Un poète européen: Dante

Pour peu que vous suiviez un tant soi peu les journaux d’information, vous savez que nous nous apprêtons à élire, le mois prochain, de nouveaux députés européens. Je profite de cette actualité pour vous proposer, dans les semaines qui suivent, des articles traitant de grands poètes européens. Commençons aujourd’hui avec une grande figure de la littérature italienne : Dante.

Si j’ai choisi de vous parler de ce poète, c’est parce qu’on peut le considérer comme le plus grand de la littérature italienne. Son apport, de même que sa postérité, est immense. Ce n’est pas un hasard s’il est représenté sur les euros italiens. J’ai donc plaisir à rouvrir mes classeurs de prépa pour vous le présenter. Ce qui suit est donc une synthèse des cours passionnants de Mme Cassac, professeur d’Italien en classes préparatoires au lycée Masséna, à Nice, que je me permets de remercier ici.

Contexte historique

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Statue représentant Dante Alighieri, image trouvée sur Pixabay.

Contrairement à la littérature française où les poètes les plus connus sont bien postérieurs, les trois plus grands poètes italiens — Dante, Pétrarque, Boccace ; les « tre corone » — datent de la fin du Moyen-Âge. La vie de Dante se situe à cheval entre le XIIIe et le XIVe siècle. Celles de Pétrarque et Boccace s’étalent sur une grande partie du XIVe siècle. C’est ce que, en Italie, on appelle le Trecento (le siècle dont le chiffre des centaines est 3).

Avant cette époque, la littérature italienne avait déjà produit des œuvres en langue vulgaire (poèmes épiques, chansons de geste, amour courtois), dans divers dialectes, avec une influence française notable. En Toscane, en Sicile, en Lombardie, des écrivains et des érudits réfléchissent sur la langue.

À mesure que les cités italiennes gagnent en prospérité, la littérature reflète un changement d’idéal, passant des valeurs chevaleresques, militaires, à des valeurs plus bourgeoises, pragmatiques. Le Décaméron de Boccace décrit cette nouvelle société où l’idéal courtois se confronte aux nouvelles aspirations de la bourgeoisie. C’est l’univers de Roméo et Juliette. Profitant du mécénat, les auteurs s’installent dans les régions les plus riches. Un nouveau mouvement littéraire émerge alors, le Dolce Stil Novo.

Le Dolce Stil Novo

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Statue de Dante Alighieri (Pixabay)

Le stilnovisme est une école poétique de la fin du XIIIe siècle, qui s’est essentiellement développée à Florence. Cinq poètes, qui étaient amis et occupaient des fonctions sociales importantes, en sont les figures principales : Guido Calvalcanti, Guido Guinizelli, Cino da Pistoia, Lapo Gianni et Dante Alighieri.

L’expression « Dolce stil novo », empruntée à la Divina Commedia de Dante, a servi à désigner le nouveau souffle poétique porté par ces poètes. L’adjectif « dolce » (doux) fait référence à un idéal stylistique tandis que l’adjectif « novo » marque la conscience de ces poètes d’incarner un renouveau, une rupture par rapport à la tradition, dont ils reprennent toutefois, en l’approfondissant, le thème de l’amour courtois.

L’amour n’est plus traité de manière conventionnelle, mais est considéré comme un instrument d’élévation spirituelle. La noblesse n’est plus regardée comme un acquis donné par la naissance, mais comme une qualité qui se mérite. Les poètes parlent du « cor gentil » (le « cœur gentil »).

Après des débuts stilnovistes, Dante dépasse ce mouvement pour produire une œuvre qui reste aujourd’hui encore un chef d’œuvre de la littérature mondiale : la Divine Comédie (Divina Commedia). Cependant, des traits stilnovistes demeurent, notamment dans la représentation de certains personnages féminins, à l’instar de Béatrice, celle qui conduit vers la béatitude. Avec le Dolce Stil Novo, le toscan s’impose comme une langue supra-régionale, et ses représentants laissent à la postérité des thèmes qui seront abondamment repris.

La Divina Commedia

Dante, que l’on appelle usuellement de son prénom (Alighieri étant son nom), est l’auteur de la Divine Comédie, un monumental ouvrage. Je n’en ai lu que des extraits, qui m’ont permis de me rendre compte que, malgré une proximité évidente avec l’italien contemporain, la langue reste malgré tout d’un accès difficile.

