Le paysage en art

Ce mardi 4 décembre, à 19 h, le musée Chagall, à Nice, était tout illuminé, alors qu’il est d’ordinaire fermé le mardi, comme la plupart des musées français. Même s’ils ont pu apprécier la beauté des toiles d’inspiration religieuse du grand peintre, les visiteurs qui se rassemblent ne sont pas venus pour simplement admirer l’univers onirique de Chagall, mais pour écouter la conférence de Michel Collot sur « le paysage dans l’art moderne et contemporain ».

Qui est Michel Collot ?

C’est le nom du conférencier qui m’a incité à assister à cette conférence, coorganisée par le musée national Marc Chagall et par l’Université de Nice. En effet, ayant lu son passionnant ouvrage La poésie moderne et la structure d’horizon, je savais que Michel Collot était un grand penseur des notions de paysage et d’horizon. Membre de l’Institut universitaire de France, professeur émérite de Littérature française à l’Université Sorbonne nouvelle (Paris III), il a consacré une partie importante de ses travaux à cette notion de paysage, jusqu’à la publication en 2011 de La Pensée-paysage qui constitue la synthèse de ces recherches.

Grandeur, décadence et renaissance du paysage dans l’art occidental

On a pu croire, pendant un temps, que la notion de paysage appartenait à un passé révolu, qu’elle n’était féconde que pour décrire des œuvres picturales allant de la Renaissance à la fin du dix-neuvième siècle. Il n’en est rien. Si l’art moderne a remis en question la notion de paysage, il ne l’a pas complètement rejetée, mais s’en est emparé à sa manière, et l’a remis en valeur, y compris dans des domaines tels que la musique et la littérature. En réalité, le paysage n’a jamais été totalement écarté de la réflexion picturale, et le propos de Michel Collot a été de montrer qu’il revient sur le devant de la scène dans maintes productions contemporaines. Ce regain d’intérêt pour le paysage n’est pas sans lien avec une crise écologique qui nous impose de repenser notre rapport à la nature. Michel Collot a donc évoqué successivement la place et le rôle du paysage dans la peinture moderne, puis dans d’autres modes d’expression artistique.

Le paysage depuis la Renaissance

« La Tentation de Saint Antoine » par Joachim Patinier (Musée du Prado, Wikipédia)

Michel Collot a consacré la première partie de sa conférence à un bref rappel des origines historiques du paysage occidental. Les premières définitions du mot remontent au XVIe siècle, où le paysage est d’abord défini comme un « mot commun entre les peintres », autrement dit comme un terme de jargon pictural. C’est dire que le paysage est né avec la peinture. D’abord simple élément d’arrière-plan dans des tableaux évoquant des scènes religieuses, le paysage devient progressivement un sujet à part entière pour les peintres.

La notion de paysage a ceci de particulier qu’elle possède une double définition : il s’agit à la fois d’une œuvre d’art représentant un site naturel ou humanisé, et de l’aspect que présente une étendue au regard. Dans les deux cas, c’est une image. Le paysage n’est pas le pays.

Avec la Renaissance apparaît le paysage en perspective, observé depuis le point de vue d’un spectateur. Cette façon de représenter le paysage connaît un immense succès, jusqu’à ce que l’art moderne, épris de nouveauté, se mette à dénoncer la vieille mimésis, dans un contexte où la photographie concurrençait la peinture en matière de réalisme. La notion même de paysage est critiquée et la perspective est remise en question.

Non pas la mort, mais la réinvention du paysage

Il suffit de parcourir les musées d’art moderne et les expositions d’art contemporain pour se rendre compte que, en dépit de cette contestation de la notion même de paysage, celui-ci n’a jamais réellement disparu. Et même, la période contemporaine montre un certain regain d’intérêt pour le paysage, mais sous d’autres formes que celles prônées par la tradition. Depuis la fin du XIXe siècle, on renonce à représenter le paysage de façon mimétique, pour se tourner vers d’autres aspects du paysage, et en particulier la présence : présence du paysage et notre présence au paysage. Après le XIXe siècle où le paysage est un genre majeur, il est au XXe siècle en défaveur. On cultive la 2D, remettant en question la conception du tableau comme fenêtre ouverte sur le monde, comme c’était le cas depuis le Quattrocento.

Michel Collot a donné les exemples de Magritte, qui transforme la perspective en trompe-l’œil, mais aussi de Turner, de Cézanne ou de Monet qui, en travaillant sur le paysage, ont ouvert la voie à l’abstraction. Les célèbres Nymphéas revisitent le paysage en ce qu’ils ne montrent que la surface d’un étang, sans tout ce qu’il y a autour, et insistent sur les reflets irisés de la surface où baignent les nénuphars. Les impressionnistes veulent peindre ce qui est irréductible à la représentation : l’atmosphère, les reflets… Michel Collot a raconté avoir visité avec grand intérêt une exposition du musée Marmottan où les toiles de Monet étaient mises en regard de tableaux abstraits plus récents, tels ceux de Pollock, afin de démontrer que Monet était en quelque sorte le père de l’abstraction.

« Océan 5 » par Piet Mondrian (Wikipédia)

Michel Collot a ensuite rappelé que Mondrian et Kandinsky, peintres célèbres pour leurs tableaux abstraits, sont allés à l’abstraction via le paysage. C’est en épurant progressivement les lignes du paysage qu’ils se sont dirigés vers un art abstrait, en passant par l’abstraction sensible avant d’arriver à l’abstraction géométrique.

