Transmettre les voix éclatées de la Grande Guerre

Il n’aura échappé à personne que nous avons commémoré cette semaine le centenaire de l’armistice de 1918. Il y a cent ans, en effet, prenait fin une guerre d’un caractère inédit, par sa durée, par son ampleur, par son nombre de morts, par son caractère particulièrement inhumain. Elle a laissé de nombreuses cicatrices dans l’âme de l’humanité, dont certaines, cent ans après, sont encore bien visibles. Pour porter cette mémoire dans notre vingt-et-unième siècle, il fallait un poème. Et Patrick Quillier l’a composé.

Rencontre à l’Université de Nice

Mercredi 14 novembre, à 15 heures, dans la salle de conférences qui se trouve au premier étage de la bibliothèque universitaire, à la Faculté de lettres de Nice, le professeur Alain Tassel se tient aux côtés de l’auteur pour présenter ce monumental ouvrage de plus de 400 pages. Derrière eux, projetée sur grand écran, se trouve affichée l’image d’une bague. Celle-ci se retrouve également sur la couverture du livre. La rencontre-conférence se trouve ainsi symboliquement placée sous l’égide de cet objet qui joue dans le livre un rôle essentiel…

Une épopée de la Première Guerre mondiale

Quatre-cent pages divisées en sept parties : l’épaisseur de l’ouvrage est en elle-même significative. À l’heure où très nombreux sont les poètes qui privilégient les formes brèves, Patrick Quillier, lui, retrouve l’ambition d’un Homère, d’un Virgile, d’un Dante ou encore d’un Hugo. Une façon de lire Voix éclatées est d’y voir un monument, au sens courant, certes, vu le caractère massif de l’ouvrage, mais aussi et surtout au sens étymologique, puisque le livre porte la mémoire de ceux qui ne sont plus, et de leurs voix.

Ce livre est une épopée de la Première Guerre mondiale. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ce terme d’épopée n’est pas synonyme d’aventures exaltantes. Patrick Quillier n’est pas de ceux qui s’amusent à reconstituer des scènes de batailles avec des soldats de plomb, comme si c’était un jeu. Cela me semble évident, mais je le précise malgré tout, parce qu’il me semble que le terme d’épopée peut prêter à confusion chez des personnes qui ne connaissent guère ce genre poétique.

Par le choix du décasyllabe, par l’ampleur du projet, par la volonté de conserver la mémoire de cet épisode meurtrier, par l’effort de réénonciation constamment mis en œuvre, Voix éclatées est bien, en effet, une épopée. C’est-à-dire une œuvre dont l’auteur incarne la collectivité, de la même manière que l’aède ou le griot se faisaient les porte-parole de leur village, de leur clan, de leur tribu. Le poète prend la parole pour se faire le porte-voix de tous ceux que la guerre a meurtris, et qui parlent à travers lui. Qui nous parlent à nous, hommes et femmes du XXIe siècle, nous qui devons vivre, que nous le voulions ou non, avec cet héritage.

Un important travail de recherche

Alain Tassel a souligné avec raison l’impressionnant travail de recherche qui a précédé l’écriture de cet ouvrage. Il y a eu un temps de collecte, d’enquête, de prospection, notamment auprès des descendants des poilus des villages d’Aiglun et de Sigale (Alpes-Maritimes), mais aussi dans l’important corpus des ouvrages écrits sur la Première guerre mondiale.

Et, tout au long de cette présentation à l’Université de Nice, Patrick Quillier a donné aux auditeurs un aperçu de ce travail de recherche, en affichant au vidéo-projecteur des photographies de poilus, des registres d’époque, des images de monuments aux morts. C’est ainsi un peu la fabrique de l’ouvrage qui se révèle, le poète donnant à voir les sources à partir desquelles il a bâti son épopée.

Comme il l’indique dans la postface de son ouvrage, et comme il l’a répété aujourd’hui, sur les dizaines de figures humaines qui apparaissent au fil des pages, Patrick Quillier n’a inventé que trois ou quatre personnages. Cette prise en compte d’une matière réelle s’inscrit pleinement dans la logique du projet épique du poète, s’agissant de recueillir les voix des poilus, mais aussi des médecins, des infirmiers, des hommes de l’arrière, des aviateurs, des femmes, de toutes sortes de témoins, sans exclure les Allemands.

