Attendons Godot avec Beckett

En attendant Godot est sans doute l’une des pièces les plus connues de Samuel Beckett, écrivain irlandais ayant écrit une part importante de son œuvre en langue française, qui fait partie, avec, entre autres, Adamov, Ionesco et Arrabal, de ces dramaturges qui ont profondément renouvelé le théâtre français pendant les années d’après-guerre. Dès ma première lecture, j’ai immédiatement apprécié cette pièce. Aujourd’hui, je vous propose la lecture d’un extrait de la pièce (p. 23-26 dans l’édition Minuit de 1952).

Ma première rencontre avec En attendant Godot remonte à ma classe de Seconde, où nous avions chacun un ouvrage à faire découvrir et à présenter à nos camarades. Je ne connaissais alors rien de Beckett ni de Godot. Et j’avais trouvé très attachants ces personnages de Vladimir et Estragon, qui ne font rien d’autre qu’attendre un nommé Godot qui ne viendra pas. Ce sont un peu des paumés, des éclopés de la vie, des clowns maladroits. Ils sont sans doute aussi un peu nous-mêmes, des représentants de la fragilité humaine.

L’extrait que je vous propose de découvrir se situe plutôt vers le début de la pièce. Sur une « route à la campagne, avec arbre », Vladimir et Estragon s’occupent comme ils peuvent en attendant un certain Godot. Ils sont à la fois drôles (lorsqu’ils n’arrivent pas à enlever leurs chaussures) et tragiques (par exemple lorsqu’ils parlent de se pendre). J’ai choisi cet extrait pour sa circularité (les dernières répliques reprennent les premières). Je l’avais proposé à mes étudiants lorsque j’enseignais à la fac dans le cadre de mon doctorat.

1 — Des bruits étranges dans la lande

    • La première réplique « On n’est pas liés ? » apparaît de façon récurrente dans la pièce. Le lien en question est bien entendu le lien à Godot, qui demeure énigmatique. On ne sait rien de précis quant à l’identité de cet individu que les deux personnages attendent dans ce lieu isolé. Qui est Godot ? Et qu’est-ce qui rattache Vladimir et Estragon à lui ? On n’en sait rien.
    • Un bruit mystérieux interrompt la conversation. C’est l’occasion d’un savoureux jeu de gestes qui évoque le comique clownesque : à force de dresser les oreilles, ils perdent l’équilibre, chancellent, vacillent. Il faut imaginer que ce jeu scénique dure un certain temps, et que le public rigole bien à voir les deux clowns se casser la figure.
    • Ce bruit inexpliqué implique une atmosphère menaçante : « Tu m’as fait peur ». Il faut imaginer que cette phrase est dite sur le ton du soulagement, comme si le personnage avait cru un temps qu’un danger approchait. Les « cris » sont un possible indice de violence ou de souffrance. Dans ce no man’s land qu’est le carrefour abandonné où se passe la pièce, à la croisée des chemins, le danger peut venir des quatre directions. L’espace est d’autant plus inquiétant qu’il est vide et ouvert, sans élément concret auquel se raccrocher pour se rassurer. On peut aussi se demander si les personnages n’ont pas tout simplement peur de Godot lui-même : si Vladimir et Estragon attendent de nombreux bienfaits de sa venue, il demeure aussi un inconnu.
    • On peut apprécier l’écho phonique entre « Godot » et « le vent dans les roseaux », comme si Estragon répondait au son autant qu’au sens, comme si sa réponse était un peu mécanique. Peut-être Godot n’est-il que cela, qu’un léger bruissement de feuilles, quelque chose de presque imperceptible dont l’existence est si ténue qu’elle en devient quelque peu douteuse.
    • Le dernier échange de paroles « Et pourquoi crierait-il ? — Après son cheval » nous fait revenir à la dimension humoristique du passage. Ce qui fait sourire, c’est l’irruption comme un cheveu sur la soupe de ce cheval dont il n’a jamais été question auparavant. Vladimir donne l’impression de répondre un peu comme un enfant, en trouvant la première justification qui lui passe par la tête de ces cris dont rien n’indique qu’ils étaient adressés à un cheval.
    • Les personnages sont donc en train de chercher la justification de cris en supposant que ceux-ci émanent de Godot et en supposant qu’il s’agissait bien de cris. Autrement dit, leur discussion repose sur du vide. Chaque personnage, renchérissant sur la réplique précédente, prolonge ce qui finit par être une élucubration, une pure supposition qui ne repose finalement pas sur grand-chose. On touche ici à une particularité de la pièce, le langage devenant la matière première d’une pièce où il ne se passe pas grand-chose, et où la parole sert à combler le vide de l’attente.

2 — La carotte n’était qu’un navet

 

« Allons-nous en », dit Estragon. Un désir qui sera formulé plus d’une fois dans la pièce. Mais pour aller où ? Comme dirait Rimbaud, « on ne part pas ». Vladimir énonce d’ailleurs une bonne raison de rester : Godot pourrait apporter un bon lit et un bon repas.

