Qu’est-ce que la structure d’horizon ?

Je voudrais aujourd’hui vous parler d’un concept fort utile pour penser la poésie moderne et contemporaine. Il a été pensé par Michel Collot dans un livre paru aux éditions Puf en 1989. Il s’agit de la notion de structure d’horizon. Quelques explications s’imposent.

Qui est Michel Collot ?

Né en 1952, Michel Collot est un poète et un universitaire français. Il est professeur de littérature française à l’Université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris III). Le site « canal U » le présente comme le directeur de l’équipe de recherches « Écritures de la modernité », et le site de la Sorbonne en fait en outre un membre du laboratoire THALIM, acronyme de « Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité ». Le site de l’ENSA-Dijon précise en outre que Michel Collot est membre de l’Institut Universitaire de France.

Ce spécialiste de poésie française moderne et contemporaine s’intéresse particulièrement à la notion de paysage. Ainsi participe-t-il notamment à un programme de recherches intitulé « Vers une géographie littéraire », comme l’indique le site de THALIM.

Comme l’indique le site de l’ENSA-Dijon, cette notion de paysage paraît d’autant plus importante qu’elle semble avoir été longuement négligée par une époque marquée par l’exode rural, l’urbanisation galopante, et le mépris de l’environnement. Aujourd’hui où l’écologie apparaît enfin comme un enjeu de premier plan, où l’on se rend compte que les activités humaines détruisent la nature, la notion de paysage apparaît comme un moyen de penser autrement.

Le site Poezibao précise que Michel Collot a cherché, à travers ses différents ouvrages, à s’opposer à la pensée textualiste qui dominait alors les études poétiques. De même, la quatrième de couverture de La poésie moderne et la structure d’horizon manifeste la volonté de s’écarter des voies formalistes et structuralistes. Michel Collot s’est donc tourné vers la philosophie, et en particulier la phénoménologie, pour mieux penser la poésie moderne et contemporaine.

Retour du sujet

L’introduction de l’essai reflète l’ambition de l’auteur de présenter rien moins qu’une nouvelle méthode d’approche des textes poétiques, où la notion d’horizon serait centrale. Contrairement à la lecture « fermée » des formalistes, il propose une lecture ouverte, prenant en compte « un sujet, un monde, un langage ».

En effet, pour Michel Collot, « l’écriture poétique, loin de se replier sur elle-même, vise constamment un dehors. Mais cet horizon renvoie aussi, très souvent, par le jeu de la métaphore, à l’espace intérieur de la conscience poétique, et à l’espace du texte lui-même ».

Plus qu’un simple thème poétique, l’horizon est donc une véritable structure selon Michel Collot. Cette notion d’horizon permet de préciser, phénoménologie à l’appui, comment les poètes évoquent le monde, selon un point de vue toujours particulier, ouvert sur l’inaccessible.

Qu’est-ce que l’horizon ?

Avant d’aller plus loin dans un résumé des idées majeures de l’essai de Michel Collot, je voudrais que nous considérions ce qu’est l’horizon. Qu’est-ce que l’horizon ?

Le dictionnaire dit que c’est une « ligne circulaire où la terre et le ciel semblent se rejoindre et qui limite le champ visuel d’une personne en un lieu ne présentant pas d’obstacle à la vue« .

L’horizon est donc quelque chose de réel, que l’on peut dessiner, c’est la limite objective du paysage visible, et en même temps quelque chose d’immatériel, dans la mesure où l’on ne peut se rendre à l’horizon.

En ce sens, la citation du philosophe Alain fournie par le dictionnaire est très éclairante : « Il n’y a point d’horizon. Cette ligne coupante entre le ciel et l’eau, jamais le marin ne la trouve, ni ne la trouvera. Cette ligne sinueuse des bois et des montagnes, et cette brume richement colorée, allez-y voir; c’est partout comme ici, troncs, feuilles, sentiers, rochers.« 

L’horizon a donc quelque chose de paradoxal, en ce qu’il existe et n’existe pas. Il n’y a d’horizon que dans le regard d’un sujet percevant. L’horizon n’est pas une réalité absolue, mais une réalité relative à un regard situé à un certain endroit et qui observe le monde d’un certain point de vue. Déplacez-vous, et l’horizon sera tout autre. L’horizon est à la fois la clôture du visible et l’ouverture vers des paysages imaginables.

