La flûte enchantée à l’école

Ayant cette année conservé une partie de mes élèves de l’an dernier, je dois renouveler complètement mon stock d’ouvrages de littérature. Après une première période qui a tourné autour du thème de la science-fiction, j’ai décidé de consacrer les mois de novembre et décembre au thème de l’opéra, en exploitant un album inspiré de La flûte enchantée de Mozart. C’est l’occasion de vous présenter cet opéra, qui compte sans doute parmi les plus célèbres, ainsi que quelques-unes des activités menées en classe à cette occasion.

Un univers méconnu des élèves

Pour la très grande majorité des élèves, l’opéra reste un univers totalement inconnu. Aussi, quand j’ai découvert dans ma bibliothèque de classe un album adaptant La flûte enchantée de Mozart, j’ai eu envie de l’exploiter. J’en ai parlé à ma collègue de cycle 2, à qui l’idée a également plu. Elle s’est procuré un album plus récent que j’ai trouvé d’un abord plus facile pour les enfants, et également plus proche de l’opéra original pour ce qui est de l’ordre des épisodes et en ce qui concerne la forme même du texte, souvent dialoguée conformément à la dimension théâtrale de l’opéra.

Un conte merveilleux

Les élèves ont immédiatement montré de l’enthousiasme pour lire cette histoire. Cela n’a rien d’étonnant, dans la mesure où il est possible de la lire, même si ce n’est pas la seule lecture possible, comme un conte merveilleux. Prince, princesse, magie, aventures et amour, les ingrédients sont réunis pour plaire aux plus petits comme aux plus grands, garçons comme filles. Comme tous les contes initiatiques, La flûte enchantée montre le passage d’un héros potentiel à un héros accompli, transformé par une série d’épreuves d’une situation initiale à un état final.

Tout commence par l’agression du prince Tamino par un serpent monstrueux. Son épée s’étant brisée, il ne peut se défendre. Heureusement, trois mystérieuses Dames, dont on apprend progressivement qu’elles sont des envoyées de la Reine de la Nuit, le sauvent. Quand Tamino revient à lui, il voit le serpent mort à ses pieds, puis arrive Papageno qui prétend avoir vaincu le monstre. Les trois Dames rétablissent la vérité, réduisent Papageno au silence en posant un cadenas sur sa bouche, puis confient à Tamino la mission de retrouver la princesse Pamina, la fille de la Reine de la Nuit. Tamino, accompagné de Papageno, se met alors en route…

Une dimension comique


« Dessin représentant Emanuel Schikaneder le premier Papageno. Page de couverture de l’édition originale du livret. » (Wikipédia)

Une originalité par rapport à d’autres contes — outre, bien évidemment, la particularité du genre même de l’opéra, sur laquelle j’insisterai plus bas — est la présence d’une dimension comique, par laquelle le lecteur (et, je crois, également le spectateur de l’opéra) prend un peu de distance avec l’histoire racontée. Le comique permet un recul qui permet de se souvenir que les personnages ne sont que des personnages, que nous lisons bien une histoire fictive, qu’il s’agit moins de vivre par identification aux personnages que de méditer de façon plus distanciée.

Aussi le prince Tamino est-il secondé par l’oiseleur Papageno qui est un peu son double version comique. Tous deux ont un parcours assez similaire, puisqu’ils sont d’abord seuls et que leurs aventures les conduiront à l’amour. Mais ils ne se situent pas sur le même plan. Tamino est un prince qui, au terme de son aventure, deviendra un sage. Papageno est un homme du peuple, un bon vivant, un peu étourdi, et plutôt couard alors même qu’il est vantard.

Il importe de rendre les élèves sensibles à cet humour. Celui-ci est bien tangible lorsque les trois magiciennes, servantes de la Reine de la Nuit, punissent Papageno d’avoir menti en faisant apparaître un cadenas sur sa bouche. L’interprète du rôle de Papageno, de fait, chante avec la bouche fermée, ce qui est évidemment très drôle.

D’autres marques d’humour sont plus discrètes. On sourit lorsque Papageno se vante d’avoir tué le serpent alors qu’il n’y est pour rien. On sourit encore lorsque l’oiseleur Papageno et le Monostatos se croisent, et qu’ils fuient l’un l’autre parce qu’ils se sont mutuellement fait peur : la couardise des deux personnages est d’autant plus amusante que Papageno se vantera ensuite d’avoir fait fuir Monostatos.

