il a lui-même voyagé. La lecture du poème nous fait donc vivre ces voyages par procuration. En lisant le poème, c’est un peu comme si nous étions partis avec le poète. On peut penser au thème de l’exotisme.
  • Il peut s’agir aussi de voyages imaginaires. Le poète raconterait des voyages qui n’ont jamais eu réellement lieu. Ce serait avant tout dans notre imagination que vous voyagerions. Le poète peut créer, par la magie du verbe, des mondes qui n’existent pas.
  • Il faut aussi se souvenir que le sens étymologique du mot « métaphore » est transport. En faisant des métaphores, le poète nous transporte ailleurs, il nous fait voir la réalité autrement que nous n’avions l’habitude de la voir, il habille la réalité d’une apparence insolite.
  • Il faut peut-être aussi se demander si cette invitation au voyage n’est pas, finalement, une illusion, un mirage. A-t-on raison de chercher à s’évader par la lecture de poèmes ? Ne devrait-on pas plutôt utiliser la poésie pour mieux comprendre la réalité, au lieu de vouloir la fuir ? Le but de la poésie n’est pas de nous permettre de fuir la réalité en nous proposant des voyages illusoires, mais, en nous invitant à voyager, elle nous permet de mieux comprendre le monde.

Retour aux sources

Vous voyez que, en prenant le temps de réfléchir aux termes du sujet, sans se lancer tête baissée dans un premier jet, on parvient déjà à de premiers résultats. Il faut ensuite partir à la recherche d’exemples précis, qui permettront de donner corps à ces premières idées, voire de les amender.

Je vous propose ici quelques poèmes qui pourront vous donner matière à réflexion, en commençant par la célèbre « Invitation au voyage » de Baudelaire.

1 – L’invitation au voyage de Charles Baudelaire

Citons les premiers vers de « L’invitation au voyage », cinquante-troisième poème des Fleurs du Mal (1857-1861) :

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme, et volupté.

[…]

Il est regrettable de ne pas pouvoir aisément reproduire les retraits du poème, lesquels vous auraient permis d’identifier l’alternance entre pentasyllabes et heptasyllabes. Des mètres impairs, donc, pour ce poème très musical, dans lequel Baudelaire s’adresse à la femme aimée en lui faisant miroiter les délices d’un voyage à deux.

Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Notez que la destination n’est pas explicitée. Baudelaire ne dit rien d’autre que « là-bas ». Si la poésie nous entraîne donc ailleurs, c’est précisément que, ce lieu n’étant pas sous nos yeux, il peut être imaginé et rêvé selon nos souhaits. Pour reprendre un terme cher à Baudelaire, on peut dire que cet ailleurs représente un idéal.

L’apostrophe initiale, « Mon enfant, ma sœur », témoigne de la tendresse du poète : il aurait pu choisir des appellatifs plus sensuels, mais a au contraire sélectionné des termes qui privilégient la dimension affective. En faisant rimer « sœur » et « douceur », Baudelaire commence déjà à dessiner les contours du monde idéal dans lequel il essaie d’entraîner l’être aimé.

« Là-bas » est un lieu pour « vivre ensemble », et où tout serait simple, puisqu’il n’y aurait rien d’autre à faire qu’ « aimer à loisir, aimer et mourir ». Un lieu donc débarrassé des tracas et des obligations du quotidien, où l’on pourrait se consacrer tout entier à la vie à deux.

En comparant le paysage chargé d’humidité et le regard féminin mouillé de larmes, Baudelaire instaure une correspondance qui vise à ce que la destinatrice s’identifie à ce pays merveilleux. Le pluriel de « ciels » évoque la peinture, et la référence à deux reprises à des « canaux » peut faire penser à des paysages hollandais. Mais, plus qu’un lieu réel, il s’agit avant tout d’un lieu parfait, répondant à cet idéal d’ « ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté ».

