De l’infinitif

Comme l’indicatif ou le subjonctif, l’infinitif est un mode du verbe. Mais contrairement à eux, il n’admet pas de variation en personne, ni même en temps. Selon la « chronogenèse » de Gustave Guillaume, l’infinitif est un temps in posse, un temps en puissance, pas encore réalisé, par opposition à l’indicatif qui est pleinement ancré dans le temps, et qui est donc un temps in esse. Sorte d’intermédiaire entre le nom et le verbe, l’infinitif a des caractéristiques qui rappellent ces deux catégories. Voici tout ce qu’il faut savoir, ou presque, sur l’infinitif.

1. Un infinitif peut-il avoir des compléments ?

La réponse est oui. Cela a étonné certains collègues sur les réseaux sociaux, qui pensaient que la rection de compléments était réservée aux verbes conjugués. Voici donc quelques exemples :

  • Je vous demande de faire la vaisselle. → Dans cette phrase, « la vaisselle » est COD de l’infinitif « faire ».
  • Tu devrais parler à ton père. → Le groupe souligné est COI de l’infinitif « parler ».
  • Il est déconseillé de trop manger avant un long voyage. → Le groupe souligné dépend également du verbe « manger » ; c’est un complément circonstanciel (supprimable, déplaçable).

2. Un infinitif peut-il être sujet d’une phrase ?

La réponse est, là encore, oui. Voici quelques exemples :

  • Arriver à l’heure est la première des politesses.
  • Divorcer sans se déchirer n’est pas toujours facile.
  • Prendre un bon bain chaud est un délice incomparable.
  • Voyager tout autour du monde demeure un luxe réservé à une élite.

3. Un infinitif peut-il être complément du nom ?

L’infinitif peut occuper une grande variété de fonctions, parmi lesquelles, en effet, celle de complément du nom ou de complément de l’adjectif.

Quelques exemples où l’infinitif est complément du nom : fer à repasser, table à langer, dé à coudre

Un exemple où l’infinitif est complément de l’adjectif : Il est agréable à regarder.

4. Qu’est-ce qu’une proposition infinitive ?

Le plus simple est encore de donner un exemple :

  • J’entends les oiseaux chanter.

Dans cette phrase, le verbe principal, conjugué, est « entends », dont le sujet est « je ». Le groupe « les oiseaux chanter » est traditionnellement considéré comme une proposition infinitive, complément d’objet direct du verbe entendre. « Les oiseaux » sont alors le sujet de l’infinitif.

Cette analyse, inspirée du latin, est aujourd’hui contestée. On préfère lire « les oiseaux » comme un COD, et « chanter » comme un attribut du COD. Preuve en est la possibilité de pronominaliser : Je les entends chanter.

Pour en savoir plus, je vous renvoie à l’article : Pourquoi la proposition infinitive est-elle contestée ?

5. Comment analyse-t-on l’infinitif lorsqu’il fonctionne avec un semi-auxiliaire ?

Les seuls vrais auxiliaires de la langue française sont les verbes être et avoir, qui permettent de former des verbes composés en s’associant avec des participes passés. Cependant, on a remarqué que certains verbes s’apparentaient un peu à des auxiliaires, dans la mesure où ils perdent leur sens plein pour permettre à des infinitifs de fonctionner.

On appelle la suite « semi-auxiliaire + infinitif » une périphrase verbale.

Exemples :

  • Le mur va tomber. → Le verbe aller n’a pas ici son sens plein de verbe de mouvement. Il intervient comme semi-auxiliaire permettant de former, avec l’infinitif « tomber », un futur proche. Dès lors, on n’analyse pas « tomber » comme un complément de « va » : on dit que l’ensemble « va tomber » forme une périphrase verbale.
  • Le mur vient de tomber. → Là encore, le verbe aller n’est pas un verbe de mouvement mais bien un verbe grammatical, qui sert simplement à former le passé immédiat avec l’infinitif « tomber ».

On distingue :

  • les périphrases temporelles (passé immédiat, futur proche…)
  • les périphrases aspectuelles, portant sur la façon dont se déroule le procès : se mettre à + inf. ; commencer de + inf. ; finir de + inf…
  • les périphrases modales : J’ai dû y jeter un œil. → Ici, le verbe « devoir » n’a pas son sens plein impliquant l’idée d’obligation. Il permet de modaliser l’infinitif « jeter ». Autre exemple : Tu dois confondre avec quelqu’un d’autre.
  • les périphrases actancielles : Elles permettent de rajouter un actant au procès. Dans la phrase Je le fais travailler, on rajoute un actant (je) par rapport à la phrase « il travaille ».

6. Qu’est-ce qu’un infinitif « séquence de l’impersonnel » ?

Un exemple simple pour commencer :

  • Il faut se lever tôt.

Dans cette phrase, le pronom personnel « il » ne renvoie pas à un sujet identifiable en dehors du langage. C’est ici un mot purement grammatical, qui n’a pas de référent. On parle donc d’une tournure impersonnelle.

Dans ce type de configuration, les grammairiens ne parlent pas de COD pour « se lever tôt » mais de « séquence de l’impersonnel » ou encore de « terme complétif de l’impersonnel ». C’est l’équivalent d’un COD pour les phrases impersonnelles.

De même, on parlera de thème, plutôt que de COD, dans les phrases suivantes :

  • Il est déconseillé de se pencher par-dessus la barrière.
  • Il est interdit d’apporter son propre repas dans la cantine.
  • Il est préférable d’être à jeun avant une prise de sang.

7. Qu’est-ce qu’un infinitif substantivé ?

C’est un infinitif qui fonctionne pleinement comme un nom. Parfois, on ne se souvient même plus qu’il s’agit d’un verbe : un sourire, un rire. Cette conversion est alors pleinement entrée dans la langue. Il ne faut pas confondre l’infinitif substantivé avec les occurrences où l’infinitif occupe une fonction nominale tout en demeurant un infinitif (Manger est interdit). La présence de déterminants est un indice fiable de l’infinitif substantivé.

8. Qu’est-ce qu’un infinitif de progrédience ?

J’ai laissé pour la fin cette subtilité qui nous vient de Damourette et Pichon. Considérons la phrase suivante :

  • Nous irons passer notre lune de miel en Italie.

Ici, le verbe aller possède son sens plein de verbe de mouvement. Il est impossible d’y voir simplement une forme de futur proche, d’autant plus que, au futur proche, le verbe aller est généralement au présent (Je vais manger des fraises à midi.).

Impossible non plus de faire du groupe souligné un complément circonstanciel de lieu, dans la mesure où il n’est ni supprimable, ni déplaçable.

Damourette et Pichon parlent donc d’un infinitif de progrédience. Ça ne fait qu’indiquer que c’est un verbe qui apparaît après un verbe de mouvement (progredior : avancer, marcher).

Il me semble possible de rapprocher cette notion de celle de locatif, à laquelle j’ai déjà consacré un article auquel je me contenterai ici de renvoyer.

*

J’espère que cette petite mise au point vous aura intéressé. J’ai essayé d’être complet tout en évitant d’être trop scolaire. N’hésitez pas à me poser toutes les questions que vous voulez dans l’espace des commentaires. Si cet article vous a plu, vous pouvez le relayer sur les réseaux sociaux pour lui donner de la visibilité !

Je remercie Mme Marie-Albane Watine, qui enseigne la langue française à l’Université de Nice, dont les cours de grammaire m’ont inspiré pour écrire cet article.

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3 commentaires sur “De l’infinitif

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