Une aventure déceptive

L’horizon d’attente des enfants était bien sûr que Tamino sauve Pamina réputée prisonnière de Sarastro. Une telle issue était en effet conforme aux codes du genre du conte : le prince vient sauver sa princesse. Si Mozart déçoit cette attente, c’est parce qu’il veut proposer quelque chose de plus intéressant.

Contrairement, donc, à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, c’est Papageno, et non Tamino, qui trouve Pamina. Autrement dit, c’est au personnage secondaire qu’est dévolue la tâche de sauver la princesse. C’est encore Papageno qui, en jouant de son carillon, fait fuir les sbires de Monostatos. Le héros ne fait donc rien d’héroïque au sens habituel de ce terme (symboliquement, son épée se casse dès le début de l’opéra), et sa bravoure se manifestera sur un autre plan.

Autrement dit, libérer la princesse n’est pas l’important. Alors que Papageno s’est dirigé vers l’endroit où la princesse Pamina était retenue prisonnière, Tamino, lui, est invité à s’approcher d’un temple où il rencontre un Compagnon de la Lumière. Il doit alors subir des épreuves de type initiatique.

Travailler l’implicite

Aussi, l’un des éléments clefs du récit, qui fait tout son intérêt et qui est aussi la difficulté principale à faire comprendre aux élèves, c’est que la valeur des personnages est complètement réévaluée en cours de récit. Ceux que l’on croyait gentils sont en réalité méchants et inversement.

  • La Reine de la Nuit, qui apparaît au départ comme une mère éplorée, plongée dans une immense tristesse par l’enlèvement de sa fille Pamina, se révèle être une reine cruelle, surgissant dans les rêves de sa fille pour lui enjoindre de commettre un assassinat.
  • Sarastro, initialement présenté comme le ravisseur de Pamina, se révèle être l’oncle de la jeune fille, qui ne l’a soustraite à la Reine que pour la préserver de sa mauvaise influence. Sarastro apparaît finalement comme un sage, comme un guide pour le jeune couple sur le chemin de la sagesse.

Aussi La flûte enchantée se trouve-t-il être un bon moyen de travailler la compréhension fine avec des élèves, et en particulier la compréhension de l’implicite. Les élèves devront réévaluer leurs conceptions initiales et réviser leur jugement.

La dimension symbolique

Si l’aventure au sens ordinaire de ce terme avorte, c’est que la bravoure de Tamino est amenée à se manifester autrement que par un héroïsme primaire. Pas de monstres à terrasser, pas d’ennemis à vaincre, pas de combats physiques. La véritable lutte est contre soi-même. Ainsi Tamino devra-t-il garder le silence dans la grotte, alors même qu’il brûle de dire son amour à la belle Pamina. Il lui faudra beaucoup de maîtrise de soi pour repousser sa bien aimée sans lui parler, et faire passer le devoir et la raison avant le désir et l’impulsion. Nature, Raison, Sagesse, tel est le triptyque que Mozart a fait graver sur le fronton du temple, dessinant l’idéal philosophique que le compositeur cherche à promouvoir avec La flûte enchantée.

Quelles activités en classe ?

Dans ma classe, l’étude de La flûte enchantée a donc pris place dans le créneau de lecture-littérature, sous la forme d’une lecture par épisodes de l’album adapté, en faisant constamment référence à l’opéra, visionné grâce au vidéo-projecteur.

