Cinq bonnes raisons de lire Genet

Si le théâtre de Jean Genet est aujourd’hui pleinement admis dans le panthéon des grandes œuvres littéraires du XXe siècle, il a d’abord conservé une aura sulfureuse qui explique qu’il soit probablement moins enseigné dans le secondaire qu’un Beckett ou un Ionesco. C’est pourtant un théâtre qui vaut le détour. Je voudrais vous présenter aujourd’hui deux pièces, Les Bonnes et Le Balcon.

L’intrigue des deux pièces

Les Bonnes

Claire et Solange sont deux employées de maison, au service de Madame. Elles jalousent secrètement leur maîtresse. Quand celle-ci n’est pas là, les deux bonnes jouent : Claire endosse le rôle de « Madame » tandis que Solange devient « Claire ». Ce jeu, en apparence anodin, devient de plus en plus trouble. Il est de plus en plus difficile pour les personnages de faire la part entre le fantasme et la réalité. Une violence bien réelle s’installe dans le jeu. Jusqu’à ce que…

Le Balcon

Osons le dire tout net : l’histoire du Balcon se déroule dans un bordel. Un lieu où les clients peuvent assouvir leurs fantasmes en incarnant des rôles, en devenant quelqu’un d’autre pour un temps. Les prostituées, au service de la mère maquerelle, sont donc avant tout des comédiennes chargées de donner un peu de réalité aux fantasmes des divers clients. Là encore, au fur et à mesure que l’on progresse dans la pièce, la frontière entre le jeu et la réalité devient de plus en plus ténue…

De bonnes raisons de les découvrir

1. La force du huis-clos

Les deux pièces font de l’espace scénique un huis-clos. Dans Les Bonnes, on ne sort pas de la maison de Madame. Nous sommes dans un espace confiné, étouffant, où le seul exutoire est le jeu. Pour le coup, Jean Genet respecte pleinement la règle classique de l’unité de lieu. Le choix du huis-clos donne toute sa force à la pièce.

Dans Le Balcon, il y a certes plusieurs décors, plusieurs « tableaux », qui correspondent aux différents fantasmes représentés. Mais, du début à la fin de la pièce, nous sommes toujours à l’intérieur du bordel, cet espace un peu hors du monde, où l’on peut jouer à être qui l’on veut, mais qui finit par être rattrapé par la réalité.

2. La subtilité de la violence

Les deux pièces peuvent se lire comme une mise en scène de la violence. Et ce qui est intéressant, c’est que cette violence ne se réduit pas à des gestes ou des coups. Elle est au contraire contenue, retenue, jusqu’à exploser. Elle tient dans le langage beaucoup plus que dans la gestuelle. Il y a ainsi une tension folle entre les deux bonnes. La jalousie de l’une pour l’autre transparaît de façon de plus en plus nette. Les sœurs profitent du jeu pour se permettre de dire tout haut ce qu’elles taisent d’ordinaire.

3. L’érotisme

Il y a, clairement, une dimension érotique dans les deux pièces. Dans Le Balcon, il est même permis de parler d’un aspect sulfureux. Représenter un général s’adressant à une fille-cheval, ou encore un clochard brutalisant une rousse harnachée de cuir, ne sont que quelques exemples parmi les fantasmes mis en scène dans le bordel. Ce n’est pas un érotisme gratuit : le théâtre nous montre l’homme tel qu’il n’ose pas se voir lui-même. La pièce des Bonnes est, elle aussi, empreinte d’une dimension érotique, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’un huis-clos entre deux soubrettes.

4. La dimension politique

Même s’il ne s’agit pas d’un théâtre militant au sens strict de ce terme, impossible de faire l’impasse sur la dimension politique des deux pièces. Le spectateur ne peut faire autrement que de réfléchir sur la condition des domestiques, et plus largement sur la grande question de la liberté, en sortant d’une représentation des Bonnes.

Quant au Balcon, ce n’est pas un hasard si les trois principaux clients viennent incarner des rôles d’Évêque, de Juge et de Général. Trois aspects différents du pouvoir, trois figures éminentes de la société. Et ce qui n’était au départ qu’un jeu de rôles va interroger la fonction de ces trois figures, à mesure que la réalité frappe à la porte. On entend en effet de plus en plus de bruit qui vient de l’extérieur : une révolte gronde tout autour du bordel…

5. Une réflexion sur ce qu’est le théâtre

Depuis toujours, le théâtre oscille entre le choix du réalisme le plus convainquant, consistant à faire oublier au spectateur qu’il se trouve au spectacle, et le choix de l’illusionnisme le plus avoué, consistant à rappeler sans cesse que, « comme la Cour d’assises, le théâtre est une affaire de convention » (je ne sais plus de qui est ce propos célèbre).

Les deux pièces de Genet ont en commun de mettre en œuvre ce qu’on appelle une mise en abyme, ou encore du « théâtre dans le théâtre ». C’est un excellent moyen de faire de la pièce une façon de réfléchir sur ce qu’est le théâtre. Le jeu des bonnes ou les mises en scènes du Bordel sont ainsi un espace de jeu, de « faux », lui-même inscrit dans une réalité censée être « vraie », laquelle fait cependant également partie de la fiction théâtrale.

Qu’est-ce qui est illusion, qu’est-ce qui est réalité ? Le théâtre montre-t-il quelque chose de faux ? Est-il au contraire un « miroir du monde » ? Se peut-il que le jeu finisse par devenir plus réel que la réalité ? Telles sont quelques-unes des questions que les deux pièces permettent de se poser.

Quelques citations des deux pièces

Les Bonnes

« Vous me détestez, n’est-ce pas ? Vous m’écrasez sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les glaïeuls et le réséda. […] On s’encombre inutilement. Il y a trop de fleurs. C’est mortel. »

« C’est grâce à moi que tu es, et tu me nargues ! Tu ne peux savoir comme il est pénible d’être Madame, Claire, d’être le prétexte à vos simagrées ! Il me suffirait de si peu et tu n’existerais plus. Mais je suis bonne, mais je suis belle, et je te défie. Mon désespoir d’amante m’embellit encore ! »

Le Balcon

« LE VIEUX : Et les poux ?
LA FILLE, très vache : Y’en a. »

Cette citation constitue le seul texte non didascalique du quatrième tableau. Je trouve ça assez génial.

*

Bref, je ne peux que vous conseiller de lire les deux pièces, voire d’assister à une représentation si vous en avez la possibilité. Il s’agit vraiment d’un très grand théâtre, écrit dans une langue magnifique, qui ne peut laisser indifférent. Si vous avez aimé ces pièces, ou si vous les avez détestées, n’hésitez pas à laisser un commentaire !

(Image d’en-tête : Jean Genet, image trouvée sur Wikipédia (recadrée), IPO, CC).

8 commentaires sur « Cinq bonnes raisons de lire Genet »

  1. J’ai lu Les Bonnes il y a longtemps, j’avais beaucoup aimé ce côté cruel. Le même thème a été plus ou moins adapté par Claude Chabrol dans le film « La Cérémonie » avec une forte dimension sociale également … Je crois qu’à la base la pièce a été inspirée par un fait divers sanglant.
    Je n’ai pas lu Le Balcon.

    Aimé par 1 personne

    1. Dans « Les Bonnes », le jeu de rôles malsain auquel se prêtent les deux soeurs s’appelle précisément la « Cérémonie ». Et il me semble en effet que Genet a été inspiré par un fait divers.

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