Un autre Desnos

Quel élève n’a jamais entendu parler de la fameuse fourmi de dix-huit mètres de Robert Desnos ? Mais oui, celle qui traîne un char plein de pingouins et de canards ! Cette comptine est fort savoureuse, mais elle risque de laisser croire que le poète n’a écrit que des poèmes pour enfants. Rien n’est moins exact. Je voudrais donc aujourd’hui vous présenter un autre Desnos.

Un Desnos amoureux

Et aujourd’hui, c’est un Desnos amoureux que je voudrais vous présenter. Un autre article sera l’occasion de vous montrer le Desnos engagé. Voici donc « J’ai tant rêvé de toi » (« À la mystérieuse », Corps et biens ; d’après l’anthologie Desnos, un poète, présentée par Michel Cosem, Gallimard Jeunesse, 1998, p. 29).

« J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance
de la voix qui m’est chère ?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années je deviendrais une ombre sans doute.
Ô balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie. »

L’adresse à la femme aimée

Desnos et Youki, By Menerbes (Archives Desnos) [Public domain], via Wikimedia Commons)

Ce poème en prose a la particularité d’être un poème adressé. Il s’inscrit ainsi dans une double énonciation : d’une part, le poète-personnage s’adresse à une femme-personnage, tandis que, d’autre part, le poète Desnos s’adresse à ses lecteurs, cette dernière dimension n’étant, bien-sûr, pas à négliger.

L’identité de la femme aimée n’est pas précisée par le poème, et il peut tout aussi bien s’agir d’un être imaginaire que d’une femme réelle. Résoudre cette question nécessiterait des recherches biographiques qui n’ont pas grand intérêt : souvenons-nous que les Amours de Ronsard, pourtant adressés à une Cassandre bien réelle, relèvent davantage de l’imagination que de la réalité.

Toujours est-il que la femme aimée est présentée comme un objet de rêve et de désir. L’ensemble du poème développe le thème de l’amour impossible et de la passion non récompensée. À ce titre, le poème s’inscrit dans une longue tradition littéraire, à la suite notamment d’un Ronsard ou encore d’un Baudelaire, lesquels souvent adulent une femme inaccessible.

Un discours passionné

L’oralité de ce discours apparaît grâce à certaines ruptures de construction. On notera ainsi qu’une phrase commence par « Et que », ce qui relève plutôt du langage parlé. Il y a également une rupture syntaxique dans « Et toi, [..], je pourrais » (passage inattendu de la deuxième à la première personne). De même l’incise « et pourtant », ainsi que les nombreuses modalisations (« sans doute », « peut-être »), peuvent se lire comme une marque d’oralité. Ce choix de l’oralité traduit l’intention de placer le poème dans le registre de la passion, comme le confirme la position du « je » aimant en tête du poème.

La dimension passionnée de ce discours se remarque également à l’abondance du champ lexical du corps, que je vous laisserai relever, mais aussi et surtout aux répétitions et leitmotivs qui traduisent le caractère obsessionnel du propos. Ces deux caractéristiques impriment au poème une sensualité certaine, en même temps qu’elles dessinent l’image d’un poète désespéré.

Une femme inaccessible, et même évanescente

Dès la première phrase qui, à elle seule, constitue la première séquence du poème, la « réalité » même de la femme aimée est remise en question : « J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité ». Lors de cette première occurrence, le lecteur (qui n’a pas encore lu la suite) commence par supposer qu’il ne s’agit que d’une façon de parler, autrement dit d’une hyperbole exagérant par là le caractère inaccessible de la femme aimée.

Mais le poète n’a de cesse de filer la métaphore,  tant et si bien que la femme aimée finit par apparaître comme une figure fantomatique, un être évanescent dépourvu de corps tangible. En effet, seule son « ombre » peut être étreinte, simple silhouette sans consistance. Aussi les « bras » du poète se voient-ils condamnés à se refermer sur du vide.

Nous n’avons d’ailleurs aucune description physique de la femme aimée. Nous ignorons tout de sa taille, de la couleur de ses yeux ou de ses cheveux : rien qui puisse la caractériser comme une femme particulière, différente de tant d’autres. Chaque lecteur pourra ainsi se la représenter selon ses fantasmes.