On comprend donc que l’horizon intéresse la phénoménologie. Qu’est-ce que la phénoménologie ? C’est une branche de la philosophie qui part de la réalité concrète telle qu’elle nous apparaît. La notion de perception est donc très importante pour la phénoménologie, qui s’est par exemple intéressée aux concepts de point de vue, de visible, d’invisible.

Poésie et phénoménologie face à l’horizon

Toute la première partie de l’ouvrage de Michel Collot est donc destinée à faire se rencontrer les poètes et les philosophes autour de cette notion d’horizon.

Horizons interne et externe

  • S’appuyant sur Husserl, Michel Collot montre que les objets ont un horizon interne. Ils ont une partie visible et une partie invisible. On ne peut pas tout voir d’un objet. Les poètes se servent de cet horizon interne pour suggérer le mystère de toute chose, une « secrète altérité ».
  • Il y a aussi un horizon externe, un horizon ouvert et infini se confondant peu ou prou avec le monde lui-même, toile de fond de toute chose. Car les êtres et les objets ne sont pas isolés du reste du monde, mais profondément interreliés. Et les poètes le savent bien.

Perspective et incarnation

Comme l’a montré Merleau-Ponty, notre perception des choses dépend de notre point de vue. Nous ne voyons jamais qu’une perspective parmi d’autres, et il n’en est aucune qui permette de tout voir de la chose. Il y a, nous dit Michel Collot, une « profondeur insondable » que les poètes ont cherché à appréhender.

Ainsi les poètes sont-ils attirés par l’horizon pour ce que celui-ci recèle de possibilités infinies. Il est un au-delà du visible. Il est à la fois ce qui ouvre vers l’inconnu et ce qui empêche d’y accéder. À la fois une sensation d’infini et un sentiment de l’inaccessible.

C’est l’incarnation qui limite ainsi notre perception des choses, rendant impossible la vision du très loin (l’au-delà des cimes) comme du tout près (nous-même, l’intérieur de notre corps, notre propre regard).

« Pour l’imaginaire contemporain […], dit Michel Collot, buter du regard contre une opacité irréductible, celle du corps ou celle de l’horizon, équivaut le plus souvent à toucher le fond des choses, le principe invisible de toute visibilité. »

Horizon et transcendance

Les philosophes font de l’horizon un moyen d’articuler l’être et l’étant. Et les poètes voient dans l’horizon une façon d’exprimer la transcendance. L’horizon étant cette limite du visible par delà laquelle commence l’infini.

Horizon et temporalité

L’horizon n’est pas seulement spatial mais aussi temporel. Le présent est lui-même fait d’absence. Aussi les poètes parlent-ils du hors-temps, de l’éternité, de la fuite du temps, des époques qui ne sont plus, ou des temps à venir, des possibles qui s’ouvrent à nous, jusqu’à la certitude finale de la mort. Tous ces thèmes poétiques, Michel Collot les retraite à l’aune de ce que nous en apprend la phénoménologie.

Horizon et altérité

La notion d’horizon permet également de penser autrui. L’autre n’est-il pas, comme l’horizon, tout à la vois visible et mystérieux ? On ne peut pas savoir ce qui se passe dans la tête des autres. L’autre, aussi proche qu’il soit pour nous, conserve une part d’étrangeté. Mais nous avons aussi besoin d’autrui en ce qu’il rend possible l’objectivité, laquelle n’est jamais qu’un accord entre un grand nombre de subjectivités. Sans autrui, les choses n’ont pas la même profondeur. Et se mettre à la place de l’autre, c’est élargir son horizon.

Autrui est à la fois opaque et ouvert sur l’infini. Michel Collot cite, pour le prouver, un poème des Fleurs du Mal de Baudelaire et un poème de Milosz, avec comme commentaire l’idée que « cette métaphorisation de l’Autre comme horizon correspond souvent à une valorisation du mystère et de l’étrangeté ».

Horizon et inconscient

Toute la deuxième partie de l’ouvrage de Michel Collot, que je ne résumerai pas, montre l’intérêt qu’il y a à prendre appui, non plus sur la phénoménologie, mais sur la psychanalyse, pour comprendre l’horizon en poésie.

Horizons du poème

La notion d’horizon se révèle ainsi féconde pour penser la poésie moderne et contemporaine. En témoigne la troisième partie de l’ouvrage, intitulée « Horizons du poème ». Celle-ci passe en revue des thèmes majeurs de la poésie, envisagés à partir de la notion d’horizon : l’expérience poétique, l’appel, l’attente, l’errance, le moi, le monde.

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