Saluons dès aujourd’hui la beauté !

Chaque année, je suis très attentif aux manifestations du Printemps des Poètes. À titre personnel, d’abord, toujours heureux d’assister à de beaux moments de poésie organisés près de chez moi. À titre professionnel, ensuite, car je suis désireux de transmettre à mes élèves ma passion pour la poésie. Or, je viens d’apprendre que le thème du prochain printemps (en mars 2019, donc) sera la Beauté. Un tel thème est particulièrement réjouissant. Voici quelques réactions à chaud sur cette nouvelle, qui seront ensuite complétées par de nombreux articles tout au long de l’année.

Qu’est-ce que la beauté en poésie ?

Buste de Platon, copie romaine d’un original grec antique, source Wikipédia

Définir la beauté n’est sans doute guère plus aisé que de définir la poésie elle-même. Songeons que c’est là toute une branche de la philosophie, qu’on appelle l’esthétique, qui s’attelle depuis des siècles à la question, et qu’il a probablement été écrit sur le sujet de quoi remplir des rayonnages entiers. Il faudrait, pour aborder la question de façon sérieuse, se souvenir du rapprochement platonicien entre le beau, le vrai et le bien, revoir Kant qui distingue le beau et le sublime, relire l’Esthétique de Hegel, et évidemment s’intéresser aux approches phénoménologiques et psychanalytiques du beau…

Une notion en constante évolution

Pour aujourd’hui, contentons-nous de rappeler que l’idée que les hommes se font de la beauté varie au cours des siècles. Le goût, c’est-à-dire la faculté d’apprécier les choses en termes de beauté, évolue. Pour schématiser à très gros traits, on peut distinguer plusieurs périodes.

Célébrer la perfection de la Création
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La naissance de Vénus (Sandro Botticelli, Wikimedia commons)

Pendant l’Ancien Régime, l’idéal poétique consistait essentiellement à exceller dans l’imitation des Anciens, à exprimer la beauté d’un ordre du monde conçu comme éternel et immuable. L’Univers, conçu par Dieu, était considéré comme parfait, et l’art consistait donc à célébrer la perfection de la Création divine. La créativité s’exerçait au sein de formes fixes, ballade, rondeau, sonnet, qui n’étaient pas perçues comme un carcan. Lisez Ronsard et Du Bellay, et vous verrez à quel point la même forme du sonnet parvient à engendrer des poèmes très différents entre eux.

Un profond renouvellement des esthétiques poétiques
Le poète, dramaturge et romancier Victor Hugo (Wikipédia)

La Révolution française a profondément changé la façon de voir le monde. Bien des choses que l’on croyait éternelles et immuables se sont révélées transitoires et contingentes. Dès lors, il n’y a plus de raison de se contenter de respecter une tradition. Aussi est-ce précisément au XIXe siècle que l’on va assister à un profond renouvellement des esthétiques poétiques.

On fait souvent de Baudelaire le père de la poésie moderne, mais le renouvellement est sensible dès le romantisme. Hugo n’est-il pas, déjà, ami de l’enjambement ? C’est aussi le romantisme qui a réinterrogé la notion de beauté. À la beauté apollinienne, harmonieuse, symétrique, régulière, on a ajouté la beauté dionysiaque, foisonnante, baroque, passionnée… Ou plutôt, on s’est ressouvenu de ce deuxième aspect de la beauté. Cela correspond à la redécouverte du Moyen Âge, à la peinture de sentiments exaltés, à la valorisation d’animaux auparavant considérés comme hideux, tels le crapaud.

Faire du beau avec du laid
Charles Baudelaire, par Carjat (Wikimedia Commons)

Le dix-neuvième siècle fait ainsi bouger les frontières entre beauté et laideur. L’exemple le plus typique de ce phénomène reste la fameuse Charogne de Baudelaire, magnifique poème qui fait une peinture très pétillante d’un cadavre. Et, comble du culot, Baudelaire ne se gêne pas pour comparer cette charogne à la femme aimée.

