Le fort de l’Agaisen à Sospel

Cela faisait longtemps que je n’avais pas publié d’article pour la catégorie « Langue et culture niçoises ». En voici un qui parle d’un élément intéressant du patrimoine local. Je n’ai pas toujours l’opportunité de profiter des Journées Européennes du Patrimoine, mais il se trouve que, cette année, j’avais un peu de temps. Alors, j’ai feuilleté le programme sur Internet, à la recherche d’un monument qu’il est impossible de voir le reste du temps. Et je suis tombé sur le fort de l’Agaisen à Sospel, qui fait partie intégrante de la ligne Maginot. Je ne m’attendais pas à visiter quelque chose d’aussi grand ni d’aussi bien conservé. Récit en images.

Sospel, village de l’arrière-pays mentonnais

Le Pont-Vieux de Sospel (photo personnelle)

Sospel est un charmant village du moyen-pays mentonnais, coupé en deux par le cours de la Bévéra. Le Pont-Vieux qui enjambe la rivière, très pittoresque, date du Moyen-Âge ; il est doublé par le Pont de la Libération, plus adapté à la circulation automobile.

Il faut précisément traverser ce pont et poursuivre assez longtemps sur une petite route très étroite et très sinueuse avant d’arriver au fort de l’Agaisen. Il n’y a aucun panneau qui indique la route, aussi ai-je dû faire confiance à mon GPS, à mesure que le chemin se rétrécissait et s’enfonçait dans la forêt, à n’en plus finir.

Une fois parvenu quasiment au faîte de la montagne, un bunker s’ouvre à flanc de falaise, fermé par un pont-levis métallique. Si l’on grimpe jusqu’au sommet, on découvre, entre les pins et l’aire de décollage de parapente, des demi-sphères métalliques qui sont les seuls indices de la présence d’un vaste monument souterrain.

La ligne Maginot

Très peu d’éléments dépassent de la surface (photo personnelle)

Limiter le nombre et la taille des issues était bien sûr nécessaire pour protéger du mieux possible cet ouvrage défensif, construit pendant les années trente afin de défendre la frontière. Ce fort faisait partie intégrante de la ligne Maginot, vaste succession de postes fortifiés protégeant les limites du territoire français. Il ne faut pas s’imaginer cette ligne comme une sorte de muraille de Chine, ou comme un ouvrage souterrain continu. Il s’agirait plutôt d’une ligne en pointillés, représentée par une succession de bunkers. On parle souvent de sa partie nord, celle qui longe la frontière avec l’Allemagne, et on précise plus rarement qu’elle avait son prolongement dans les Alpes, et, paraît-il, jusqu’en Corse.

Vue de l’extérieur du fort (photo personnelle)

Comme l’explique le guide, il s’agit d’un ouvrage strictement défensif. Aussi les armes n’étaient-elles pas tournées vers l’Italie, mais en direction des forts voisins, de façon à maintenir une ligne de feu infranchissable tout au long de la frontière.

Seule une tourelle, actuellement en cours de réfection, est capable de tirer à 360 degrés, et c’est la seule qui a effectivement servi lors de la Deuxième guerre mondiale, avant même que soit nécessaire l’utilisation des autres armements.

Les assaillants italiens ont ainsi été arrêtés avant d’avoir atteint la ligne. Les combats ont duré quelques jours, pendant lesquels de nombreux obus ont été lancés. Il paraît qu’on peut facilement en trouver des éclats en se promenant dans la campagne avoisinante. C’est ainsi que la ligne Maginot a parfaitement rempli son rôle et n’a jamais été vaincue.

