Pourquoi faut-il que ça aille mal pour que les gens reviennent à la poésie ?

Selon un message lu sur Facebook, qui lui-même se fonde sur un article du Courrier International (payant), de nombreux Américains renouent avec la poésie, genre pourtant de plus en plus délaissé, du fait même de la situation politico-économique du pays. Un peu comme s’il fallait forcément que les choses aillent mal pour que les gens se souviennent que la poésie existe.

Le fait est que, contrairement aux clichés à laquelle la réduisent trop souvent les non-connaisseurs, la poésie n’a rien à voir avec un art décoratif, avec un parler enjolivé qui ne serait qu’un luxe raffiné pour oisifs déconnectés du réel.

Bien au contraire, la poésie a toujours été là, en temps de crise, pour prêter voix aux peines et aux souffrances, pour mettre des mots sur la douleur, pour maintenir allumée la lumière de l’humanité jusque dans la noirceur la plus absolue.

L’exemple le plus souvent donné est celui des déportés du nazisme. On sait que les détenus, au sein même de l’horreur des camps, se sont récité des poèmes, mais aussi des pièces de théâtre. La mémoire des uns venait en aide à celle des autres lorsqu’elle faisait défaut, jusqu’à reconstituer l’intégralité de pièces très longues.

Il ne faut pas y voir seulement une anecdote, mais bien une preuve de ce que peut la poésie. Pour ces détenus, pour ces déportés, la poésie était devenue quelque chose d’essentiel. Elle était une façon de rester digne, alors même qu’on niait leur humanité. Elle était une façon de revendiquer ce qu’ils étaient, alors même qu’on les traitait comme s’ils n’étaient plus rien.

J’ai repensé à cela, en voyant un message sur Facebook, disant que la poésie devenait une « arme d’expression massive » dans l’Amérique de Trump. Belle expression. Qui dit tout à la fois l’ampleur du phénomène, et sa force. La poésie, plutôt que les bombes. Un message pacifiste et humaniste, auxquels se raccrochent les gens.

On se souvient de la fameuse question : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » J’ai l’impression que c’est au contraire, et peut-être paradoxalement, dans les temps de détresse, que la poésie a le moins besoin de chercher à se faire connaître, puisque, dans ces moments-là, chacun se tourne spontanément vers elle.

D’où cette question : Pourquoi faut-il que ça aille mal pour que les gens reviennent à la poésie ? Si l’on peut se féliciter de ce retour à la poésie, on en peut déplorer la cause. J’aimerais que la poésie soit célébrée en tous temps et en tous lieux, non comme un luxe élitiste, mais comme cette parole essentielle dont les temps de crise font apparaître la nécessité.

Césaire disait : « Je suis la bouche de ceux qui n’ont point de bouche. » Là me semble en effet une fonction essentielle de la poésie. Et cela n’implique pas, bien entendu, que tous les poètes doivent être aussi militants que Césaire. Mais la poésie doit dire quelque chose du monde et des hommes. Elle doit être la traduction en mots de ce que chacun ressent. De l’ambiance d’une époque. Dépassant ainsi l’expression strictement personnelle, le moi-je. Mais passant malgré tout par elle, car on ne peut atteindre à l’universel qu’en passant par l’intime. Trouvant au fond de soi ce qui en réalité est en chacun. Prenant enfin la mesure du vingt-et-unième siècle.

► La parole est à vous ! N’hésitez pas à réagir avec une remarque, un commentaire, un poème.


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11 commentaires sur « Pourquoi faut-il que ça aille mal pour que les gens reviennent à la poésie ? »

    1. Non, elle ne s’y résume pas, mais il faudrait malgré tout que la poésie non-engagée s’adresse véritablement aux gens, afin que ceux-ci se sentent concernés par la poesie, qu’ils n’aient pas l’impression que ce soi une affaire de spécialistes.

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  1. Je pense également aux poètes de la Résistance en France et ailleurs : Aragon, bien sûr, Neruda, et le martyr Garcia Lorca… Mais, selon moi, l’engagement existe dans le fait même de se poser en poète, dans les petites comme dans les grandes circonstances. Évoquer l’âme humaine ou chanter la nature sont des engagements, n’est-ce pas ?

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  2. Bonjour,
    pour citer la fable du colibri, « je fais ma part » autour de moi pour populariser la poésie avec, parfois, de minuscules succès à l’image de l’oiseau miniature.
    Je crois que l’école est souvent responsable du dé-goût de la poésie…
    Peut-être faut-il changer les méthodes, mais je crois surtout qu’il faut faire lire des poèmes au langage compréhensible, accordés au niveau de perception des enfants, non de celui des académiciens.

    Aimé par 1 personne

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