  • Le passage de la carotte-navet est particulièrement savoureux en ce qu’il relève d’un comique à la Guignol. Il faut ici imaginer le jeu de scène très clownesque : les clowns ont souvent des poches pleines d’objets hétéroclites. Ce qui est drôle, c’est que la vue du légume n’alerte en rien le pauvre Estragon qui doit croquer dans le fruit pour se rendre compte qu’il s’agit d’un navet. On imagine ici la grimace de dégoût et le rire du public. Si ce passage est drôle, il renseigne aussi sur la précarité économique des deux personnages qui, tels des vagabonds, sont un peu perdus dans cette lande déserte, sans toit où s’abriter ni nourriture convenable.

Le jeu se prolonge : Vladimir continue de farfouiller dans ses poches. Il faut imaginer que ce jeu de scène dure un certain temps, là encore dans un esprit clownesque. Plusieurs navets sont exhibés avant que Vladimir ne trouve enfin une carotte. Estragon la nettoie alors précautionneusement de sa manche, ce qui peut également donner lieu à un comique de gestes.

3 — On n’est pas liés ?

Le dialogue se poursuit :

En attendant Godot, festival d’Avignon, 1978 (Gallica / Wikipédia)
  • La « question » à laquelle Estragon fait référence est celle qui apparaissait à la première ligne. Une cinquantaine de lignes plus tard, il est difficile pour le lecteur de se souvenir que cette question était « On n’est pas liés ? » : cela participe de la dilution du langage, parasité par des interruptions (le « chut! » à cause du bruit) et des digressions (le jeu de la carotte). A fortiori, c’est encore plus difficile pour le spectateur qui, lui, ne peut pas remonter dans le texte en revenant en arrière.
  • La phrase « Je t’ai posé une question » correspondait à une demande de réponse, laquelle n’intervient pas tout de suite. Il y a encore des digressions : un retour comique au thème de la carotte, et la mention de la perte de la mémoire. Cette amnésie donne l’impression que la conversation est vouée à tourner perpétuellement en rond.
  • La réflexion d’Estragon qui cherche à retrouver la mémoire est constamment parasitée par le jeu gestuel de la mastication de la carotte. Il faut parler ici de l’importance du thème du corps chez Beckett, et en particulier ce qu’on peut appeler le « bas corporel ». La mastication est une étape de la digestion, elle relève donc du corps, du physiologique, par opposition à la réflexion qui est un processus intellectuel. Autrement dit, le corps vient parasiter l’esprit. Il faut imaginer, bien entendu, un jeu grotesque, une exagération de la mastication, très bruyante et vulgaire.
  • Ce jeu de la mastication peut s’interpréter d’abord comme relevant du comique clownesque, ensuite comme une façon de symboliser l’inanité de la réflexion, sans cesse menacée de perdre son fil. C’est la faillite de la pensée face aux besoins du corps. Les bruits de mastication rendent inaudible la question « On n’est pas liés ? ».
  • Vladimir ne comprend pas la question, suscitant un jeu de répétitions et de reformulations qui s’interprète comme une manifestation cocasse de la tendance à la digression et au délayage observée tout au long de l’extrait, mais aussi comme une façon de souligner le grand mystère qui plane sur toute la pièce, l’identité réelle de Godot demeurant inconnue, de même que la nature de son lien avec les deux protagonistes.
  • Ce thème du lien est intéressant car il pose la question de la liberté des deux personnages. Question que l’on peut se poser du point de vue philosophique mais aussi et surtout du point de vue dramaturgique : qu’est-ce qui maintient Vladimir et Estragon sur scène ? Ne sont-ils pas condamnés à être là par cette attente ?
  • Vladimir trouve d’abord l’idée incongrue, puis se ravise. Peut-être vient-il de prendre conscience de ce lien. Il faudrait ici s’interroger sur l’éventuelle signification symbolique de l’absence de liaison dans « Pas encore ». L’hiatus représente peut-être cet entre-deux de l’attente dans lequel sont les deux protagonistes.

*

Bref, ces quelques remarques n’épuisent pas la signification de cet extrait. J’ai simplement voulu vous présenter la pièce en commentant un passage précis plutôt qu’en en restant à des considérations générales. Je ne saurais que trop vous conseiller de lire cette pièce qui reste l’une des plus célèbres du théâtre français du XXe siècle. La lecture n’en est guère longue, et si elle peut être déstabilisante pour ceux qui sont habitués à des textes plus traditionnels, elle n’en est pas moins fort savoureuse. On peut, je crois, s’identifier à ces deux pauvres hères, assez touchants dans leur précarité, qui nous font sourire par leur allure de clowns, tout en nous donnant à réfléchir sur notre propre condition. On peut aussi admirer le génie d’un dramaturge qui, tout en ayant écrit une pièce sur rien, livre une œuvre extrêmement dense par la multiplicité des niveaux de lecture et des interprétations possibles. Un peu plus loin dans la pièce, deux nouveaux personnages, Pozzo et Lucky, feront irruption, et eux aussi donneront à réfléchir autant qu’à sourire…

4 commentaires sur « Attendons Godot avec Beckett »

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