Empruntant sa métaphore à l’alchimie, Baudelaire décrit la poésie comme ce qui permet de changer la boue en or. On voit donc que le matériau de départ, l’objet à décrire, n’est plus forcément noble ou beau en soi. C’est l’art du poète qui va rendre beau ce qui ne l’était pas au départ. Faire du beau avec du laid, c’est une idée assez moderne.

Rimbaud fait sans doute un pas de plus. Au début de la Saison en Enfer, il affirme avoir injurié la Beauté assise sur ses genoux. Il affirme vouloir s’implanter des pustules sur le visage. Mais, à la fin de la Saison, il a cette phrase admirable : « Je sais aujourd’hui saluer la beauté ».

Je me demande (cela demanderait à être plus mûrement réfléchi) si, avec Rimbaud, on n’assiste pas à une redéfinition de la beauté en termes de nouveauté. « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles », disait-il (autre très belle phrase). Dans les Lettres à Demeny, il se montre très critique envers la production poétique de son siècle, trouvant les romantiques très « fadasses », seul Baudelaire trouvant grâce à ses yeux (« un vrai dieu »).

Ce qui me semble plus certain, c’est que le XIXe siècle correspond à une progression de l’individualisme. On n’est plus sujet d’un roi, membre d’un corps, maillon de la grande chaîne de l’univers, mais avant tout un individu qui revendique sa singularité et sa liberté. Mais les écrivains et artistes se regroupent malgré tout en mouvements et en écoles : romantisme, réalisme, naturalisme, impressionnisme, symbolisme, surréalisme…

Le Beau est-il relatif ?

Un lotus (Pixabay)

Faut-il pour autant céder à l’idée que le Beau serait strictement relatif ? On connaît l’adage : « des goûts et des couleurs, on ne discute pas ». Chacun aurait une conception personnelle de la beauté, qui serait différente de celle des autres, et qui ne serait ni meilleure ni moins bonne que celle d’un autre. Ce qui est beau pour moi peut très bien être laid pour toi, c’est notre droit de juger comme nous voulons.

Qu’il y ait des variations dans l’appréciation de la beauté, c’est chose certaine, mais il me semble difficile d’en rester à un pur relativisme. Car, malgré tout, beaucoup de choses font consensus, tant d’ailleurs en ce qui concerne le goût que le dégoût. Nous appartenons tous à une même espèce humaine, ce qui fait que, aussi grandes que soient les différences qui nous séparent, y compris dans la façon de juger du beau, il y a peut-être aussi des universaux.

La beauté au XXe siècle

Le XXe siècle prolonge les tendances du siècle précédent : remise en cause des formes poétiques traditionnelles, prédilection pour le vers libre et la prose, remise en question de l’idée qu’il y aurait des thèmes « poétiques » en soi, possibilité de puiser dans toutes les époques et toutes les cultures, affirmation de la liberté absolue du créateur, susceptible d’adopter toutes les formes, de traiter tous les sujets, y compris les plus prosaïques. Est-ce la définition de la beauté qui change, ou bien est-ce que les artistes ont simplement désiré faire autre chose que du beau ?

Pensons, par analogie, à la peinture, au cubisme. Les peintres cubistes sont aujourd’hui mondialement reconnus, parce qu’ils ont su nous faire voir le monde autrement que nous avons l’habitude de le percevoir. Il s’agit alors moins de produire des portraits flatteurs que de déceler une vérité nouvelle à travers une autre façon de représenter, par la juxtaposition des points de vue. Dira-t-on que le résultat est moins beau ? Ou plutôt qu’il correspond à une autre forme de beauté ?

En littérature, pensons au lettrisme d’Isidore Isou. La poésie devient alors une succession de phonèmes sans signification. Il s’agit, bien entendu, d’un exemple extrême, utile à la poésie en ce qu’elle lui permet de s’interroger sur elle-même, mais pas forcément convainquant en tant qu’œuvre d’art.

