La guerre et la poésie

En ce 8 mai, il est bon de se souvenir que, il y a 74 ans, prenait fin la Deuxième Guerre mondiale. Un conflit inédit tant par son ampleur, par son bilan meurtrier, que par le degré d’inhumanité qu’il a engendré : inutile de revenir sur ces détails morbides et bien connus. Mais si cette guerre a indubitablement changé la face du monde, elle a aussi profondément transformé la littérature.

Écrire pendant la guerre

Si la poésie est aujourd’hui un genre confidentiel, méconnu du grand public, tel n’était pas le cas pendant la Deuxième Guerre mondiale. Elle a pris, pendant cette période, une « importance considérable », lié au besoin de tous « d’entendre des voix libératrices ». Marie-Claire Bancquart distingue deux grandes tendances :

  • d’une part, la poésie de la Résistance,
  • d’autre part, la poésie « née du bouleversement de la France occupée », avec le groupe dit de l’école de Rochefort.

Je connais très peu la poésie de cette période, et elle m’a souvent été présentée d’une façon assez péjorative. En somme, face à l’urgence de la guerre, les poètes seraient allés à l’essentiel, privilégiant une parole immédiatement intelligible, accessible au plus grand nombre, martelant les grandes valeurs humanistes à une époque où elles étaient en danger. C’est laisser entendre que, en raison de ce contexte, les poètes auraient perdu un peu d’ambition en termes de qualité poétique.

Une poésie de seconde zone ?

J’ai voulu en savoir davantage, et j’ai donc lu l’article « Poètes de la Résistance » de Jean-Yves Debreuille, paru dans le volumineux Dictionnaire de la Poésie de Baudelaire à nos jours, paru aux éditions des Presses Universitaires de France sous la direction de Michel Jarrety.

La poésie de la Résistance : le retour du réel

Desnos et Youki, By Menerbes (Archives Desnos) [Public domain], via Wikimedia Commons

De cet article, on peut retenir un élément de définition qui est le retour du réel, après une période surréaliste qui cherchait plutôt à s’en évader, ainsi que le retour du message, autrement dit d’une situation de communication où un émetteur (le poète) a quelque chose à dire au récepteur (le lecteur).

À cela s’ajouterait une dimension pratique : en une période de pénurie de papier, la poésie se prêterait mieux que de longs essais philosophiques à la nécessaire explicitation du bouleversement historique qui était en train de se produire. Jean-Yves Debruille note également une modification du paysage éditorial, avec une séparation plus grande entre éditeurs de poésie et éditeurs généraux, et une implantation en province des éditeurs de poésie, dans un contexte de division de la France en zones « au départ presque étanches » (zone occupée, zone libre, Afrique du Nord).

Un jeu dangereux

Troupes américaines parachutées sur les Pays-Bas lors de l’opération Market Garden, 1944 (Wikipédia)

La poésie de cette époque se définit également par un jeu avec la censure qui oblige à parler à mots couverts de la situation politique. Dans un premiers temps, l’expression de la Résistance est donc dissimulée, notamment sous des métaphores amoureuses. Mais, petit à petit, certains poètes s’enhardissent, jusqu’à être rattrapés par la censure de Vichy. Certains poètes vont donc passer à la clandestinité.

On n’attend plus alors d’avoir le tampon du bureau de la censure pour imprimer, de façon anonyme. Parmi les « poètes clandestins », il y a de grands noms de la poésie : Éluard, Aragon, Desnos, Frénaud, Guillevic, Jouve, Tardieu, Bataille… Certains ont été arrêtés et ne sont pas revenus (Desnos, Benjamin Fondane, Max Jacob…), d’autres ont eu plus de chance.

Tout en notant le grand succès populaire de cette « poésie de la Résistance », Jean-Yves Debreuille affirme « l’équivoque d’une poésie engagée ». Certains observateurs de la poésie ont en effet remarqué que cette poésie était parfois un brin nationaliste ou esthétiquement conservatrice. Ainsi en est-il des remarques d’Aragon sur la rime. Benjamin Péret parle de « cantiques civiques ».

De fait, Jean-Yves Debreuille affirme que cette poésie finit par rencontrer une « impasse », et que son succès s’explique en partie, dans l’immédiat après-guerre, par la volonté de nombreux Français de s’identifier à une Résistance à laquelle ils n’ont pas pris activement part.

Quelques poèmes de cette période

Il me semble important de ne pas en rester à ces considérations historiques, mais également de donner à lire quelques poèmes, ce qui est encore le meilleur moyen de juger sur pièce. L’article de Jean-Yves Debreuille comporte assez peu de citations, ce qui fait que j’ai dû chercher ailleurs.

