Rilke en français

Dire de Rilke qu’il est un très grand poète, c’est enfoncer des portes ouvertes. Et pourtant, tel est bien le constat que suscite inévitablement la lecture de n’importe quel poème de Vergers suivi d’autres poèmes français, magnifique recueil paru en 1978 en « Poésie/Gallimard » avec une préface de Philippe Jaccottet.

Des poèmes paisibles

De fait, en ouvrant l’ouvrage au hasard, et avant même de découvrir le nom du préfacier, c’est bien à Philippe Jaccottet que j’ai pensé en feuilletant les poèmes. Ceux-ci sont brefs, généralement composés de deux ou trois quatrains, rarement plus, et surprennent par leur harmonie, leur douceur, dans une époque où l’on publie davantage de poèmes tourmentés que sereins.

Après une journée de vent,
dans une paix infinie,
le soir se réconcilie
comme un docile amant.

Tout devient calme, clarté…
Mais à l’horizon s’étage,
éclairé et doré,
un beau bas-relief de nuages. (p. 107)

On le voit, c’est avec une grande simplicité que le poète parvient à traduire la grâce d’un instant contemplatif. Pas de vocabulaire recherché, pas d’images insolites, pas de tours de force stylistiques, mais simplement des vers libres, où le poète conserve la tradition de la rime tout en se dégageant de l’impératif d’isométrie.

En deux quatrains, Rilke parvient à décrire la tranquillité du soir d’une manière telle que l’on comprenne immédiatement que la tombée du vent, la douceur du crépuscule, déteignent sur l’état intérieur du poète. Sans que celui-ci n’ait besoin de parler de lui-même, on ressent que la paix du paysage est aussi un calme intérieur, le poète étant tout entier absorbé par l’admiration de la lumière du couchant.

Ce caractère paisible se retrouve dans maints poèmes du recueil. Voici un autre exemple :

Douce courbe le long du lierre,
chemin distrait qu’arrêtent les chèvres ;
belle lumière qu’un orfèvre
voudrait entourer d’une pierre.

Peuplier, à sa place juste,
qui oppose sa verticale
à la lente verdure robuste
qui s’étire et qui s’étale. (p. 91)

On remarquera ici que le poème est entièrement composé de phrases nominales dont le nom-noyau n’est précédé d’aucun déterminant. On a donc l’impression d’un paysage comme suspendu dans le temps, où il n’y a rien d’autre à faire que de contempler ses courbes et ses lignes verticales et horizontales. Sans que le poète n’ait besoin de le dire explicitement, on comprend qu’il s’agit d’un paysage harmonieux et paisible.

Cette dimension paisible s’incarne par excellence dans le « verger », « nom rustique », qui donne son titre au recueil :

Verger : ô privilège d’une lyre
de pouvoir te nommer simplement ;
nom sans pareil qui les abeilles attire,
nom qui respire et qui attend… (p. 47)

Présence des anges

« Un ange passe », dit-on parfois pour dissiper la gêne d’un instant de silence. Et des anges passent souvent dans les poèmes de ce recueil. Ils instaurent une dimension spirituelle sans pour autant nous déconnecter de notre monde.

Reste tranquille, si soudain
l’Ange à ta table se décide ;
efface doucement les quelques rides
que fait la nappe sous ton pain.

Tu offriras ta rude nourriture,
pour qu’il en goûte à son tour,
et qu’il soulève à la lèvre pure
un simple verre de tous les jours. (p. 19)

Platon opposait le monde spirituel des Idées et le monde terrestre de la matière. Ici, bien au contraire, on a l’impression d’une réunion de ces deux mondes. Il n’y a pas lieu de déprécier le pain quotidien, la « rude nourriture » et le « simple verre de tous les jours » : cette nourriture rustique convient très bien à l’Ange.

On peut y voir une leçon d’humilité, un rappel de l’adage bien connu : « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Si d’aventure nous rencontrions un ange, il ne faudrait pas nous exalter, nous exciter, mais au contraire rester « tranquille », en se contentant de rajuster la nappe sur la table.

De même, le passage d’une déesse apparaît comme une chose très discrète :

Au midi vide qui dort
combien de fois elle passe,
sans laisser à la terrasse
le moindre soupçon d’un corps.

Mais si la nature la sent,
l’habitude de l’invisible
rend une clarté terrible
à son doux contour apparent. (p. 46)

Ce poème, intitulé « La déesse », ne montre pas une divinité lointaine, observant notre petit monde d’en haut et se riant avec malice des déboires humains. Elle n’est pas ailleurs mais bien ici, dans notre monde à nous, qu’elle ne fait que traverser discrètement, sans que personne ne la voie, mais en laissant derrière elle sa belle lumière.