Et aujourd’hui ?

La notion de beauté est-elle obsolète ? Personnellement, cela me chagrinerait beaucoup que cela soit le cas, et sincèrement, je ne le pense pas. Mais il n’est pas sans intérêt de se poser la question. Peut-on faire de l’art sans se préoccuper de beauté ? C’est là un sujet de dissertation de philo assez coriace !

Mais la beauté ne finit-elle pas par surgir, malgré tout, dans l’esprit du lecteur ou du spectateur, du moment qu’on lui donne à voir quelque chose qu’on lui présente comme une œuvre d’art censée être belle? Un lecteur ou spectateur ne finira-t-il pas, à force d’observer et de réfléchir, par trouver de la beauté même là où l’artiste n’avait pas voulu en mettre ?

Toujours est-il qu’aujourd’hui, la notion de beauté ne va pas de soi, et c’est ce qui la rend d’autant plus intéressante. Il sera passionnant d’interroger des poètes contemporains sur leur rapport à la beauté. J’espère avoir l’occasion de le faire dans le courant de cette année.

La notion de beauté me semble également fondamentale pour penser ce que certains appellent une « crise » de la poésie. On sait que la poésie se vend peu, et qu’elle se lit peu. On sait qu’aucun poète contemporain ne vit exclusivement de sa poésie. La poésie contemporaine reste très méconnue du grand public, y compris d’ailleurs de personnes cultivées, qui lisent des romans, des essais, qui s’intéressent à toutes sortes de choses, mais pas à la poésie. Serait-ce que les poètes contemporains sont trop en avance sur leur temps ? Ont-ils une conception trop fine de la beauté pour que celle-ci soit communicable au grand public ? Ou bien ont-ils, tout simplement, délaissé la beauté au profit de recherches qui ne parviennent pas à intéresser les foules ?

Autre question : est-on nécessairement réac quand on n’adhère pas à certaines formes d’art, souvent intéressantes conceptuellement mais qui émeuvent peu ? Ce qui implique cette autre question, davantage philosophique : la beauté est-elle un plaisir des sens ou un plaisir de l’intellect ? La beauté doit-elle, pour mériter ce nom, émouvoir, toucher, s’adresser à notre sensibilité ? Un concept peut-il être beau ?

Affaire à suivre !

Bref, je n’ai fait ici que jeter des idées pêle-mêle, en vrac, en espérant qu’elles vous feront réagir et qu’elles susciteront des commentaires. Il faudra, bien entendu, poursuivre la réflexion, voire sans doute amender certaines idées un peu trop vite avancées. Tout au long de l’année scolaire, je vous proposerai des poèmes dont la beauté est un thème central. J’essaierai d’interroger des poètes contemporains sur la notion. Je proposerai aussi des articles consacrés à l’exploitation pédagogique du Printemps des Poètes en classe, car je compte bien y intéresser mes élèves.

14 commentaires sur « Saluons dès aujourd’hui la beauté ! »

  1. Les questions soulevées sont plus qu’intéressantes et d’une certaine façon, elles envahissent régulièrement mes pensées. Même si mon domaine n’est pas celui de la poésie, j’y vois de jolis parallèles, sans doute de par son essence philosophique. Dans tous les cas, je me réjouis de lire les prochains articles. Commentaire certes peu constructif, mais une petite charnière pour signaler que j’ai découvert tout récemment ce blog et que j’en apprécie grandement le contenu.

    Aimé par 1 personne

  2. Il me semble malgré tout que la poésie reste relativement plus accessible et plus « sage » que les arts plastiques ou même la musique qui semblent pouvoir se permettre toutes les audaces.
    Merci pour cet article très passionnant ! Je suis d’accord avec une définition du beau basée sur l’émotion et non sur l’intellect.

    Aimé par 1 personne

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