Le poème est écrit en hendécasyllabes, imposant de placer un accent tonique à la dixième syllabe. Ses rimes enchaînées forment ce qu’on a appelé la « terzina dantesca » (le tercet de Dante).

Un récit initiatique

Au premier degré, la Commedia est le récit à la première personne d’un voyage fantastique réalisé dans un monde d’outre-tombe en 1300, pendant la Semaine Sainte. Ce voyage initiatique lui permettra de passer de l’égarement à la grâce et au Salut. Le début de l’ouvrage constitue ainsi la mise en place allégorique de ce voyage, rendu possible grâce à deux guides : Virgile et Béatrice. Virgile est le symbole de la raison naturelle, présenté comme un annonciateur du christianisme. Béatrice prend ensuite le relais, elle conduit le narrateur dans le paradis terrestre. Médiatrice entre la Terre et le Ciel, elle permet d’accéder à la béatitude, à la vision de Dieu.

Un univers très ordonné

On ne peut éviter d’insister sur la composition de l’ouvrage, tant celle-ci a été pensée pour avoir une signification symbolique. Après un prologue, apparaissent trois parties — « Enfer », « Purgatoire », « Paradis » — elles-mêmes composées chacune de 33 chants. Ces trois grands règnes (Enfer, Purgatoire, Paradis) sont eux-mêmes divisés en trois zones de neuf secteurs.

  • Dans la cosmogonie de Dante, tout est très bien ordonné. C’est ainsi que, dans l’Enfer, les pécheurs sont classés en fonction de la gravité de leurs fautes. Au fond de l’entonnoir infernal, se trouve Lucifer, celui qui régit le système des peines.
  • Le Purgatoire est une montagne où les âmes se purifient. À son sommet, se trouve le paradis terrestre.
  • Le Paradis compte neuf sphères concentriques qui tournent autour de neuf ciels en rotation autour de la terre. Autour de ces ciels en rotation, se trouve l’Empyrée, immobile, vrai paradis spirituel.

La triple portée de l’ouvrage

Selon Isabelle Cassac, professeur d’Italien en classes préparatoires, la Divine Comédie a une portée morale, une portée politique et une portée spirituelle.

La signification morale

Avec la Divine Comédie, Dante nous montre un parcours qui va du péché à la vertu. La traversée des Enfers et du Purgatoire lui permet de retrouver la pureté du baptême et d’accéder finalement à la contemplation des mystères divins.

La dimension politique

Virgile est le porte-voix de l’Empire et Béatrice la représentante de ce que devrait être la Papauté. Aussi l’œuvre de Dante a-t-elle également une dimension politique, traduisant le jugement de l’auteur à l’égard de sa propre époque, marquée par des conflits entre Guelfes noirs, Guelfes blancs et Gibelins. Dante veut exhorter les hommes politiques de son époque à ramener l’Empire et l’Église vers une pratique évangélique originelle. Dante prophétise l’avènement d’une régénération morale dans la mystérieuse allégorie du « Veltro ».

La portée spirituelle

Le but du voyage n’est pas seulement une rédemption individuelle : c’est l’histoire de l’âme humaine. Dante prône la restauration des deux « Soleils » que sont les autorités impériale et pontificale.

Citation des premiers vers, très célèbres

« Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura,
ché la diritta via era smarrita.

Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!

Tant’è amara che poco è più morte;
ma per trattar del ben ch’i’ vi trovai,
dirò de l’altre cose ch’i’ v’ ho scorte.

Io non so ben ridir com’i’ v’intrai,
tant’era pien di sonno a quel punto
che la verace via abbandonai. […] »

Et voici une traduction en langue française :

« Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure. Ah ! qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort ; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent. Comment j’y entrai, je ne le saurais dire, tant j’étais plein de sommeil quand j’abandonnai la vraie voie […]. »


Sources

• Les informations de cet article sont issues de mes notes de cours, à l’époque où je suivais les cours d’Isabelle Cassac, professeur d’Italien en CPGE au lycée Masséna (Nice).
• La citation du texte en italien provient de Wikisource, où vous pourrez lire l’intégralité du texte (et la traduction française).
• L’image d’en-tête représente une statue de Dante trouvée sur le site Pixabay. Les autres images proviennent également de Pixabay (suivre les liens dans la légende sous chaque image).

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