2 – « Parfum exotique » de Charles Baudelaire

Pour rester encore un peu chez Baudelaire, je vous propose la lecture de ce sonnet, dans lequel il est également possible de voir une invitation au voyage, puisque le parfum de la femme aimée déclenche des visions d’ailleurs :

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone :

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Ce poème, qui fait partie des plus connus de Baudelaire, est le vingt-deuxième des Fleurs du Mal (ou vingt-et-unième selon l’édition). L’odeur du « sein chaleureux » de la femme aimée déclenche des visions de « rivages heureux ». Ici, le poème nous invite dans un ailleurs exotique qui prend la forme d’une « île paresseuse ». Il s’agit là encore d’un lieu idéal, où « la nature » n’est pas avare de bienfaits (« fruits savoureux »), si bien que la vie y est particulièrement douce. Si Baudelaire précise que les hommes y sont « mince[s] et vigoureux », c’est pour indiquer qu’on y est en bonne santé, affranchi des douleurs de la maladie et de l’épuisement du travail.

3 – « Le mendiant » de Victor Hugo

Il n’est aucunement question de voyage dans ce poème. Pourtant, il illustre la capacité de la poésie de nous transporter ailleurs. Sous la plume de Victor Hugo, le manteau usé d’un mendiant devient un immense ciel étoilé. Voici les derniers vers de ce poème extrait des Contemplations :

Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
D’où ruisselait la pluie et l’eau des fondrières,
Je songeais que cet homme était plein de prières,
Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
Sa robe de bure où je voyais des constellations.

Je voudrais ici insister sur le « je voyais » du dernier vers, en ce qu’il fait du poète un être à part, capable de voir ce que les autres ne voient pas. Dans « Fonction du poète », Victor Hugo clame précisément que le poète « voit, quand les peuples végètent ». La poésie a donc la faculté d’ouvrir à ses lecteurs des mondes qui, sans elle, leur resteraient inconnus. Elle est ainsi un moyen de transport pour des voyages qui, certes, ne sont pas physiques, mais relèvent peut-être malgré tout de ce que l’on peut appeler un voyage…

4 – « Sensation » d’Arthur Rimbaud

Voici un autre poème très célèbre, qui est aussi un poème que j’aime particulièrement. Pour le coup, c’est vraiment un poème qui me fait rêver, qui me fait m’évader, qui me fait voyager. Il y aurait beaucoup à dire sur ce poème, sur ses échos phoniques, sur la merveilleuse impression d’harmonie et de perfection qu’il produit.

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue !

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Dès le premier vers, l’utilisation du verbe aller au futur suffit à caractériser l’invitation au voyage. Rimbaud évoque ici la parfaite liberté d’un voyage qui consiste moins à aller quelque part qu’à se montrer disponible à toutes les sensations du trajet. En effet, le poète ne dit pas où il va, mais seulement par où il passera : ces « sentiers » qui seront l’occasion d’expériences sensorielles multiples, grâce auxquelles apparaît le sentiment d’une fusion avec la nature.

5 – « Les Conquérants » de José-Maria de Heredia

Pour illustrer l’idée d’une poésie qui nous fait évader ailleurs et qui nous invite au voyage, on peut aussi penser au célèbre poème de José-Maria de Heredia. Le simple nom de lieux éloignés (Cipango, les Tropiques) suffit à stimuler notre rêverie exotique :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

6 – « Bateau ivre » d’Arthur Rimbaud

Quoi de mieux qu’un bateau pour nous inviter au voyage ? Le long poème d’Arthur Rimbaud conte le récit d’un bateau qui, libéré de toute amarre, atteint des pays inconnus et a des visions de mondes étranges et insolites.

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs ;
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

[…]

Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
De la mer, infusé d’astres, et latescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend,

[…]

J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

[…]

7 – « Par un point situé sur un plan » de Robert Desnos

Ce poème de Robert Desnos, extrait de La Géométrie de Daniel (1939-1941), revendique la capacité de la poésie à s’évader au-delà des carcans logiques des mathématiciens. Il s’agit d’un éloge de l’imagination, qui était déjà pour Baudelaire la « reine des facultés ».

