Chanter les possibles

Marc Alexandre Oho Bambe n’est pas un poète comme les autres. Sa poésie se déclame plus qu’elle ne se lit. Ses livres ne sont que la trace écrite d’une performance avant tout orale. Et c’est avec sa voix en tête que j’ai lu Le Chant des possibles, paru en 2017 aux éditions de La Cheminante.

le-chant-des-possibles
La couverture de l’ouvrage (https://capitainealexandre.files.wordpress.com/2015/08/le-chant-des-possibles.png)

Généralement accompagné de musiciens, dont le talentueux Alain Larribet, Marc Alexandre Oho Bambe parcourt le monde pour donner à entendre sa poésie, à l’occasion de performances qui doivent beaucoup au genre du slam. Fondateur du collectif « On a slamé sur la Lune », Marc Alexandre Oho Bambe accorde en effet une importance capitale à la dimension orale de la poésie. Ce faisant, il retrouve le geste ancestral des aèdes et des griots, pour lesquels la parole poétique était tout à la fois chant d’un groupe et chant du monde.

Un poète-monde

Marc Alexandre Oho Bambe est un poète qui voyage beaucoup. Il apporte sa poésie aux quatre coins du monde, là où on veut bien l’écouter. Aussi, comme de nombreux poètes avant lui, fait-il sienne la figure du nomade, du saltimbanque, de l’étranger. Je crois que l’on peut dire que Marc Alexandre Oho Bambe est partout chez lui, du moment qu’il est entouré d’humains fraternels. Sa poésie n’est pas communautariste, elle n’est pas le chant d’un seul groupe, elle se veut universelle.

« J’abrite
Et j’habite
La résonance du monde
Ma plume transporte
L’écho
Humain
Les maux
De l’âme
Les mots
De l’homme […] » (p. 25)

Un poète-résistant

Cette poésie universelle porte un message qui se veut avant tout fraternel. Aussi y a-t-il une dimension politique à ne pas négliger dans la poésie de Marc Alexandre Oho Bambe. Il suffit de lire l’un des premiers poèmes, « R.O.M. » pour « Résistant d’Outre-Mer », pour s’en convaincre. Ses intertitres, « discrimination », « égalité », « résister », « liberté », « peuple », « enfants », dessinent les contours d’une pensée qui n’est jamais assénée ou imposée, qui ne prétend pas non plus posséder toutes les réponses aux grands problèmes de l’humanité, mais qui porte l’espoir d’un monde plus juste.

« Alors allez leur dire, allons leur dire, que nous sommes des R.O.M., nègres juifs palestiniens arméniens indiens d’Amérique, damnés de la terre d’hier, d’aujourd’hui et de demain, petits roumains montrés du doigt, désignés coupables de maux, tous plus grands que nous. » (p. 18)

La juxtaposition, sans même une virgule, permet de réunir dans une condition unique tous les laissés-pour-compte, les rejetés, les discriminés, les exclus, les oubliés. On le comprend, il ne s’agit pas que la lutte des uns fasse le malheur des autres, mais bien de parvenir à un mieux-vivre pour tous. Marc Alexandre Oho Bambe réunit dans un même « nous », dans un même combat, toutes les exclusions.

Un poète-noir

Il est cependant une condition que le poète défend particulièrement, et c’est la négritude.

« Ayant eu la grâce de la naissance tardive
Je n’ai connu ni l’esclavage, ni la colonisation
Mais je suis nègre

Je suis nègre
Car j’endosse un peu de la souffrance
Des autres nègres
Esclaves, colonisés, immigrés de tous les pays
Damnés de la terre en suicide perpétuel » (p. 141)

Être noir, ce n’est pas seulement une couleur de peau. C’est avant tout un héritage, celui d’une population marquée par l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, et, aujourd’hui encore, confrontée à différentes formes de racisme. C’est aussi l’héritage de toute une génération de poètes et d’écrivains, qui ont su donner une littérature moderne au monde noir, à travers notamment le fameux concept de « négritude ».

« Me voici donc à Douala
Douala
Océan de bonheur immense
Douala
Au sud de mes errances
Douala
Ville de ma naissance
Et mirifique fleur fanée
Du jardin de mon existence. » (p. 160)

Un poète reconnaissant

Aussi Marc Alexandre Oho Bambe sait-il être reconnaissant envers tous ces aînés qui l’ont précédé dans la voie de la littérature, et dont les voix sont bien présentes dans l’interstice de ses vers.

