Rûmî, poète de l’amour mystique

Plus de 700 ans après la mort du poète, les vers de Rûmî continuent de nous enchanter. Leili Anvar, spécialiste de littérature persane, en offre une sélection qu’elle présente dans Rûmî, la religion de l’amour, anthologie parue aux éditions Points en 2011. Ce petit livre n’est sans doute qu’un maigre aperçu de ses quelque soixante mille distiques. Mais il permet de ressentir la beauté de l’élan mystique du poète, tout entier tourné vers la célébration du divin.

Un poète soufi du XIIIe siècle

Mohammad Jalal al-dîn Balkhî, plus connu en Occident sous le nom de Rûmî, est un poète musulman du Moyen-Âge, de langue persane (farsi), qui vécut au XIIIe siècle au Moyen-Orient. Selon Leili Anvar, sa poésie toute entière découle d’une rencontre bouleversante avec un maître spirituel, Shams de Tabriz, qui fut comme une révélation. Rûmî, qui était déjà alors un religieux respecté, fut subjugué par cette rencontre qui lui inspira ses poèmes mystiques, depuis devenus des textes majeurs du soufisme.

Si Leili Anvar parle de « religion de l’amour », c’est qu’en effet l’amour est omniprésent sous la plume du poète. Un amour spirituel que Rûmî éprouvait pour son maître et, au-delà, pour Dieu lui-même. Il faut ici imaginer un amour enflammé, incandescent, qui transporte l’être tout entier. Aussi, le premier point de comparaison qui m’est venu, en lisant les poèmes de Rûmî, a été le Cantique des Cantiques, poème biblique où l’amour pour Dieu s’exprime avec la même ardeur. C’est dire que la relation à Dieu, loin d’être uniquement intellectuelle, se manifeste avant tout sous la forme d’un amour spirituel.

« Ô Bien-Aimé »

Aussi le champ lexical du sentiment amoureux est-il abondant dans ce choix de poèmes, notamment sous la forme de l’interjection « Ô Bien-Aimé » qui revient à plusieurs reprises et qui définit le registre de la louange. Le poème inscrit en tête de la préface de Leili Anvar est à ce titre caractéristique :

« Il est survenu, l’Amour
Comme le sang, il coule dans mes veines
Il m’a vidé de moi
Il m’a rempli de l’Aimé
L’Aimé a envahi
Chaque parcelle de mon être
De moi ne reste qu’un nom
Tout le reste, c’est Lui »

Ce quatrain 325 (que la traduction étend sur huit vers) montre à quel point l’Amour divin emplit la totalité de l’individu. Il y produit une transformation, chassant ce qu’on pourrait appeler l’ego, les particularités individuelles bassement humaines, au profit du sentiment du divin. Dans la poésie mystique, s’exprime une relation personnelle, directe, avec Dieu. Leili Anvar, reprenant des expressions employées par Rûmî lui-même, parle de l’amour divin comme d’un feu qui embrase l’individu tout entier.

Et Shams de Tabriz répond à cet amour, à travers des poèmes qui nous sont restés :

« C’est toi que je veux
Toi, tel que tu es
Je veux un désirant
Un assoiffé
Un affamé
L’eau pure recherche l’assoiffé »

La douleur de la séparation

Leili Anvar raconte la grande détresse de Rûmî quand celui-ci dut affronter la disparition de son maître. Par ses explications, on comprend que cette disparition est, en somme, une énième leçon dispensée à l’élève. Rûmî écrivit de magnifiques poèmes où il dit la douleur de la séparation, dont plusieurs sont cités.

« Ô toi collyre de l’œil de l’âme, où donc es-tu parti ? Reviens »

La disparition de Shams dans le livre de Rûmî fait l’objet de magnifiques poèmes où s’exprime la douleur de la perte. On peut penser que cette disparition est en elle-même une leçon spirituelle : le maître s’éclipse volontairement, et oblige en quelque sorte à retrouver à l’intérieur de soi-même sa présence. Du moins est-ce comme cela que je l’ai compris, comme une leçon d’autonomie, consistant à apprendre à se passer du maître. Il me semble, quoique je n’en sois pas certain car je fais appel à des souvenirs anciens, que le Christ, de même, enseigne à ses apôtres, par sa mort, à ce que ceux-ci surmontent la douleur de la séparation physique pour poursuivre son oeuvre. Je me demande aussi s’il n’y a pas une leçon semblable dans le moment où Mentor, chez Fénelon, disparaît, laissant Telemaque puiser dans ses propres ressources.

Concision et intensité du quatrain

L’intérêt du choix de poèmes présenté par Leili Anvar réside aussi dans l’aperçu de la diversité des formes pratiquées par Rûmî. Cela va de quatrains, parfois traduits sur huit vers, qui offrent une expression très concise de cet amour mystique, jusqu’à des extraits longs de plusieurs pages, issus du Masnavî, longue œuvre de plus de 25000 distiques, et du Fîhi ma fîhi, transcription de propos oraux tenus par le maître soufi, ici traduits en prose.

La concision des formes brèves permet de feuilleter le recueil à la recherche d’une pépite spirituelle qui se lit en quelques secondes et qui se médite beaucoup plus longtemps. L’expression de l’amour y est très intense :

« Te dire par des mots, c’est faire obstacle à la vision
Ô mon Aimé
L’éclat de ta face met un masque sur ton visage
Ô mon Aimé
Le souvenir de tes lèvres me parle de tes lèvres
Ô mon Aimé
Le souvenir de tes lèvres forme un voile sur tes lèvres »

La répétition de l’interjection souligne l’intensité du sentiment amoureux, tandis que la mention des « lèvres » donne des contours presque charnels à cet amour divin. Il faut y voir une métaphore : c’est par le lexique de la passion que s’exprime l’amour mystique, qui reste ineffable et ne peut se dire qu’indirectement. Le poète évoque ici une vision ineffable, qui donc ne saurait se traduire en mots. D’où le motif de l’obstacle et du voile.

Les formes plus longues

Le recueil intègre aussi des extraits du Masnavî, long poème dont ne sont présentés que des extraits. On y trouve plusieurs histoires qui, sous la forme du conte, paraissent porter l’enseignement de Rûmî. Là où, dans les épopées grecques, l’aède débute par une invocation à la muse, Rûmî, lui, commence par une exhortation à écouter la flûte de roseau, le ney :

« Ecoute la flûte de roseau, écoute sa plainte
Des séparations, elle dit la complainte :
Depuis que de la roselière, on m’a coupée
En écoutant mes cris, hommes et femmes ont pleuré » […] (p. 59)

On trouve également, en fin de recueil, des extraits du Fîhi mâ Fîhi, le « livre du dedans », recueils d’enseignements oraux du maître spirituel. Selon Leili Anvar, on y retrouve ses thèmes chers, mais traités d’une façon plus simple, dans une belle prose « à la fois simple, efficace et imagée ».

Source

Rûmî, La religion de l’amour, textes choisis et présentés par Leili Anvar, éditions Points, collection « Voix spirituelles », février 2011. 7 €.

 

5 commentaires sur « Rûmî, poète de l’amour mystique »

  1. Merci beaucoup pour cet article très intéressant sur la poésie soufisme, et particulièrement la délicatesse dans celle de Rūmi.( cf Le le cantique des cantiques, oui)!
    Merci encor à Leili Anvar , je désire commander son livre bien vite.

    Aimé par 1 personne

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