Un poème qui incorpore des fragments réels

Aussi le texte est-il tissé de citations. Le poète a recueilli de nombreux témoignages, oraux et écrits, et a bâti son poème à partir de cette imposante matière. Sans doute était-ce là la seule manière de prétendre pouvoir parler authentiquement d’une époque que le poète n’a pas lui-même connue. Il n’était sans doute pas possible d’imposer une voix unique, un narrateur omniscient. On peut donc, à un premier niveau, lire l’ouvrage comme un recueil de témoignages. Mais le poète est bien le chef d’orchestre de cette vaste polyphonie.

Patrick Quillier a raconté avoir lu des extraits de son épopée aux habitants d’Aiglun, et il en a lu d’autres, ce dimanche 11 novembre, à Sigale. Cela a dû être particulièrement émouvant, pour le poète comme pour son public, que les héritiers des poilus, ceux-là mêmes qui, par leurs informations et leurs témoignages, ont nourri le travail du poète, assistent au résultat du travail auquel ils ont un peu participé. Ce n’est pas tous les jours qu’un poète vient vous lire des poèmes, et c’est encore plus rare, quand ce poète vous parle de votre grand-père ou de votre grand-oncle. Le poète énonce en 2018 des paroles prononcées, ou qui auraient pu être prononcées, par ces ancêtres, en 1918, se faisant le porte-voix de cette époque, de ces souffrances, cent ans plus tard.

Je voudrais citer quelques vers du passage où Antoine Alziary, jeune boulanger de 26 ans, Sigalois travaillant à Nice, prend la parole. Le passage aux italiques signale ce discours direct et ouvre la prosopopée :

« je suis antoine marius alziary
je suis de la classe dix-neuf cent huit
et n°792
au bureau de recrutement de nice
voilà je suis né le 26 octobre
de l’an 1888
tous ces 8 font penser au mouvement
des bras malaxant la pâte pour le
pain il n’en reste qu’1 au numéro
qui est celui de ma génération […] » (p. 132)

On voit ainsi comment le poète redonne voix à ceux qui n’ont plus de voix, à ceux qui sont morts, à l’image de ce jeune boulanger qui, quelques vers plus loin, refuse pudiquement de décrire la manière dont il est mort au combat et qui fait le souhait qu’on se recueille sur sa tombe.

Dire l’horreur de la guerre

L’une des fonctions de l’ouvrage est donc de dire l’horreur de la guerre, sans du tout chercher à l’édulcorer, mais au contraire en montrant combien elle broie l’humain. Quand des milliers d’hommes meurent pour quelques mètres reconquis qui seront perdus à nouveau le lendemain, on se dit que ça fait cher le mètre carré. Un passage particulièrement poignant est aussi celui qui évoque les « fusillés pour l’exemple », ces hommes morts non sous les coups de l’ennemi, mais des balles de leur propre camp, simplement parce qu’ils avaient refusé la bêtise de la guerre.

Ainsi Jean Blanchard écrit-il à son épouse, à la veille de son exécution :

« […] Adieu Michelle,
adieu ma chérie, nous serons sur terre
séparés je te donne rendez-vous
au ciel, l’aumônier ne me sera pas
refusé […]
mais crois-le bien ma chère bien-aimée
sur notre amour, je ne l’ai pas mérité,
je le jure, ce châtiment pas plus
que mes malheureux camarades qui
sont avec moi, ce sera la conscience
en paix que je paraîtrai devant Dieu » (p. 350-351)

Alors, oui, certains passages sont éprouvants, en ce qu’ils nous font revivre des épisodes terribles que l’on souhaiterait voir à jamais relégués dans le passé.

Les personnes dont le poète porte la voix ne sont pas tous des inconnus, il y a aussi de grandes figures historiques, comme Jean Jaurès mort avant d’avoir pu empêcher la guerre d’avoir lieu, Marie Curie qui milita pour que l’on installe la radiographie par rayons X au plus près des lieux où se trouvaient les blessés, ou encore Ernst Jünger, qui nous donne à voir la guerre côté allemand.

Polyphonie de la guerre

Ce sont ainsi des voix multiples qui s’entremêlent et font entendre différents points de vue sur la guerre. Au lieu d’un discours unique, c’est une multitude de petites histoires qui se succèdent. Car la grande histoire n’est qu’un récit bien terne si les petites histoires ne viennent pas la nourrir de leur supplément d’âme, de leur épaisseur de vécu, de leur force vive.

