Enseigner « Peau d’âne » à l’école

Théophile Gautier affirmait que Peau d’Âne était le « chefd’œuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand dans son genre que l’Iliade et l’Enéide ». Un tel propos, volontairement emphatique, va à l’encontre d’un préjugé courant, selon lequel les contes de fées constitueraient une sous-littérature tout juste bonne à divertir les enfants. Or, comme nous l’allons voir, il s’agit d’un conte magnifique, que j’ai voulu de faire comprendre à mes élèves.

Pourquoi Peau d’âne ?

Charles Perrault architecte (Wikimedia Commons)

L’étude de contes traditionnels me semble essentielle en ce qu’elle favorise l’acquisition d’une culture commune. De fait, la lecture de contes merveilleux est explicitement recommandée par les programmes officiels, qui parlent aussi de « littérature patrimoniale ». Le conte de Peau d’âne permet de travailler plusieurs thèmes du programme de « culture littéraire et artistique » au cycle 3, en particulier « héros, héroïnes et personnages », « la morale en questions » et « se confronter au merveilleux ».

Peau d’Âne est un conte très célèbre, mais sans doute moins connu que d’autres par les élèves dans la mesure où il n’a pas, que je sache, été mis en lumière par un long métrage de Disney. Pourtant, à l’époque, c’était un conte si célèbre que l’expression « conter Peau d’Âne » avait fini par signifier « raconter une histoire ».

Peau d’Âne fuyant le château de son père, par Gustave Doré (Wikipédia)

Le choix du conte de Peau d’Âne en particulier est motivé par le fait qu’un film inspiré du célèbre conte sera diffusé aux élèves dans le cadre du programme « École et cinéma ». Il m’a donc semblé intéressant de travailler en profondeur le conte lui-même, la sortie au cinéma constituant une belle façon de prolonger la séquence de littérature.

Ce conte est également intéressant en ce qu’il met en scène une héroïne au féminin, laquelle  d’ailleurs ne se contente pas de dormir cent ans pour que son prince arrive. Cela permettra de varier avec les héros masculins de Objectif lune (Hergé) et de La flûte enchantée (Mozart) présentés à mes élèves au premier trimestre.

Pour l’enseignant, il y a aussi le plaisir d’enseigner un véritable texte littéraire, certes en le mettant à la portée des enfants, mais en y prenant soi-même un plaisir lié au fait que le conte présente plusieurs niveaux de lecture. Théophile Gautier parle de « l’admiration naïve de l’enfant et l’admiration raisonnée de l’homme fait » : c’est tout à fait cela.

Un conte du XVIIe siècle

Bien entendu, le choix d’un conte du XVIIe siècle implique un certain nombre de difficultés dont il convient de tenir compte, mais qui ne doivent pas effrayer. La présence d’un vocabulaire soutenu, d’une syntaxe classique, peuvent susciter des problèmes de compréhension.

Le roi Louis XIV (Wikipédia)

Si l’on en croit Wikipédia, « Louis XIV enfant se plaignait à sept ans de ne plus pouvoir s’endormir en écoutant sa nourrice lui raconter Peau d’Âne« . Il ne faut donc pas oublier que Peau d’Âne s’inscrit dans un contexte particulier, qui est celui de la Cour du Roi Soleil. Perrault, en publiant son récit en 1694 (le Roi avait alors 51 ans), s’adresse à des lecteurs de ce milieu lorsqu’il met à l’écrit le conte populaire qui circulait probablement bien avant. Même si l’histoire est censée se dérouler dans un univers fabuleux, les lecteurs adultes pourront ainsi déceler plusieurs clins d’œil qui sont autant de références à l’époque contemporaine de Perrault.

La forme choisie par Perrault s’inscrit également dans cette époque, puisqu’il s’agit du vers libre classique, autrement dit de vers rimés hétérométriques. Oui, Perrault a écrit plusieurs contes en vers, à savoir Peau d’Âne, Griselidis et Les Souhaits ridicules, là où d’autres, comme La Belle au bois dormant, Cendrillon ou Le Petit chaperon rouge, sont en prose.

Un conte en vers, n’est-ce pas trop difficile pour des enfants ? Je ne crois pas que cela doive nous arrêter, car, après tout, si les enfants peuvent comprendre une fable de La Fontaine, il n’y a rien de bien différent avec un conte en vers. Bien entendu, les enfants ne partiront pas sans aides à la découverte de Peau d’Âne, comme nous l’allons voir.

Aussi ai-je tenu à ce que les enfants lisent un texte qui soit le plus authentique possible. Je me suis donc fondé sur l’édition de Marc Soriano, aux éditions Garnier-Flammarion. Celle-ci a pour avantage d’être en tout point fidèle au texte du XVIIe siècle, en conservant notamment ses majuscules mises aux noms communs importants du texte, tout en présentant une orthographe modernisée. Bien sûr, cette édition critique, destinée à des adultes, présente l’inconvénient de n’être pas illustrée. Mais il est facile de trouver des gravures, des illustrations relativement anciennes, donc libres de droit, sur Internet, et il est également possible de recourir au film.