En particulier, on notera la présence d’un bel hommage à Aimé Césaire, dans le beau poème « Avé Césaire » notamment :

« Toi
Aimé Césaire
Poète donc professeur
D’espérance et d’amour
Chantre de résistances
Agitateur de consciences

[…] Toi
Aimé Césaire
Dont la négritude est
Un poing fermé
Et une main tendue. » (p. 122-123)

Au-delà du grand poète martiniquais, on trouve les noms de Damas, de Senghor, d’Alioune Diop, de Glissant, mais aussi de Neruda, de Giono, et de tant d’autres…

Un poète populaire

Ce qui est intéressant, je trouve, dans la poésie de Marc Alexandre Oho Bambe, c’est qu’elle se veut populaire, à l’heure où, de façon générale, le grand public et les médias boudent les poètes. Loin de s’enfermer dans une tour d’ivoire pour y ciseler des vers loin des rumeurs du monde, le poète va au-devant de ce monde et chante pour tous. Il retrouve ainsi l’ambition des aèdes, des griots, mais aussi, plus près de nous, d’un Victor Hugo.

« Slameur : poète au sens où l’entendait Giono, c’est-à-dire de professeur d’espérance; enfant bâtard de la poésie classique et du royaume des ombres, qui préfère se frotter et se piquer à l’Autre, au réel sensible plutôt que s’enfermer dans les cénacles et les cercles intellectuels d’une élite qui pense le monde mais semble vivre en dehors. » (p. 95)

Cette volonté implique un choix de la simplicité qu’il ne faut pas confondre avec le simplisme. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien si cet ouvrage a reçu le prix Fetkann de poésie ainsi que le prix Paul Verlaine de l’Académie Française : les membres des jurys ne s’y sont pas trompés. En préférant des vocables accessibles, une syntaxe claire, des vers brefs où l’écho de la rime revient souvent, Marc Alexandre oho Bambe écrit une poésie simple, et qui, dès lors, se prête mieux à l’oralisation.

Car le Chant des possibles est bien un chant, c’est avant tout une voix qui porte loin et qui parle à tous, et en ce sens l’on peut bien parler d’une poésie populaire, adressée à l’homme d’aujourd’hui, citoyen du vingt-et-unième siècle. Une poésie qui ne cherche pas à passer sous silence les horreurs du monde (guerres, génocides, xénophobie…) mais qui reste, coûte que coûte, viscéralement, optimiste.

Un poète-mémoire

Simple mais pas simpliste, cette poésie nous invite à ne pas oublier les grands drames du passé et les grands humanistes qui ont permis quelques progrès. Ce sont l’esclavage, donc, mais aussi l’extermination des Juifs par les Nazis, le génocide rwandais, la guerre d’Irak, la guerre d’Algérie, les attentats du World Trade Center, et tant d’autres… Et, en opposition à ces horreurs, se dresse la louange à de grands hommes tels que Nelson Mandela ou Martin Luther King Jr. Il s’agit de garder la mémoire du pire comme du meilleur.

« Pardonnez-moi
Je vais être brutal
Ceci est un manifeste
Contre l’oubli

Écoutez ce chant
Texte de sang » (p. 197)

Un poète épique

La poésie de Marc Alexandre Oho Bambe m’importe donc par sa dimension épique. Il me semble, et je suis loin d’être seul à le penser, que nous avons aujourd’hui fortement besoin, à côté d’autres formes de poésie, d’un renouveau de la poésie épique.

À l’heure où les individus sont de plus en plus fortement dépolitisés, de plus en plus fortement isolés les uns des autres et perdus dans la masse des grandes villes, le chant épique redonne force et voix à une parole collective.

À l’heure où les individus sont de plus en plus inquiets, tourmentés par la persistance, désormais perçue comme anachronique, de conflits et de violences extrêmement nombreux, mais aussi d’une pauvreté qui continue d’accabler des millions de personnes, au seuil de notre porte comme à l’autre bout du monde, à l’heure où l’urgence écologique nous fait considérer l’avenir avec inquiétude, nous avons besoin d’une poésie porteuse d’un souffle d’espoir, d’une poésie qui, sans nier naïvement tout cela, nous donne malgré tout des raisons d’espérer.

« La poésie doit être dite
La poésie doit être lue
La poésie doit être vécue
La poésie doit être partagée
Alors je dirai la mienne
À nu
Je la lirai
Je continuerai de la vivre
Et de la partager
Jusqu’à mon dernier souffle d’envie
Jusqu’à mon dernier souffle d’amour »

Pour ces vers, merci, Marc Alexandre Oho Bambe.


Références de l’ouvrage

MARC ALEXANDRE OHO BAMBE, Le Chant des possibles, La Cheminante / Harlem Renaissance, Ciboure, 2014, DL 2017, 257 p. ISBN : 978-2-37127-102-9.

À consulter sur ce blog

Je vois invite à lire, sur ce blog, le récit de plusieurs performances de Marc Alexandre Oho Bambe, à La Gaude, à Saorge et à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes). Vous trouverez aussi une tentative de définition du slam et de la poésie épique d’aujourd’hui.

Par ailleurs, voici le lien vers la page de présentation de l’ouvrage sur le site personnel de Marc Alexandre Oho Bambe. C’est là que j’ai emprunté l’image de la couverture du livre afin d’illustrer mon article.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s