Par un point situé sur un plan
On ne peut faire passer qu’une perpendiculaire à ce plan.
On dit ça…
Mais par tous les points de mon plan à moi
On peut faire passer tous les hommes, tous les animaux de la terre.
Alors votre perpendiculaire me fait rire.
[…]

Une énumération suit cette citation, permettant au poète de prouver que, tout, véritablement tout, peut passer par son plan à lui. « Et si cela [lui] plaît, / Quatre cent millions de perpendiculaires ».

8 – Jean-Michel Maulpoix, « Halloween »

Né en 1952, Jean-Michel Maulpoix est une figure importante de la poésie d’aujourd’hui. Il est notamment connu pour ses recueils Une histoire de bleu (1992), L’instinct de ciel (2000) ou encore Pas sur la neige (2004). Son écriture poétique est indissociable d’une réflexion critique qui, d’un essai à l’autre, creuse la notion fondamentale de lyrisme.

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Dans Chutes de pluie fine, les poèmes en prose, organisés en sections qui correspondent à de grandes régions du monde, donnent à lire une trace des nombreux voyages du poète autour du globe. Cependant, nous sommes loin du cliché de carte postale. Aucun désir d’exotisme dans les mots du poète. Il s’agit bien davantage de prendre le pouls du monde comme il va. Aussi trouvera-t-on fréquemment des marques de prosaïsme. Dès lors, on voit bien que parler de voyages n’est pas nécessairement inviter à voyager…

Je citerai ici un extrait du poème intitulé « Halloween » (Chutes de pluie fine, Paris, Mercure de France, 2002, p. 110-111) :

L’hôtesse qui enregistre mes bagages pour Chicago a une toile d’araignée peinte sur le visage.
9 heures : survol des chutes du Niagara, minuscules et anecdotiques.
Aéroport O’Hare : ciel clair, température douce. Vaste espace technologiquement maîtrisé. L’Amérique est une addition de dispositifs et de pratiques.
Chicago : Florence américaine dont les gratte-ciel sont les palais. Capitale architecturale d’un vaste musée d’antiquités modernes.
18 heures : touché, au bout du Pier désert, le fond de la solitude. Tels sont aussi ces voyages : des puits d’obscurité. J’ai croisé aujourd’hui trop de fantômes et de masques hideux. Squelettes au cheveux bleus : je ne reconnais plus mes semblables. Leur visage me manque.

L’Amérique vous avale tout rond, puis vous recrache comme un noyau. Ici, malheur à la faiblesse ! Il meurt, celui qui hésite ou s’arrête. Celui dont le coeur trop fragile espère de la douceur. Circule donc, étranger ! Presse le pas ! Ne t’attarde pas ! Ton seul salut est dans la conquête ou la fuite.

[…]

La poésie comme invitation à une habitation de l’ici

Il me semble intéressant qu’une partie de la réflexion s’attache à montrer que la poésie n’est pas seulement tournée vers des ailleurs, que ceux-ci soient géographiques ou fantasmatiques. Sans doute une longue tradition poétique fait-elle du poète un « rêveur sacré » (Victor Hugo). Sans doute le surréalisme a-t-il accentué l’idée d’une poésie perçue comme la création par les mots d’univers étranges et insolites. Cependant, de tous temps, la poésie nous parle aussi et surtout de notre monde à nous. Et peut-être le passage par l’ailleurs n’est-il qu’une façon détournée de nous faire regarder là où nous sommes.

Pour le démontrer, les exemples ne manquent pas. On pourrait ainsi parler de la capacité de la poésie d’un Hugo à rendre compte des enjeux politiques de l’époque : le poète ne se prive pas de fustiger « Napoléon le petit ». On pourrait parler également du rôle joué par la poésie dans la Résistance — j’ai récemment écrit un article à ce sujet.

Je voudrais ici simplement insister sur une tendance majeure de la poésie contemporaine, de 1950 à nos jours. Nombreux sont les poètes d’aujourd’hui qui souscriraient à l’idée de Hölderlin selon laquelle il convient d’ « habiter poétiquement le monde ». Nombreux aussi ceux qui s’estiment, à la suite de Rimbauud, « rendus au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ».

