Je découvre Marcelin Pleynet

Disons-le tout net : je ne connais presque rien de la poésie de Marcelin Pleynet. Je n’ai lu de lui qu’un seul livre, Premières poésies (Cadex éditions, Montpellier, 1987). Pourquoi alors un article sur ce poète ? Parce que j’ai à cœur de présenter progressivement les différentes facettes de la poésie française contemporaine, et que je n’ai pour l’instant que très peu parlé de la poésie, disons, « textualiste ». Parce que, en parcourant les rayonnages de la bibliothèque municipale, j’ai été attiré par ce nom, revenu plusieurs fois dans mes lectures. D’où le titre très humble de cet article : je vous livre ici des impressions de lecture, avec tout ce que cela implique de subjectif.

Marcelin Pleynet est né en 1933. Dans La Poésie en France du surréalisme à nos jours, Marie-Claire Bancquart le classe parmi les poètes qui se sont réunis dans la revue Tel Quel, revue avant-gardiste sur les questions théoriques qui a fait connaître en France le formalisme et le structuralisme. Elle note en outre l’influence d’Antonin Artaud et de Georges Bataille chez Marcelin Pleynet. Elle présente le poète comme l’auteur d’une « poésie violente et viscérale, qui […] veut libérer le sexe et transmettre la révolution ».

La quatrième de couverture de Premières poésies aide à comprendre la place de ce volume dans l’œuvre du poète. Marcelin Pleynet indique avoir réuni dans ce recueil des textes inédits ou publiés en revue, qui n’avaient jusqu’alors trouvé place dans aucun volume en raison de leur position « entre » deux recueils. Il affirme qu’en considérant a posteriori cet ensemble, il y trouve en quelque sorte l’origine d’une réflexion qui s’est ensuite prolongée. Il parle de « désordre syntaxique », ce qui me semble surtout caractériser l’une des sections de l’ouvrage.

Je me propose à présent de parcourir l’ouvrage en vous livrant mes impressions de lecture, section par section.

Écrire (1950)

Cette première section est composée de quatre poèmes plus ou moins brefs. On pourra parler de vers libres, si l’on veut bien entendre par là que les fréquents retours à la ligne donnent à la page l’apparence de la poésie versifiée. L’un des poèmes présente des vers « en escaliers », avec des retraits permettant au vers suivant de commencer là où s’arrêtait le précédent. Ce sont des poèmes compréhensibles, et même de beaux poèmes. Je me permets ici de citer mon préféré, intitulé « Le lieu » :

« Pluie
mon visage providentiel

Sur mes châteaux torrides
Sur mes moissons voulues
Sur mes soleils cibles
Sur mes soleils sombres

le parc de silence
où je marche tout seul
où je vais comme un roi
abusé             insensible » (p. 14)

Il n’y a pas de verbe principal dans cette phrase unique. Le mot « pluie », sans déterminant, fait à lui seul surgir tout un paysage. « Pluie / mon visage providentiel » : on a l’impression d’une hypallage. D’ordinaire, c’est la pluie qui est providentielle. La pluie, un bienfait du ciel. Peut-être que je surinterprète, mais j’ai l’impression que la pluie, en tombant sur le visage du poète, lui donne accès à son propre visage, d’où le « visage providentiel ».

Je lis l’anaphore de la préposition « sur » comme une succession de compléments au mot « pluie ». Il pleut sur les châteaux, sur les moissons, etc. On a ici un champ lexical de l’été : « torrides », « moissons », « soleils ». Comme si la pluie venait éteindre un incendie. Il me semble donc que le poème est, dans l’ensemble, « lisible », compréhensible, même si, dans le détail, demeurent des mystères. Ainsi, on ne sait trop à quoi renvoient « mes moissons voulues ». On se contente d’apprécier l’allitération en « s » : « sur mes soleils cibles / sur mes soleils sombres ».

Le « parc de silence », qui est peut-être cet espace dessiné par la pluie, renvoie peut-être aussi à un calme intérieur. La proposition « où je marche tout seul » suggère une solitude qui n’est pas une souffrance mais au contraire une force, comme semble l’indiquer aussi le vers suivant, « où je vais comme un roi ». Comme si, dans ce « lieu » qu’est la pluie, le poète était le maître. Sûr de lui-même. Comme si le poète se ressourçait dans ce « parc de silence », dans lequel on peut voir un espace de retraite, un lieu propice à la méditation. Les deux adjectifs finaux, séparés par un espace important, qualifient le « je » : « Abusé — insensible ».