Cette œuvre polyphonique donne ainsi voix à ceux qui n’ont pas toujours eu la parole, à l’instar des combattants issus de l’Outre-Mer. Un très beau poème intitulé « Silence d’Antoine Narassiguin » évoque ainsi l’histoire d’un Réunionnais parti en bateau combattre pour la France. Cent ans après les événements, le poème donne la parole à celui qui, de son vivant, a toujours conservé un silence pudique sur les horreurs qu’il a vécues.

« Yarra, fier paquebot empli de braves
Réunionnais qui comme toi s’en vont,
vers les fronts du nord, de l’est ou du sud
de l’Europe, blancs, noirs, mélangés, jaunes,
ou comme toi issus des engagés
venus de l’Inde. Or, l’ennemi attaque
le navire, tuant 45
personnes, sous tes yeux bouleversés. » (p. 239)

Antoine Narassiguin a vu des compagnons mourir, il a plusieurs fois lui-même failli perdre la vie, il a dû faire le mort au milieu des cadavres pour ne pas être achevé par les Allemands. Cet façon rusée de défier la mort justifie la comparaison avec Ulysse :

« Une autre fois, sur le front oriental,
en bord de mer un commando surprend
ton détachement. Tu fais ton Ulysse,
en ces contrées de l’homme aux mille tours,
et plonges dans la mer où tu t’immerges,
une paille t’aidant à respirer.
Mais tu n’en dis pas plus, et ton regard
s’incruste aux tréfonds de la nuit créole. » (p. 240-241)

Magnifique silence, qui en dit plus peut-être que cent paroles, tel un voile posé sur des blessures encore vives. Et nous suivons Antoine Narassiguin après-guerre, devenu adjoint au maire, maître d’un four à pain, et à ce titre érigé en une sorte de figure christique. La référence à la Cène est explicite, lorsque Patrick Quillier lui fait dire : « Prenez, mangez ce pain : il est la vie » (p. 241).

« Il faut encore, à celui qui récite
les mots que ton silence à consignés,
dans un sizain t’adresser cet envoi :
ô grand aïeul digne d’admiration,
le poème de toi reçoit sa voix,
ton silence est le pain des communions. » (p. 242)

Le poète devient ainsi l’héritier, et, partant, l’intercesseur, de ce grand aïeul silencieux. On le voit, le poème dépasse ici le simple récit factuel…

Une dimension symbolique

L’on aurait tort, cependant, de considérer que le seul intérêt de l’ouvrage est d’être un recueil de témoignages. Il s’agit bien d’un poème, et non simplement d’une enquête historique. On s’en rend compte dès la couverture, dès cette bague dont Patrick Quillier explique qu’elle a été fabriquée par un poilu anonyme, comme tant d’autres objets réalisés avec du matériel de récupération, métal d’obus, peaux d’animaux… « Cette bague m’a fasciné », dit Patrick Quillier, qui a fait de cette bague la trouvaille de l’un de ses personnages imaginaires.

Patrick Quillier a donc inventé un battant congolais qui écrit en lingala, un griot, qui transmet une tradition orale et la bague qu’il offre à un poilu. Elle est sur la couverture car elle est la bague qui unit les générations, qui nous unit à ces ancêtres, qui ont vécu l’horreur de la guerre industrielle.

Ce choix montre que, à la dimension strictement historique et factuelle, s’ajoute une dimension symbolique. Une bague, faut-il le rappeler, n’est pas n’importe quel bijou ; la plupart des bagues sont le symbole d’une union.

Plus généralement, certains poèmes sont des descriptions d’images, d’affiches, de photographies, qui emblématisent certains aspects de la guerre. On voit donc bien que le poème n’est pas seulement témoignage ou récit historique, le regard du poète sélectionnant parmi la matière à disposition des images qui se chargent d’une dimension symbolique, à l’image de cette couverture dont les lettres du titre sont formées par des corps humains, et que le poète revisite comme autant de figures christiques.