Il y a bien des éléments du corps qui sont nommés, mais ils ne sont pas décrits et ne sont généralement pas pourvus d’adjectifs : « ce corps vivant », « cette bouche », « ton front », « tes lèvres ». Il ne s’agit donc pas de décrire la femme aimée, mais simplement de la faire apparaître comme l’objet du désir passionné du poète en nommant des parties du corps traditionnellement associées à la sensualité.

Une transparence bien contagieuse…

La femme aimée n’a donc pas de « réalité », et cette caractéristique paraît bien contagieuse. Le poète lui-même, à force d’aduler un être évanescent, est en passe de devenir lui-même « une ombre sans doute », ou, comme il est dit un peu plus bas, « fantôme parmi les fantômes ».

On retrouve ici, sans doute, le topos selon lequel la passion consume celui qui l’éprouve. Autrement dit, le poète s’abîme dans la poursuite d’un désir inaccessible qui ne le laissera pas indemne. La femme aimée, si elle est fantôme, est donc également quelque peu vampire…

Le ton de la résignation

Le poète est conscient de ce risque de consumation. Aussi, tout en se montrant extrêmement passionné, animé d’un amour exclusif (« la seule qui compte aujourd’hui pour moi »), il apparaît également comme quelque peu résigné, acceptant comme par défaut ce statut d’ombre fantomatique qui est le seul que la femme aimée veut bien lui donner.

On note, à ce titre, une progression de la résignation dans le poème. La phrase est d’abord interrogative — « Est-il encore temps ? » — avant de se faire affirmative — « Il n’est plus temps ». Le constat de l’inaccessibilité de la femme aimée est ensuite sans appel : « Je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus ».

La longueur de la dernière phrase accentue cette impression de résignation :

« J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie. »

C’est beau, quand même, hein ? Il faut analyser le rythme de cette phrase pour bien comprendre comment elle parvient à produire cette sublime impression de désespoir.

  • On a d’abord une brève protase marquée par des groupes rythmiques brefs et le retour à intervalles fréquents de la voyelle [e]. Le rythme progresse ainsi de façon hachée jusqu’à l’acmé que je situerais après « fantôme ». Il y a une gradation jusqu’à cet aveu paroxystique, « couché avec ton fantôme », qui souligne l’intensité de la passion en même temps que l’impossibilité de toute concrétisation du désir charnel.
  • La retombée du ton (l’apodose) est alors très longue, presque interminable, marquée par les répétitions, les rythmes binaires et les voyelles nasales traînantes [ã], [õ]. Syntaxiquement, la phrase aurait pu être close après « parmi les fantômes », mais elle se prolonge avec l’ajout d’une structure comparative « plus ombre cent fois que l’ombre » elle-même prolongée par une double proposition relative « qui se promène et se promènera allégrement […]. Cette lente retombée du souffle marque le poids de la résignation.

La longueur de la phrase permet également de ménager l’effet de l’image finale du « cadran solaire de ta vie », à la fois inattendue et parfaitement préparée par ce qui précède. L’ombre devient, dès lors, celle du style du « cadran solaire », image d’une « vie » qui se poursuit inexorablement, de façon indépendante. Le poète aimerait peut-être être cette ombre qui égrène la vie de la femme aimée, à défaut de pouvoir partager cette vie…

*

Ce poème est bouleversant par sa force passionnée. Le choix de la prose et les marques d’oralité lui confèrent une incroyable impression de naturel : on n’a pas l’impression d’un texte composé, mais tout au contraire d’un élan spontané dicté par la douleur et la passion. L’expression de sentiments si puissamment intenses ne saurait laisser indifférent, d’autant plus que l’absence de détails concrets permet de s’identifier au poète. Un tel poème imprime une forme sublime à des rêves d’amour charnel que tout un chacun, peut-être, a déjà éprouvés.


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Image d’en-tête par SpiritBunny de Pixabay

6 commentaires sur « Un autre Desnos »

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