Qu’est-ce qui fait la poésie d’un texte ?

On me pose aujourd’hui cette question qui fera donc l’objet de l’article du jour. Question qui, comme nous l’allons voir, n’est pas sans soulever des problèmes épineux.

D’abord, il convient de savoir de quoi l’on parle. Aussi importe-t-il de distinguer d’emblée deux réalités qui, certes, ont des choses en commun, mais qui sont cependant bien distinctes :

  • la poésie comme catégorie littéraire, à côté du roman, du théâtre ou de l’essai, par exemple ;
  • le fait de ressentir dans n’importe quel texte, y compris non poétique, l’impression qu’il s’y trouve quelque chose de « poétique » (notez les guillemets). On parlera alors, par exemple, de dimension poétique, de registre poétique, de fonction poétique…

Qu’est-ce qui fait qu’un texte est un poème ?

L’histoire de la poésie montre que celle-ci a toujours su se réinventer, au point que lui donner une définition globale devient une gageure. Comme je l’expliquais dans l’article « Qu’est-ce que la poésie ? », elle ne saurait être réduite à l’emploi de certains thèmes, ni à celle de certaines formes, ni à celle de certaines figures de style.

Aussi la poésie se reconnaît-elle moins par la présence de critères définitoires que par la convergence d’éléments qui laissent présumer l’intention poétique de l’auteur. Roman Jakobson dit en substance que, dans les poèmes et dans les textes littéraires, la fonction poétique est prééminente. Par cette fonction, l’accent est mis sur le message lui-même, et non uniquement sur l’information qu’il apporte. Il y a un effort particulier d’esthétisation.

Le problème est que cet effort d’esthétisation ne s’exprime pas nécessairement sous la forme d’une quête de la beauté. Dans la littérature contemporaine en particulier, on trouve un certain nombre de poètes qui se font fort d’aller à rebours de toutes les traditions poétiques, de renoncer à tout ce que la tradition approuvait, et de concevoir le travail esthétique en dehors de toute relation avec une conception consensuelle de la beauté.

Mais même chez ces poètes-là (voir par exemple les Premières poésies de Marcelin Pleynet, les Compléments du nom de Michèle Métail, l’Art poétic’ d’Olivier Cadiot…), il y a un effort d’organisation du texte, ou du moins un travail sur le texte, qui le rend différent d’un énoncé non-poétique: mise en page, syntaxe, signification frappent d’emblée le lecteur par leur caractère peu banal.

Alors je dirais, en guise de conclusion provisoire, que ce qui fait qu’un texte est un poème, c’est la perception par le lecteur du fait que le texte ne veut pas seulement nous dire ou nous raconter quelque chose, mais qu’il se pose là comme un objet d’art qui demande à être considéré en lui-même pour ce qu’il est, comme un objet façonné avec une intention esthétique, que celle-ci suive une conception consensuelle du beau, ou qu’au contraire elle revendique son caractère étrange et insolite.

Qu’est-ce qui fait la poésie d’un texte ?

Généralement, lorsque nous nous exclamons « C’est poétique ! », nous ne nous trouvons pas en face d’un poème, mais d’un paysage, d’une mélodie, d’un tableau, d’une lumière particulière, bref, d’une réalité qui nous impressionne fortement par sa dimension esthétique, mais qui, pour autant, ne relève pas de la poésie comme catégorie esthétique.

Il faut donc admettre que « le poétique » n’est pas l’apanage de la seule poésie, tout en notant d’emblée que cette dilution du poétique dans des domaines non-poétiques entraîne des difficultés. Il est loin d’être aisé de comprendre quel est ce « poétique » qui n’est pas la poésie. Toujours est-il que, lorsqu’on pose la question « Qu’est-ce qui fait la poésie d’un texte ? », on ne suppose pas nécessairement que ledit texte soit un poème.

Il y a donc une dimension poétique, une tonalité poétique, qui peuvent colorer des textes non-poétiques. J’aime cette idée de « coloration » qui dit assez bien les choses. Il n’est pas nécessaire qu’un texte soit un poème pour qu’il soit teinté de poésie. Un roman, une pièce de théâtre, mais aussi un discours politique, peuvent avoir une coloration poétique.

En somme, certains passages du texte présentent une densité stylistique telle que le message en lui-même, et non uniquement son contenu, devient digne d’intérêt pour le lecteur. Par moments, la fonction poétique passe au premier plan, ou du moins acquiert une importance non négligeable. On sera alors autorisé à parler de la dimension poétique de tel passage de roman, de telle réplique de théâtre, ou même, la poésie d’un coucher de soleil, d’un paysage naturel, etc., la nature étant alors perçue comme le serait une œuvre d’art, animée par une intention créatrice.

Là encore, les faits de style généralement identifiables (assonances, allitérations, rythme des phrases, métaphores…) ne suffisent, seuls, à caractériser une dimension poétique, puisque ceux-ci peuvent apparaître également dans des textes qui ne seront pas perçus comme possédant une coloration poétique. C’est bien plutôt le fait qu’ils concourent à créer l’impression d’une intention esthétique et poétique, qui autorisera à parler d’une coloration esthétique. Et c’est pourquoi les professeurs de français s’évertuent à ce que leurs élèves ne fassent pas, de leurs commentaires de textes, de simples relevés de faits de style, juxtaposés les uns aux autres, mais qu’ils montrent en quoi ces faits concourent à créer un effet qui pourra être perçu par le lecteur comme « poétique ».

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4 réflexions au sujet de « Qu’est-ce qui fait la poésie d’un texte ? »

  1. Bonjour ! Votre article est très intéressant ! Et la question est effectivement épineuse… En tant qu’amateur de poésie comme genre littéraire, j’avoue rechercher souvent cette « note poétique » dans mes lectures de romans. Ce qui me fait aller naturellement vers des auteurs ayant une écriture forte. Je pense à Giono, Faulkner, Gaines, Bauchau…
    En réalité, je crois que la poésie tient à la subjectivité. Au fait de laisser s’exprimer pleinement sa vision du monde, sans aucun des filtres sociaux qui sont inconsciemment notre lot permanent.
    De là, on peut conclure qu’une chose ne peut pas être poétique en elle-même (comme un paysage pour reprendre votre exemple !). C’est plutôt son spectateur qui ressent des émotions identiques à celles ressenties par un poète, ou, pour le moins les émotions éprouvées à la lecture d’un poème. A savoir : remontée de souvenirs, afflux d’émotions… Non ? 😉

    Aimé par 1 personne

    1. La poésie a bien sûr à voir avec la subjectivité. Mais elle ne saurait cependant se réduire à l’expression d’une émotion. Nombreux sont ceux qui ont ironisé sur le lyrisme en faisant de celui-ci quelque chose qui serait de l’ordre de la sensiblerie. Or, le lyrisme en particulier, et la poésie en général, ce n’est pas seulement ça. Subjectivité, oui, mais une subjectivité finalement tournée vers autrui plutôt qu’occupée à se dire elle-même. Intersubjectivité, donc.

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