« Francis Ardant, dans TENIR, son Triptyque,
nous conte l’épopée de la Tranchée
de la Soif. […]

T, soldat appuyé à la paroi
de la tranchée, bras en croix, dos au mur,
le front penché sur son épaule gauche,
une sorte de christ pour temps modernes,
sans résurrection, sans dieu, sans raison. […]

Sous le soleil qui fait une ombre noire
à ces soldats saisis dans leur douleur,
dans l’énergie de tout leur désespoir,
toutes les lettres sont collées au mur,
spectre avancé de ces futurs cadavres,
et la conscience, admirant leur courage,
n’en est pas moins saisie de tremblements
et d’une révolte mêlée de rage. » (p. 196-198)

On ne comprend bien le poème dont je viens de citer quelques extraits que si l’on sait qu’il s’agit de la description de la couverture d’un livre où le titre TENIR est formé par des lettres en forme de corps humains, chacune interprétée comme une position du Christ.

Au-delà du recueil de témoignages

Au-delà du jeu citationnel, au-delà des descriptions de photographies d’époque et de documents iconographiques, le poème de Patrick Quillier se rapproche des grands récits épiques de l’humanité, toutes les fois — et elles sont nombreuses — où l’on prend un peu de surplomb, de recul, par rapport à l’histoire factuelle, et où l’histoire des voix éclatées de la Grande guerre devient un fragment de l’épopée humaine.

Aussi, je crois, faut-il accorder la plus grande attention aux trois personnages fictifs insérés dans cette épopée. Adam Nicolas Lhomme, Ulysse Lhomme et Achille Lhomme. Le nom de famille dit assez que leur seule vraie famille est l’Humanité elle-même, dont ils sont des emblèmes et des symboles.

Adam Nicolas Lhomme, au terme d’un parcours à bicyclette, parvient à un champ jonché de cadavres, où se mêlent de nombreux papiers qui ont appartenu à ces morts, lettres, livres, cartes postales, mais qui à présent forment un amas de fragments incompréhensible. Et Adam Nicolas perçoit leurs voix :

« Il frissonne, il entend le bruit de la
rivière, et dans ce bruit sonnent aussi
d’étranges voix ; il entend le passage
du vent dans la forêt, et ce qui frôle
ainsi les branches et les feuilles rend
le son d’un murmure ou d’une rumeur
d’êtres vivants ; il entend, un vacarme,
le bourdonnement enivré des mouches,
et contre ce fracas, par renflements,
monte un bourdon inextinguible et pur.

L’ami Adam Nicolas Lhomme alors
avance en somnambule dans le champ
parmi les morts qui semblent l’appeler,
parmi tous les papiers éparpillés. » (p. 167)

Dans ce passage, l’écoute des bruits naturels tend peu à peu à laisser place à l’audition de voix surnaturelles. Patrick Quillier ne force pas le lecteur à adopter une interprétation fantastique, néanmoins il semble bien que ces voix sont celles des morts, comme si Adam Nicolas Lhomme était capable de les percevoir, toutes ces voix qui s’entremêlent de la même façon que les papiers qui virevoltent autour des cadavres portent leurs mots. Et le personnage va lire ces fragments disséminés, devenant une sorte de double du poète qui lui-même s’est attaché à parcourir de nombreux documents d’époque, et se prenant progressivement dans le vertige de toutes ces voix entremêlées qui disent, chacune à leur manière, le même désarroi.

« […] Il pense
ainsi devenir l’officiant manquant,
dans ce désastre, d’une liturgie,
humble et nécessaire, de l’essentiel. » (p. 170)

*

Il me resterait encore de nombreux passages à commenter, mais cet article est déjà long, et je me dis que je ferais mieux de consacrer un article spécifique à certaines pages, en particulier celles qui sont écrites dans le souvenir des épopées homériques. Il faudra que je vous parle de l’ekphrasis du masque à gaz, de la grotte magdalénienne où descend Ulysse Lhomme, véritable expérience initiatique, de la description de la bague…

Au vu des témoignages de l’audience, mercredi dernier à Nice, et de ceux que je perçois aussi via les réseaux sociaux, je pense ne pas être le seul à affirmer que Voix éclatées n’est pas seulement un livre parmi d’autres sur la Première guerre mondiale. Cette épopée, à défaut de ressusciter les morts, redonne voix aux différents témoins de l’horreur, et se lit comme le récit, non pas d’un épisode historique parmi d’autres, mais comme celui d’un moment crucial où l’Humanité se définit elle-même par opposition à ce qui la nie.


(Image d’en-tête : Pixabay)

8 commentaires sur « Transmettre les voix éclatées de la Grande Guerre »

  1. Les éditeurs de « VOIX ÉCLATÉES (de 14 à 18) » tiennent à remercier Gabriel Vittorio pour ce magnifique article. (éditions fédérop).

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