Transfiguration, défiguration, configuration, refiguration

Après cette entrée en matière historique, où Michel Collot a retracé à gros traits l’histoire du paysage depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, la partie suivante de la conférence a défini quatre modes de réinvention du paysage dans l’art moderne et contemporain : le paysage transfiguré, le paysage défiguré, le paysage configuré et le paysage refiguré. Ces quatre voies ont en commun de refuser le réalisme mimétique, autrement dit la figuration, au profit d’autres façons de traiter le paysage.

  • Michel Collot nomme transfiguration la manière dont des peintres, tels que le premier Chagall ou encore les surréalistes, composent des paysages en associant paysage réel et paysage imaginaire ou onirique.
  • Michel Collot parle ensuite de « paysagisme abstrait » pour évoquer la façon dont des peintres défigurent le paysage pour le configurer autrement. Nicolas de Staël est ainsi passé de l’abstraction pure à un certain retour au paysage : la possibilité de distinguer une ligne d’horizon suffit en elle-même à ce que les formes abstraites se mettent à évoquer un paysage. Sont également évoqués les peintres Olivier Debré, Tal Coat ou encore Christian Gardair, qui peint des irisations dans l’estuaire de la Gironde.
  • La refiguration est associée aux années quatre-vingts, marquées par un retour de la figuration et du paysage (on notera au passage que cette décennie est également souvent considérée par les spécialistes d’histoire de la poésie contemporaine comme celle d’un retour au lyrisme). Il s’agit de retravailler des images existantes (cartes postales, images de films) pour leur donner une nouvelle signification. L’art de la photographie, lui-même, réinvente le paysage en s’écartant de la représentation mimétique pour aller vers des images plus abstraites et cependant non moins puissantes par leur impact émotionnel.

Installations, sculptures, land art

La troisième partie de la conférence a successivement évoqué les installations, les sculptures et le land art, qui ont en commun de ne plus représenter un paysage mais de s’inscrire à l’intérieur d’un paysage pour le transformer. Il s’agit de modeler l’espace, et le spectateur peut lui-même parfois entrer à l’intérieur de ces œuvres. Michel Collot a ainsi parlé d’oeuvre-lieu ou encore de paysage-œuvre. Qu’il s’agisse des installations dans lesquelles le spectateur peut entrer, des sculptures qui s’émancipent de leur socle et de leur aspect monumental, du land art qui prend place dans la nature, dans les trois cas le rapport au paysage et à la nature se trouve renouvelé.

En ce qui concerne plus spécifiquement le land art, Michel Collot a distingué entre une première génération qui employa des moyens colossaux pour transformer radicalement le paysage en œuvre d’art, avec un côté démiurgique — l’homme comme maître et possesseur de la nature, pour parler comme Descartes –, et une deuxième génération plus discrète, plus soucieuse d’écologie, avec le souci d’œuvres sans impact sur la nature, qui cherchent à révéler les potentialités artistiques d’un paysage plutôt qu’à le transformer radicalement. Il s’agit alors de collaborer avec la nature, et non plus d’agir contre elle. Les créations sont d’ailleurs très souvent éphémères, et ne sont immortalisées que par la photographie.

Art et écologie

Michel Collot a enfin évoqué le travail des paysagistes, l’art du jardinage, l’aménagement urbain, ce qui est encore une autre façon de considérer le rapport entre art et paysage. Ces « arts mineurs », ou souvent considérés comme tels, ont permis d’enrichir la réflexion de façon très stimulante. Michel Collot a ainsi montré que la requalification d’un complexe sidérurgique peut être de l’art, lorsqu’il s’agit de dépolluer, de revégétaliser, de mettre en lumière, tout en conservant une trace de l’histoire du site. La ville redevient un paysage, quelque chose d’agréable à regarder.

La conclusion de Michel Collot a insisté sur les enjeux de cette nouvelle conception des rapports entre l’homme et l’environnement. Avec un optimisme bienvenu, Michel Collot a exprimé l’idée d’une réconciliation entre l’homme et le monde, entre l’homme et la nature, qui inclut une dimension artistique (au-delà des aspects strictement politiques et environnementaux) : il ne s’agit pas seulement de préserver la nature mais d’en explorer le potentiel symbolique pour redonner un sens sensible et partageable au monde, ce que Michel Collot appelle une pensée-paysage.

Il me semble que l’on touche là à quelque chose de fondamental dans le monde d’aujourd’hui. A l’heure où les milieux naturels sont de plus en plus menacés, où les scientifiques ne cessent de tirer des sonnettes d’alarme, l’art semble avoir un rôle à jouer. Et cela pourrait être un bienfait pour l’art contemporain lui-même, parfois accusé d’avoir rompu avec le public en s’engageant dans de complexes expérimentations dont la finalité demeure parfois peu accessible au plus grand nombre. Repenser les rapports de l’art et de la nature, dans le sens d’une pratique artistique plus écologique, cela pourrait, corollairement, permettre à l’art de retrouver une fonction dans la cité, et donc, lui donner un regain de vigueur, un souffle nouveau, en ce début de millénaire.

8 commentaires sur « Le paysage en art »

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