Entrer dans l’histoire

Un enfant qui lit (Pixabay)

Il importe de permettre aux élèves de s’approprier l’histoire en leur permettant de projeter un horizon d’attente, de la même façon que n’importe quel lecteur, avant même d’ouvrir un livre, découvre une couverture, lit des commentaires critiques, feuillette l’ouvrage… Il y a plusieurs façons d’introduire un ouvrage de littérature pour des élèves. En voici quelques-unes, d’après mes souvenirs de formations à l’ÉSPÉ :

  • Présenter la couverture de l’histoire. Les élèves identifient l’auteur, le titre, l’éditeur, éventuellement la collection, et se font une idée sur l’histoire qui va être lue, sur son contenu, son type, sur les émotions qui se dégagent de l’illustration…
  • La quatrième de couverture est également une entrée naturelle, puisqu’elle correspond à la pratique réelle de bien des lecteurs. Ce bref texte donne de premières informations qui permettront aux élèves d’entrer dans le texte lui-même avec quelques clefs.
  • Une ou plusieurs illustrations peuvent également être montrées, d’ailleurs pas nécessairement celles qui se trouvent au début de l’histoire. Le but est de susciter une interrogation, une envie d’en savoir plus, un désir de résoudre le mystère.
  • On peut aussi commencer par montrer un fragment de texte et, à partir de là, éveiller l’imagination des élèves, en les invitant à prendre la parole puis à dessiner ou à écrire ce qu’ils supposent que va être l’histoire.
  • J’aime bien aussi ce que Nathalie Leblanc appelle le dictionnaire alphabétique. Cette expression, un peu pléonastique, désigne la liste des mots d’un extrait du texte, remis dans l’ordre alphabétique. A partir de cette liste, les élèves devront imaginer ce que le texte peut bien raconter. Les élèves adorent et produisent des textes souvent très imaginatifs, du moment qu’on les autorise à utiliser quelques autres mots que ceux de la liste. (Notez qu’il est facile de créer de telles listes alphabétiques, si vous avez le texte en version Word : demandez au logiciel de remplacer tous les espaces par des retours à la ligne, puis demandez un tri dans l’ordre alphabétique.)
  • Je n’avais jamais, jusqu’à présent, proposé à mes élèves d’entrer dans un ouvrage de littérature en passant par la bande annonce. Il s’agit d’une brève vidéo donnant à voir quelques illustrations de l’ouvrage, mises en scène comme on le ferait dans une bande annonce de film, avec quelques éléments textuels et, évidemment, une bande sonore alléchante. Bien entendu, cela exige de la part de l’enseignant un temps de préparation assez conséquent. Mais cette façon d’attirer la curiosité des élèves est en même temps un support de différenciation, permettant à des élèves peu lecteurs d’avoir des éléments concrets, visuels, auxquels se rattacher.

Ma séquence en quelques mots

  • Séance 1 : Présentation de l’ouvrage à travers sa bande-annonce. Interrogation sur le genre, sur les personnages. Production d’écrit : comment la princesse pourrait-elle échapper au désir malsain de son père ?
  • Séance 2 : Lecture par l’enseignant du premier épisode (du début à « Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire »). Identification des personnages en les associant aux adjectifs qui les qualifient. Dessiner ce qu’il y a au milieu de l’étable (vérifier la compréhension sans passer par l’écrit). Identification des tours de dialogue par soulignement. Remise dans le bon ordre de quatre titres correspondant aux quatre parties du texte (comprendre la structure du récit).
  • Séance 3 : Lecture du deuxième épisode (de « Au bout de quelques mois » à « Ne sait que dire ni comment »). Identifier les personnages présents dans l’extrait. Remettre dans l’ordre des phrases de résumé. Dessiner qui parle (le discours est reproduit dans un phylactère). Colorier, parmi plusieurs robes, celle qui correspond à la description du texte.
  • Séance 4 : Lecture du troisième épisode (de « Princesse, demandez-en une » à « Pour éviter un mal si proche et si certain »). Remise en ordre de blocs de texte (trois niveaux de différenciation prévus).
  • Séance 5 : Lecture du quatrième épisode (de « Voici, poursuivit-elle, une grande cassette » à « une si sale créature »). Compréhension des objets : entoure les objets qui se trouvent dans la cassette. Production d’écrit : questions de compréhension et imaginer la suite.
  • Séance 6 : Lecture du cinquième épisode (de « Elle alla donc loin, bien loin, encor plus loin » à « Que de toutes celles que j’ai »). Informations à chercher dans le texte et à recopier.
  • Séance 7 : Lecture du sixième épisode (de « Un jour, le jeune prince errant à l’aventure » à « S’il en avait voulu manger »). Colorie l’image correspondant à ce que le prince a vu par le trou de la serrure (permet de vérifier la compréhension sans passer par l’écrit). Remise dans le bon ordre de phrase de résumé (compréhension de la structure du récit). Insistance sur le vocabulaire : repérage des champs lexicaux de la beauté et de la laideur.
  • Séance 8 : Lecture du septième épisode (de « Peau d’Âne donc prend sa farine » à « Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau »). Entoure les ingrédients mentionnés dans le texte. Remise en ordre de phrases de résumé.
  • Séance 9 : Lecture du huitième épisode (de « L’essai fut commencé par les jeunes princesses » à la fin). Réponses à des questions de compréhension.
  • Séance 10 : Production d’écrit. CE1 : coller des images extraites du film dans le bon ordre puis légender avec une ou deux phrases. CM2 : produire un résumé de l’histoire après avoir renseigné une fiche constituant un outil pour rédiger (rappel des personnages, des lieux, des objets, esquisse d’une carte de récit).

Prolongements

  • Comme je l’ai indiqué plus haut, cette séquence trouvera un prolongement grâce à la participation au projet « École et cinéma » : nous irons prochainement voir le film avec Catherine Deneuve.
  • En outre, nous avons appris la fameuse chanson du « cake d’amour ». Et c’est sur cette belle musique de Michel Legrand que je vais vous laisser…

Voici également une version avec les paroles :


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