Une ville souterraine

L’entrée, protégée par un pont-levis et par des fusils mitrailleurs, paraît infranchissable (photo personnelle)

Une fois entré à l’intérieur, on est surpris par les dimensions de l’ouvrage. Celui-ci abritait environ 400 soldats, ce qui fait quand même pas mal de monde ! Heureusement, le fort n’a pas été construit à la va-vite. Il a été minutieusement pensé pour parer à toutes sortes d’attaques et de problèmes. Dès le début des années 1930, on savait que la guerre éclaterait tôt ou tard, et l’on s’y est préparé pendant plusieurs années. Aussi le site dispose-t-il d’équipements qu’il serait sans doute exagéré de qualifier de confortables, mais qui surpassent malgré tout en modernité ce que les habitants de la région connaissaient : électricité, eau courante, air conditionné, toilettes…

Une atmosphère conditionnée et filtrable

Entrer à l’intérieur du fort, c’est un peu pénétrer dans un autre monde. Alors qu’un chaud soleil, comme il y en a encore en septembre, éclairait l’esplanade, l’intérieur est au contraire très sombre, froid et humide. De vieilles ampoules électriques, du même type que celles qui brillaient il y a plus de quatre-vingts ans, jettent une lumière crue de loin en loin. À l’intérieur, tout est fonctionnel, précis, pensé pour cette chose horrible, la guerre.

Les filtres pour la purification de l’air (photo personnelle)

Notre guide nous montre d’abord la salle des filtres. En cas d’attaque au gaz toxique, les habitants du fort avaient les moyens de se protéger contre l’asphyxie. Dans l’ensemble de l’ouvrage souterrain, des tuyaux évacuent l’air vicié et apportent un air sain. La plupart du temps, l’air est simplement puisé dans la saine atmosphère de la campagne sospelloise. Mais en cas d’attaque, l’air pouvait circuler à travers d’énormes filtres composés de couches de papier et de charbon, filtrant l’air contre les principaux gaz toxiques utilisés à l’époque.

 

Une cuisine toute équipée, mais pas de réfectoire

La cuisine (photo personnelle)

Nous sommes ensuite conduits dans la cuisine, dont le guide nous vante les équipements modernes pour l’époque, tout en précisant que, afin d’économiser l’espace, il n’y avait en revanche pas de réfectoire. Les soldats mangeaient dans leur dortoir ou à leur poste de travail. La nourriture était transportée dans des récipients en métal jusqu’à l’endroit où elle allait être consommée.

Dans l’entrée, un menu est affiché. Un visiteur juge que cela n’avait pas l’air trop mauvais. Le guide confirme : la nourriture était le seul plaisir de ces soldats qui vivaient en permanence sous terre.

Nous visitons aussi les toilettes. Un panneau indique qu’il faut passer d’abord par l’urinoir avant d’utiliser les toilettes turques. Le confort de ces toilettes nous semble assez rudimentaire, et pourtant c’était un réel progrès par rapport aux forts de la génération précédente, où il fallait se contenter des fossés, ce qui posait des problèmes d’odeur, mais aussi et surtout d’hygiène. Un peu plus loin se trouvent les lavabos. Il n’y avait ni douche, ni, évidemment, baignoire, mais simplement des lavabos pour se laver. L’eau froide qui sortait des robinets devait suffire à éviter que les soldats ne prennent trop de temps à leur toilette.

L’usine

Les gros alternateurs (photo personnelle)

On nous conduit ensuite dans ce que les guides appellent l’usine. Il s’agit en vérité d’une vaste pièce où se trouvent trois alternateurs, destinés à produire l’électricité nécessaire pour rendre le fort totalement autonome. Au quotidien, le fort était alimenté par le courant EDF, mais en cas d’urgence, tout était prévu pour que le complexe ne manque pas d’électricité. Et deux de ces alternateurs fonctionnent encore. On nous en fait la démonstration. Un gros moteur comme celui-là ne se démarre pas simplement à la manivelle. Il faut un autre moteur, plus petit, pour le mettre en route. On voit alors une grosse roue tourner et toute une série de pistons monter et descendre, dans un vacarme assourdissant.

Les postes de commandement

Pour le téléphone (photo personnelle)

Nous visitons ensuite les postes de commandement. C’est l’endroit où les informations arrivent et où les ordres repartent. Autant dire que, ici, le téléphone est roi. Dans un coin de la pièce trône un imposant commutateur téléphonique, où un opérateur connectait les câbles nécessaires à l’établissement de la communication. On peut voir aussi une antique machine à écrire, de nombreuses cartes géographiques accrochées aux murs et étalées sur les tables.