Si tout n’est pas limpide dans ce poème, il y a malgré tout des éléments sur lesquels s’appuyer, champs lexicaux, anaphores, structures syntaxiques, pour tenter de donner du sens au poème. La section suivante est beaucoup plus déroutante. Intitulée « Exercices », elle s’ouvre sur un poème nommé « Autobiographie », où l’on comprend ce que Marcelin Pleynet a voulu dire par « désordre syntaxique » (expression employée dans la quatrième de couverture).

Exercices, 1959

Il suffit de feuilleter la section pour se rendre compte que la mise en page n’est ni celle de la prose (avec ses lignes soigneusement justifiées à droite), ni celle du vers libre ou classique (avec ses retours constants à la ligne). Il y a parfois de petits paragraphes, mais le plus souvent des mots ou groupes de mots éclatés sur la page. Autant dire que, pour citer convenablement de tels poèmes, il faut prendre soin de reproduire à l’identique la mise en page. Là où les poèmes de la première section étaient brefs, ceux de celle-ci s’étendent sur plusieurs pages. Surtout, ce qui caractérise ces poèmes, c’est le fait que la première lecture ne donne pas accès à une signification. On ne sait pas ce que cela veut dire.

Autre élément immédiatement visible : la présence de petits dessins, carré blanc, rectangle noir, dessin d’oiseau, trapèze… Ce sont donc des poèmes à voir autant qu’à entendre, même si parler de dessin est déjà excessif s’agissant de quelques traits, de figures géométriques. Il serait erroné de parler d’une irruption des arts plastiques au sein du poème. Mais il y a malgré tout une insertion d’éléments visuels, certes peu nombreux et peu « artistiques », mais qui suffisent à faire que le poème n’est pas seulement du texte.

Mieux que mille discours, il vaut mieux vous donner à voir un morceau. Voici donc le début de la section :

Pleynet autobiographie
Marcelin Pleynet, « Autobiographie », dans Premières Poésies, Cadex éditions, Montpellier, 1987, p. 17.

La signification est, on le voit, rendue peu accessible par le caractère volontairement très décousu de l’ensemble. Cependant, il y a fort à parier que, comme dirait Rimbaud, « ça ne veut pas rien dire ». Mais on a l’impression qu’il appartient au lecteur de faire l’essentiel du travail, qu’il lui faut décrypter l’ensemble, comme s’il avait devant lui un puzzle désassemblé.

L’éclatement des mots sur la page, l’absence quasi totale de ponctuation, le dérèglement volontaire de la syntaxe, le caractère décousu du texte, rendent le poème peu accessible, et, osons le dire, peu accueillant. « Je réservais la traduction », disait encore Rimbaud. On a l’impression de ne pas avoir la clef de cette parade sauvage des mots sur la page.

Au-delà de la volonté de provocation, on peut penser que ces choix esthétiques sont dictés par un sentiment de caducité d’une expression traditionnelle elle-même incapable de donner du sens à la vie. Titrer ce poème « Autobiographie », c’est sans doute manifester le refus de la tradition d’une écriture de soi prenant la forme d’un récit linéaire, lequel inévitablement met du sens et de l’ordre là où la réalité n’en comportait pas nécessairement. Il y a probablement une volonté de sortir des carcans imposés par la syntaxe.

Les sections finales

Après Exercices, les sections finales, intitulées « Double issue of new poetry » et « Paysage en deux », donnent à lire des poèmes à nouveau plus lisibles, dont certains sont très beaux. Florilège.

« Soudain le froid passe entre nos doigts
Soudain entre nos jeux de glace
Soudain l’ivoire de l’âme se plante en nous » (p. 65)

J’aime la brièveté de ce poème et le caractère inattendu de son dernier vers. J’apprécie également cette strophe aussi simple que belle :

« Le galet rond
le galet
le galet roule vers la mer » (p. 67)

Citons encore :

« Dans ce que je vois ce que je sais
Dans ce que je pense ce que je vois                       celui qui parle
Dans ce que je vis ce que je pense. » (p. 90)

Il y a aussi des passages plus métapoétiques :

« Le lecteur qui n’existe pas je le vois lisant sur la ligne ce qui n’existe pas. Il faut pourtant que de vous à moi passe cette vertu… et que je vous lise comme c’est écrit. »

*

Voilà, j’espère que ces quelques remarques vous auront permis de vous faire une petite idée des Premières poésies de Marcelin Pleynet. Cet ouvrage mérite vraiment le nom de recueil, en ce qu’il rassemble des textes de facture différente, depuis les poèmes brefs souvent très percutants jusqu’à l’étonnante « Autobiographie » qui surprend par son « désordre syntaxique ». Cela change un peu de la poésie que j’ai l’habitude de lire. Qu’en avez-vous pensé ?

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(Image d’en-tête : Pixabay)

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