1. René Tavernier, « Il y en a qui prient »

On trouvera dans le Lagarde & Michard du vingtième siècle un poème de René Tavernier paru le 10 juillet 1943 dans « Positions ». Voilà un nom qui, je l’avoue sans honte, m’était inconnu : l’article de Wikipédia mentionne une fonction d’éditeur « en pleine Occupation », l’organisation de réunions clandestines, un parti-pris pro-Américain après la guerre et la réception en 1987 du grand prix de poésie de l’Académie française.

« Il y en a qui prient, il y en a qui fuient,
Il y en a qui maudissent et d’autres qui réfléchissent,
Courbés sur leur silence, pour entendre le vide,
Il y en a qui confient leur panique à l’espoir,
Il y en a qui s’en foutent et s’endorment le soir
Le sourire aux lèvres.

Et d’autres qui haïssent, d’autres qui font du mal
Pour venger leur propre dénuement.
Et s’abusant eux-mêmes se figurent chanter.
Il y a tous ceux qui s’étourdissent…

Il y en a qui souffrent, silence sur leur silence,
Il en est trop qui vivent de cette souffrance.
Pardonnez-nous, mon Dieu, leur absence.
Il y en a qui tuent, il y en a tant qui meurent.

Et moi, devant cette table tranquille,
Écoutant la mort de la ville,
Écoutant le monde mourir en moi
Et mourant cette agonie du monde. »

Que penser de ce poème ? Le manuel parle de « l’inquiétude de la sympathie et de la communion face au visage défiguré de l’humanité en guerre ». Et en effet, le poète fait état de son désespoir face à ce qu’il nomme lui-même une « agonie du monde ».

La reprise litanique de l’expression « Il y en a qui » permet de présenter tout un éventail d’attitudes différentes face à la réalité de la guerre : la prière, la fuite, l’espérance, l’ignorance… En somme, il semble que le poète fustige le manque de courage de ses compatriotes, en même temps qu’il s’en prend aussi à ceux qui « s’abusant eux-mêmes se figurent chanter », et qui sont vraisemblablement d’autres poètes. La fin du poème est plutôt pessimiste, puisque, là où on aurait pu attendre un appel à la fraternité, on assiste à une contemplation « tranquille » d’un monde qui se meurt.

2. Robert Desnos, « No Pasaran » et « Ce cœur qui haïssait la guerre »

Tout le monde connaît le nom de Robert Desnos, ne serait-ce parce qu’il a appris à l’école le fameux poème sur la « fourmi de dix-huit mètres ». En rester là serait méconnaître le talent de ce poète, qui a écrit aussi de très beaux poèmes d’amour (j’en ai commenté un ici même il y a quelque temps) et, donc, des poèmes « engagés ». Je voudrais citer aujourd’hui deux extraits.

« Nuits, Jours et nuits sombres !
Feu, Sang et décombres !
Sang clair des libres Espagnols !
Oui pour l’Espagne et la liberté
Un sang pur coule sur notre sol
Pour l’humanité
No ! No pasaran ! […] »

Ce poème très célèbre, paru dans les Voix intérieures, utilise la force du leitmotiv pour scander le « No pasaran » qui devient une sorte de slogan. Ces mots espagnols signifient, vous l’aurez compris, « Ils ne passeront pas ». Il s’agit de prendre parti pour les républicains espagnols contre les franquistes. Cet engagement antifasciste se retrouvera dans « Ce cœur qui haïssait la guerre », où le poète s’écrie : « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! ».

« Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voici qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine.
[…] Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères,
Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit. »

Aujourd’hui, près de soixante-quinze ans après la fin de la guerre, un tel appel au combat peut nous gêner. Je suppose ainsi que plus d’un instituteur hésiterait à mettre ces mots de haine dans la bouche d’enfants, par exemple. Mais il faut remettre le poème dans son contexte : il s’agissait alors de lutter pour la liberté, et le poète montre lui-même que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’il appelle au combat, mais bien parce que c’était pour lui absolument nécessaire.