  •  Séance 1 : Planification de la lecture avec la comparaison de couvertures dans deux éditions différentes. Nourrissage culturel avec le visionnage de l’ouverture et la réflexion : « Pour vous, qu’est-ce qu’un opéra ? »
  • Séance 2 : Lecture du premier épisode (sans les images de l’album) : Tamino est attaqué par un serpent, son épée se brise, il est sauvé in extremis par trois Dames, des magiciennes, qui sont des émissaires de la Reine de la Nuit. Puis identification des personnages à travers différentes images (albums des deux éditions et photographies de représentations). Remise en ordre de quelques phrases pour constituer le résumé de l’épisode.
  • Séance 3 : Lecture du deuxième épisode : entrée de Papageno. Identification des personnages par le dessin. Remise en ordre de quelques phrases de résumé.
  • Séance 4 : Lecture du troisième épisode : Tamino et Papageno sont investis de leur mission et sont aidés par les trois Dames. Surlignage des paroles prononcées par chaque personnage (activité très importante pour asseoir la compréhension dès lors qu’il y a beaucoup de dialogue). Vocabulaire : la flûte, le carillon. Production d’écrits : que va-t-il se passer quand Tamino et Papageno arriveront chez Sarastro ? (Le but est de créer un horizon d’attente qui pourra être comparé ensuite avec ce qu’il s’est vraiment passé.)
  • Séance 5 : Lecture du quatrième épisode : Papageno libère sans grand effort Pamina des griffes du cruel Monostatos. Texte-puzzle : cette activité m’est très précieuse car elle permet de vérifier la compréhension des élèves sans que ceux-ci n’aient à produire d’écrits complexes. On se rend compte alors que certains élèves ayant des difficultés avec l’écrit ont cependant une compréhension globale de l’histoire qui est loin d’être totalement déficiente.
  • Séance 6 : Lecture du cinquième épisode : Tamino, arrivé devant le temple, discute avec un Compagnon de la Lumière. Désespéré de ne pas être avec Pamina, il joue de la flûte : tous les animaux de la forêt sont émus (référence à Orphée ?). Pamina et Papageno arrivent, attirés par la musique. Le carillon de Papageno fait fuir Monostatos et ses sbires. Arrivée de Sarastro qui donne des explications ainsi qu’une mission à Tamino. Les activités pour cette séance ont consisté en une remise en ordre des images à légender, en un surlignage du dialogue, et en un débat : Sarastro est-il gentil ?
  • Séance 7 : Lecture du sixième épisode : l’épreuve de Tamino et Papageno dans le temple, le rêve de Pamina hantée par la Reine de la Nuit. Remise en ordre des images en leur donnant un titre. Recherche d’informations dans le texte (phrases qui montrent que la Reine est mauvaise et que Sarastro et gentil).
  • Séance 8 : Lecture du septième épisode : la fin de l’album. Réponse à des questions de compréhension.
  • Séance 9 : Retour sur l’ensemble de l’opéra. Comparaison entre les albums et la représentation. Mise en scène de tout ou partie de l’histoire avec les marionnettes qui auront été fabriquées par les élèves en arts plastiques.

Pour aller plus loin

Le même support me semble utilisable en niveau collège en allant plus loin, notamment en insistant sur le schéma narratif (schéma quinaire) dont on verra qu’il n’est pas si facile à établir, et sur le schéma actanciel qui peut être basé sur plusieurs personnages différents (Tamino et Papageno notamment).

Pour conclure, écoutons le fameux air de la Reine de la Nuit qui est extrêmement célèbre pour sa virtuosité. L’interprète doit monter jusqu’au contre-fa.

L’air de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée de Mozart

Addendum

Je viens de trouver sur YouTube une vidéo qui propose un résumé de l’opéra. C’est très drôle et plaisant, car c’est raconté avec un langage familier. En revanche, cela n’est, par conséquent, pas très adapté à des enfants.

Un résumé hilarant de l’opéra, où Papageno devient un SDF et Sarastro un hippie.

11 commentaires sur « La flûte enchantée à l’école »

  1. « La flûte enchantée » a été le premier opéra auquel j’ai assisté. Ce fut un très très grand moment ! J’avais 20 ans, à l’opéra de Vienne en Autriche… Je ne connaissais absolument rien dans ce domaine qui me semblait hors de ma portée et le hasard a permis cette rencontre. Découvrir en direct pour la première fois ce chef-d’oeuvre fut un éblouissement… Je vous remercie de le faire découvrir à vos élèves.

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  2. Je découvre votre blog aux riches réflexions grammairiennes et littéraires ! C’est très plaisant et fort intéressant.
    Concernant l’étude de la Flûte enchantée, pourriez-vous m’indiquer l’édition des albums utilisés en classe ? J’en dispose d’une, mais un peu trop concise à mon goût.
    Merci beaucoup par avance !

    Aimé par 1 personne

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