Le transmetteur d’ordres (photo personnelle)

Le guide l’a plusieurs fois rappelé, les soldats ne faisaient jamais feu de leur propre initiative, même s’ils avaient l’ennemi en ligne de mire. Leurs tirs correspondaient à des ordres émanant du poste de commandement. Pour transmettre ces ordres, une étrange machine permettait de faciliter la communication. Elle ressemble à une horloge dotée d’un gros cadran avec une aiguille. Le cadran indique les noms de différents ordres de tir. Il suffisait de pointer l’aiguille sur un ordre pour qu’une alarme retentisse à l’endroit où se trouvaient les soldats prêts à faire feu. Là, une « horloge » similaire pointait l’ordre demandé. Il fallait alors superposer une deuxième aiguille à la première, pour faire remonter au PC que l’ordre avait bien été pris en compte.

Nous passons ensuite par les dortoirs, où les lits sont toujours là, même s’il ne reste que la structure métallique et non les draps et couvertures qui ont dû vieillir.

Les tirs de mortier

Le canon est orienté à 45 degrés (photo personnelle)

Il faut ensuite gravir cent marches d’escalier pour accéder à l’endroit où l’on tirait. Le monte-charge n’était utilisé que pour le transport de matériel, et les soldats empruntaient l’escalier. Nous montons lentement, l’escalier étant très étroit, avant d’arriver dans une pièce assez vaste, où ce qui surprend à première vue, c’est l’absence de jour. Il n’y a pas davantage de fenêtre dans cette salle que dans toutes les autres, alors même que nous sommes à la surface. Les soldats tirent sans voir ce sur quoi ils tirent. Il leur suffit de disposer leur arme selon les coordonnées transmises par le commandement. La fenêtre de tir elle-même est obstruée, ne laissant passer que le canon.

La fusée qui s’insère dans le canon (photo personnelle)

Le guide nous montre les petites fusées remplies de poudre ou de billes de métal qu’il fallait insérer par l’arrière dans le canon. Elle est ici posée sur un tabouret, bien entendu vidée de sa poudre. En touchant le sol, la charge explosive faisait voler l’obus en éclats, tuant au passage les personnes qui se trouvaient à proximité. Il s’agissait de tirs paraboliques, en cloche. Le canon est donc pré-réglé sur la distance maximale, orienté à 45 degrés. Pour tirer moins loin, il fallait laisser s’échapper une partie des gaz, détournant ainsi une partie de l’énergie de l’explosion.

(photos personnelles)

On nous montre ensuite un autre engin de guerre, qui tire, si je me souviens bien, des obus d’une forme différente, plus cylindriques. En forme d’obus, donc. Il est doté d’un dispositif de sécurité, rendant impossible son utilisation pendant que la fenêtre est fermée. Comme le précédent, celui-ci non plus n’a pas servi pendant la guerre, les Italiens ayant été arrêtés dans leur progression avant qu’il ne soit nécessaire d’y recourir.

Pour les tirs rapprochés, il y avait des fusils mitrailleurs, rechargés par des « camemberts ». Ils étaient capables de tirer en rafale pendant une quinzaine de secondes. La présence d’un « camembert » de chaque côté du fusil permettait de continuer à tirer pendant que l’on rechargeait l’autre côté. La puissance de feu était donc continue. On nous montre aussi des trous desquels l’on pouvait lancer des grenades. Afin de s’assurer que celles-ci n’explosent pas à l’intérieur, on ne les dégoupillait qu’une fois insérées dans le trou, en actionnant un levier.