Citons encore un autre poème où apparaît le motif de l’ange :

Ce soir mon cœur fait chanter
des anges qui se souviennent…
Une voix, presque mienne,
par trop de silence tentée,

monte et se décide
à ne plus revenir ;
tendre et intrépide,
à quoi va-t-elle s’unir ? (p. 172)

La joie du cœur fait chanter les anges. Dans un moment de grâce, la voix du poème parvient à s’élever jusque vers le ciel. C’est beau, tout simplement, et cela se passe de tout autre commentaire.

Visages de la rose

Vingt-quatre poèmes s’inscrivent dans un ensemble intitulé « Les roses ». Bien évidemment, la rose n’est pas une fleur comme les autres. Grâce et beauté des pétales, danger des épines, le motif de la rose est un topos traditionnel, à la forte dimension symbolique. Rainer Maria Rilke en tire de très beaux poèmes.

Je connaissais déjà le premier poème de cette section, sublime :

Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes. […] (p. 125)

Mais les autres poèmes de la section sont tout aussi beaux :

Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés…,
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées. (p. 126)

Le poème ne se départ pas de l’extrême simplicité qui caractérise l’ensemble du recueil, tout en parvenant à traduire de manière admirable la perfection de la rose qui n’est plus seulement une fleur mais bien le livre du bonheur, une sorte de Bible naturelle et immanente que lisent les papillons.

Citons encore un poème :

Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.

On te met dans un simple vase –,
voici que tout change :
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange. (p. 140)

La rose, dans sa perfection même, demeure indicible. Aussi le poème commence-t-il par une exhortation au silence. L’ineffable est, comme le rappelle le TLFi, « ce qui ne peut être exprimé par le langage (en raison de la transcendance d’une réalité qui dépasse l’homme) ». La rose n’est donc pas une fleur comme les autres, mais bien l’image d’une forme de transcendance.

Or, le poème parle de transfiguration, conférant ainsi à la rose un pouvoir presque magique. Et ce qui se transforme, c’est la « phrase », transmutée par la grâce de la rose en chant angélique. Cela peut faire penser à l’opposition entre prose et poésie. La différence entre les deux, ce serait alors la rose.

La préface de Jaccottet

J’ai choisi de ne lire la préface de Philippe Jaccottet qu’après avoir parcouru le recueil lui-même, de façon à ce qu’elle ne m’impose pas une lecture de l’ouvrage. À présent que je l’ai feuilleté, que j’en ait extrait certains poèmes pour les commenter rapidement, revenons aux premières pages du livre signées de la main de l’un des plus grands poètes contemporains, et voyons comment il nous présente son aîné.

Jaccottet commence par citer la fameuse question qui ouvre les Elégies de Duino : « Qui, si je criais, m’entendrait donc, parmi les cohortes des anges… ». C’est une façon d’affirmer le caractère central de la déploration d’une rupture entre le monde terrestre et le monde céleste. La guerre mondiale, la première, aurait rendu impossible la poésie telle que Rilke souhaitait la pratiquer. Une fois la guerre passée, et les Elégies publiées, il se sent plus léger. Écrire en français, c’est donc, pour une part, rejeter le monde germanique, tout en reconnaissant aussi une dette à la fois envers le pays valaisin et envers la France. Pour Philippe Jaccottet, les poèmes français de Rilke reprennent la question inaugurale des Élégies tout en se montrant attentifs à la réalité la plus quotidienne, à ces choses tout à fait banales qu’on avait cessé de considérer — paume, rose, fenêtre… –, replacées à leur juste place dans l’harmonie du cosmos. La « chambre », le « verger » dessinent un « espace angélique ». Il s’agit, en somme, de « dire le simple » et de « célébrer l’ici ».

Pour conclure

Comment conclure, sinon en vous invitant à découvrir, à votre tour, ce magnifique recueil, où l’ode atteint une simplicité qui la rend sublime, et où la poésie atteint sa vérité par la célébration des choses simples. C’est là, je crois, une formidable illustration de cette voix moyenne dont la poésie d’aujourd’hui a besoin, c’est-à-dire qui ne verse ni dans l’emphase excessive d’un romantisme mal compris, ni dans la sécheresse d’expérimentations où la poésie finit par se perdre. La simplicité toute nue : ni prosaïsme, ni fioritures. Une transcendance discrète, jamais imposée, mais qui vient illuminer le poème. Une poésie qui n’oublie pas la notion de beauté. Bref, lisez Rilke.

 

8 commentaires sur « Rilke en français »

  1. Tenez, en réponse à Rilke, je vous offre ces quelques vers extraits du recueil de Hélène Dorion, que j’ai découverte aujourd’hui au festival America :
    Comme résonne étrangement la vie
    que tu vois se lever, au milieu du brouillard
    de l’enfant que tu étais, hier encore
    à la table où ton père, ta mère
    fouillaient le quotidien, sarclaient
    la terre, arrachaient les herbes égarées
    parmi les tulipes hautes
    qui flottent encore dans le jardin comme
    des étoffes, et mesurent les vents à venir.
    in « Comme résonne la vie.. »

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