C’est, en somme, tourner le dos à la vieille idée du poète-prophète, du poète mage ou voyant, du poète défini comme un être d’exception, seul capable de commercer avec les Muses et de s’entretenir avec les Dieux. C’est tourner le dos à l’idée selon laquelle le poète aurait accès à des mondes inconnus, et que le but du poème soit de nous y faire voyager.

Pour le dire autrement, et pour généraliser beaucoup, les poètes contemporains s’intéressent beaucoup moins à l’ailleurs qu’à l’ici. Un ici qui est désormais considéré tel qu’il est. Tant pis s’il ne ressemble pas à l’idéal rêvé. Les poètes ne veulent plus nous entretenir de chimères. Il nous parlent du réel, des vraies gens, de la vie qui n’est pas toujours très joyeuse, et qui, comme on sait, n’est pas éternelle.

Ce désir de revenir au réel s’accompagne d’une certaine méfiance envers les pouvoirs de la métaphore, trop prompte à nous inviter au voyage, et par conséquent à nous bercer d’illusions. « J’aurais voulu parler sans images » dit ainsi Philippe Jaccottet. Le critique Jean-Pierre Giusto parle de certains poèmes de Jaccottet comme d’une « contre-rêverie ». Aussi bien des poètes contemporains se refusent-ils de fuir vers l’ailleurs et vers le rêve. Ils invitent bien plutôt à considérer ce monde-ci, qui, malgré ses imperfections, est bien le nôtre…

*

J’espère que les éléments présentés dans cet article permettront de nourrir la réflexion de ceux à qui l’on aura demandé de disserter sur la poésie comme invitation au voyage, tout en intéressant aussi les autres, ceux qui ne me lisent que par plaisir et par curiosité. Je voudrais rappeler que ce qu’on vient de lire n’est certainement pas un corrigé, mais simplement une suite de remarques et de citations visant à donner matière à réflexion. Je n’ai pas essayé d’être exhaustif ni même de traiter tous les aspects du sujet. Je suis en effet convaincu qu’élèves et étudiants ont tout à gagner à présenter une réflexion personnelle. En outre, ayant pour ma part terminé mes études, je ne suis pas fâché de n’être plus contraint de me plier à la rigueur formelle des épreuves scolaires. Et il m’importe que ce blog n’ait pas un aspect trop scolaire, car mon but premier est de réconcilier le grand public avec la littérature et avec la poésie !

La parole est à vous !
Quel poème avez-vous préféré ?
En connaissez-vous d’autres que vous voudriez partager ? N’hésitez pas à laisser un petit commentaire !

(Image d’en-tête : Pixabay)

6 commentaires sur « Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ? »

  1. merci pour votre analyse et votre choix de poèmes. Oui, la poésie est une invitation au voyage dans l’imaginaire du poète mais aussi dans notre âme, dans notre coeur. Un poème que j’aime bien : DONNE-MOI
    Donne-moi tes rêves
    Et j’écrirais les pages les plus enchanteresses de ton livre
    Donne-moi tes pleurs
    Et je les transformerais en océan d’amour
    Donne-moi tes craintes
    Et je leur donnerais des ailes pour qu’elles puissent s’envoler au pays de l’audace
    Donne-moi tes doutes
    Et je créerais une histoire où tu seras l’unique
    Donne-moi tes illusions
    Et je te tracerais la route vers la Vérité
    Donne-moi tes crevasses
    Et je te construirais un mur de bonheur
    Donne-moi ton cœur
    Et je le cacherais loin des miasmes qui te font mal
    Donne-moi ton espérance
    Et je donnerais mon espoir
    Donne-moi tes mains
    Et je les prendrais comme une offrande divine
    Donne-moi ton amour
    Et je bâtirais une cathédrale en ton hommage
    Donne-moi tes désirs
    Et on partagera une vie d’amour, mon bel, mon merveilleux amant.
    Cathy Hune

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