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L’écho

Notre guide nous conduit ensuite à l’entrée d’un long et étroit couloir. Celui-ci conduit vers une partie non accessible pour les visiteurs, un poste d’observation où il faut grimper à l’aide de dangereuses échelles. Mais l’intérêt du couloir réside dans sa longueur. Celle-ci est d’abord indiscernable, le couloir étant laissé dans l’obscurité. Le guide frappe alors vigoureusement le sol du pied, et l’on entend, une seconde plus tard, l’écho revenir. Il actionne alors un levier, le couloir s’illumine. C’est à peine si on en voit le bout.

L’infirmerie

L’infirmerie est également assez impressionnante, avec son bloc opératoire intégralement carrelé où la table d’opérations est ceinte d’étranges arceaux de métal, avec sa salle d’examen où le lit fait froid dans le dos. Les instruments de chirurgie sont étalés sur une table. On se dit que des hommes ont dû passer de sales moments dans ces endroits-là.

Des forts semblables dans tout le département

Même si la visite est fort instructive, on n’est pas fâché de revoir la lumière du jour en ressortant. La visite, qui dure environ une heure et demie, nous plonge, malgré la bonne humeur du guide, dans l’univers inhumain de la guerre. Dans cet immense fort souterrain, tout a été pensé pour parer au pire. Et des forts de ce genre, bâtis sur le même modèle, il y en a de nombreux dans la région, tout au long de la frontière italienne. Juste au-dessus de Sospel, sur l’autre rive de la Bévéra, se trouve ainsi le fort Saint-Roch, très semblable, mais aménagé en musée. Lorsque je l’ai visité, il n’y avait personne. Cela fait bizarre de se retrouver seul, dans de longs souterrains, en poussant de lourdes portes blindées, tandis que des hauts-parleurs retransmettent des bruits d’alarmes et d’ordres de tir, et que ronronnent les machineries de la ventilation.

Visiter ce fort, c’est se souvenir que la guerre a eu lieu, ici, chez nous, il y a seulement quatre-vingts ans. Mes grands-parents l’ont connue. C’était hier. Elle existe, encore, hélas, en de nombreux points du monde. Cela ne devait pas être drôle de vivre dans ces années trente où l’on savait que la guerre aurait lieu, qu’elle risquait d’être aussi horrible que la première, et où l’on s’y préparait. Cette idée-là m’a marqué. La perspective de la guerre dans toutes les pensées. La peur. Comment peut-on vivre en sachant que ce n’est qu’une question d’années avant que la guerre n’éclate ? La perspective de la guerre comme une certitude. Le fait même d’avoir à bâtir des fortifications de ce genre. Visiter ce fort ne suffit sans doute pas à mesurer toute l’horreur de la guerre. Mais cette visite est suffisante pour renforcer la conviction que la paix est précieuse, et que nous avons tous, chacun à la mesure de nos moyens, un petit rôle à jouer, aussi minime soit-il, pour éviter que le pire ne survienne à nouveau.

C’est promis, l’année prochaine, je choisirai des monuments de notre patrimoine a priori plus joyeux. Pourquoi pas, par exemple, le château de Villeneuve-Loubet, qui n’ouvre ses portes au public que lors de ces Journées du Patrimoine, étant le reste du temps la demeure du marquis de Panisse-Passis ? Ou encore, le château de Vaugrenier, lui aussi inaccessible le reste de l’année ? Et pourquoi pas encore, la propriété Marro, vaste jardin écologique en plein cœur de Cagnes-sur-Mer ?

Avant de vous quitter, si le patrimoine vous intéresse, je vous rappelle que, dans un précédent article, j’avais insisté sur la Préhistoire et l’Antiquité dans les Alpes-Maritimes, un département décidément très riche en histoire. Et voici quelques images du beau village de Sospel, pour finir en beauté.

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7 commentaires sur « Le fort de l’Agaisen à Sospel »

  1. La ligne Maginot dans notre département est exceptionnelle ! De nombreux forts ou points d’appuis existent toujours et sont dans un état exceptionnel ! Il faut aussi rajouter que ce sont les seuls qui ont tenu !!

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      1. oui , mais d’autre comme pont st Louis ont menés des batailles héroïques empêchant des divisions entières de rentrer sur le territoire national !!

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