3. Éluard, « Liberté, j’écris ton nom »

Il s’agit là sans doute d’un des plus célèbres poèmes de la Résistance. Jean-Yves Debreuille nous apprend qu’il est paru dans Poésie et Vérité 1942, « publié sans visa de censure aux éditions de La Main à Plume ». Le poème « Liberté » sera « repris en juin 1942 dans le numéro 22 de Fontaine, puis dans la revue gaulliste de Londres La France libre. Il sera parachuté en France avec les armes à destination des maquisards. »

Citons le début et la fin du poème, que vous pourrez retrouver en intégralité sur le site « Poetica » :

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

[…]

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté. »

Vous l’aurez compris, le principe du refrain charpente la totalité du poème, jusqu’à ce que le nom de la « Liberté » soit enfin révélé. Ce procédé permet au poète de marteler avec force sa conviction. Il y a aussi, peut-être, une allusion à un hypothétique pouvoir performatif de la poésie, comme si le fait d’écrire le nom de la liberté allait favoriser son avènement.

4. René Char

Impossible de ne pas citer ici René Char, qui eut un rôle important pendant la Résistance sous le pseudonyme de « Capitaine Alexandre », tout en poursuivant une intense activité d’écriture qui ne parvint à publication qu’après la guerre. Ayant déjà consacré un article à René Char, je me contenterai ici de vous y renvoyer.

Citons malgré tout ce magnifique fragment des Feuillets d’Hypnos :

« Il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté. »

Écrire après la guerre

Jean-Paul Sartre (Wikipédia)

La Deuxième guerre mondiale, par son horreur, a profondément marqué l’histoire de la poésie, en même temps qu’elle a laissé d’importantes cicatrices dans l’âme humaine. Pendant la guerre, toute une « poésie de Résistance » a vu le jour, on l’a vu. Mais l’influence du conflit mondial sur la littérature et sur la poésie se mesure aussi à ce qui s’est écrit après la guerre.

Pour Marie-Claire Bancquart, « l’intérêt du public pour la poésie de la Résistance s’use vite, après la Libération ». De fait, les romanciers, dramaturges, poètes qui arrivent sur la scène littéraire après-guerre ne peuvent faire comme si la guerre n’avait pas eu lieu. Ils ne peuvent pas se permettre d’être légers et insouciants. La révélation de l’horreur des camps de concentration et d’extermination, l’explosion des bombes atomiques américaines au Japon, révèlent au monde l’immense capacité de destruction dont est capable l’être humain.

Il me semble qu’on ne peut vraiment comprendre, ni les philosophies de l’absurde défendues, chacun à leur manière, par un Sartre et un Camus ; ni l’esthétique du Nouveau Roman (Duras, Robbe-Grillet, Butor, Simon, Ricardou…), laquelle s’érige contre les normes héritées du réalisme ; ni les principes du Nouveau Théâtre (Beckett, Ionesco, Adamov…), remettant en question les notions mêmes de personnage et d’intrigue, si l’on ne prend pas en compte le bouleversement des idées impliqué par la Deuxième Guerre mondiale.

Philippe Jaccottet photographié par Erling Mandelmann (Wikipédia) (Erling Mandelmann / CC BY-SA 3.0)

La réalité a démenti l’idée selon laquelle « il n’était plus possible d’écrire après Auschwitz ». Mais l’existence même du deuxième conflit mondial explique une part importante des tendances de la littérature telle qu’elle s’écrit depuis 1950 jusqu’à nos jours, — même si certaines d’entre elles étaient déjà en germe avant la guerre.

Et ce qui vaut pour la philosophie, le roman et le théâtre vaut aussi pour la poésie. La génération des poètes qui émerge dans les années cinquante — Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, André du Bouchet… — a fortement conscience de l’impossibilité de poursuivre les voies surréalistes. Il serait désormais indécent de s’évader dans l’ailleurs et dans le rêve, comme si rien ne s’était passé. Il faut alors réapprendre à habiter le monde, à dire humblement les choses telles qu’elles sont, et à chercher une voix/voie possible pour la poésie…


Sources

  • Marie-Claire BANCQUART, La poésie en France du surréalisme à nos jours, Paris, Ellipses, coll. « thèmes et études », 1996.
  • Jean-Yves DEBREUILLE, « Poésie de la Résistance », dans Michel JARRETY, Dictionnaire de Poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, Puf, 2001.
  • Collectif, Collection littéraire Lagarde et Michard, XXe siècle, Paris, Bordas, première édition en 1962, mise à jour et augmentée en 1988.
  • Collectif, « René Tavernier », Wikipédia, article consulté le mercredi 8 mai 2019.
  • Robert DESNOS, Le Desnos, anthologie illustrée par Hannah Ben Meyer, coll. « Album Dada », éditions « Mango Jeunesse », 2000.
  • Le poème d’Éluard a été cité d’après le site Poetica.

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