L’humanité claudicante chez J.-M. Maulpoix

Comme vous le savez peut-être si vous avez lu d’autres articles de ce blog, j’aime beaucoup la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Sa prose poétique, immédiatement reconnaissable à son ampleur et à ses inflexions, développe, d’un recueil à l’autre, un lyrisme humaniste qui convient parfaitement à notre temps, dont il partage les doutes et les incertitudes, tout en laissant place aussi à l’espérance. J’aime l’authenticité de cette voix partagée entre inquiétude et apaisement. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un extrait de L’instinct de ciel qui m’a particulièrement plu.

Un instinct de ciel

Jean-Michel Maulpoix (Wikipédia)

Le titre de L’instinct de ciel, emprunté à Mallarmé, évoque la condition de l’homme contemporain, dans une époque qui se passe volontiers des dieux mais en conserve secrètement le désir. Aussi les différents poèmes en prose, plus longs que ceux de Une histoire de bleu avec lesquels ils ont été réédités chez Gallimard, livrent-ils la méditation d’un poète qui observe chez ses semblables la même soif d’ « autre chose » qu’il éprouve en lui-même.

Le quatrième poème présente des êtres humains, hommes, femmes et enfants, que leur précarité même rend sublimes :

« Ils sont venus en claudiquant depuis l’autre côté de la mer. Portant sur leur dos des continents bossus, des paquets de linge et des grappes d’enfants. Fatigués de planter leurs bâtons dans les vagues, les yeux pâlis, grillés de sel, les cheveux déjà blancs, ils sont sortis du large avec armes et bagages, depuis le fond des siècles, brassant le vent, ouvrant les paumes, arrêtant les oiseaux en vol pour leur raconter leur exil… Par milliers on les vit venir, comme sur un navire invisible, avec des compliments pour les sirènes, des mots d’amour pour les noyés, le cœur gros comme le cœur de Dieu, piétinant leur chagrin aussi lourd que la mer, sachant que nul ne les attend à l’autre bout du monde, quittant en vérité ce vers quoi ils cheminent, puisque tel est leur sort : ne venir de nulle part, ne s’en aller nulle part. »

Des migrants (pixabay)

Qui sont ces gens ? Le poème ne précise pas où Jean-Michel Maulpoix a puisé sa source d’inspiration. Si le lecteur de 2018 tend à y voir une description de ces « migrants », comme on les appelle, qui affluent désormais sur nos côtes, il faut se garder de tout anachronisme, le recueil étant paru en 2000.

Un sans-abri (Pixabay)

Toujours est-il que les personnes présentées dans ce poème sont des déracinés, des « éclopés de la vie » comme dirait Baudelaire, des personnes venues d’un ailleurs mystérieux. Les idées de fardeau, de fatigue et de chagrin suggèrent leur souffrance et leur misère.

Et cependant, un peu comme chez Hugo et comme chez Baudelaire, ces êtres humains ont quelque chose de sublime. Comme s’ils étaient magnifiés par leur souffrance même. L’ampleur des phrases n’est pas pour rien dans cette impression de grandissement épique. Comme si ces êtres avaient quelque chose à nous apprendre. Leur visage tanné strié de rides, leur regard profond, leurs cheveux précocement blanchis sont autant de signes d’une riche expérience de la vie.

Sans doute n’est-il pas exagéré de dire que le poète se reconnaît un peu dans ces êtres plus ou moins rejetés par la société. Sous la plume de Jean-Michel Maulpoix, ils ne sont plus seulement des individus particuliers, rencontrés dans des circonstances dont on ne sait rien, mais deviennent des emblèmes d’une humanité précaire. Ils n’appartiennent plus à une époque précise, mais représentent tous ceux qui, « depuis le fond des siècles », sont en exil.

Comme je le montre dans un passage de ma thèse, l’exil est une notion qui n’est pas sans importance chez Jean-Michel Maulpoix. Lui-même raconte à plusieurs reprises ne pas se souvenir de sa propre naissance, ce qui est certes commun, mais qui devient chez lui une façon d’exprimer que sa vie repose sur de l’arbitraire, du contingent, du transitoire, là où il aspire au contraire à l’idéal.

Un vieil Indien (Pixabay)

Les déracinés évoqués dans ce poème sont ainsi à l’image d’une condition humaine elle-même « coincée » dans un « interstice » étroit, entre la terre et le ciel. Une condition humaine marquée par la finitude, la souffrance, la mort, et qui cependant a des idéaux d’absolu et d’éternité.

Jean-Michel Maulpoix parle dans Une histoire de bleu de « notre condition claudicante », et cette notion de claudication réapparaît dans le poème ici cité. Nous sommes ainsi voués à avancer en tâtonnant, à errer dans un monde que nous ne comprenons pas toujours et qui, bien souvent, nous accable. Précaire, fragile est l’humanité, et d’autant plus fragile qu’elle ne saurait guère considérer les promesses de paradis comme une certitude, mais simplement comme une vague idée un peu naïve à laquelle elle n’a plus toujours des raisons de croire.


Pour en savoir plus

  • Jean-Michel MAULPOIX, L’instinct de ciel, Paris, Mercure de France, 2000. Réédité dans la collection « Poésie » des éditions Gallimard à la suite d’Une histoire de bleu, avec une préface d’Antoine Émaz.
  • Gabriel GROSSI, La Basse continue dans l’œuvre poétique de Jean-Michel Maulpoix, thèse de doctorat soutenue en 2015 à l’Université de Nice, sous la direction de Béatrice Bonhomme.
  • Voir aussi, sur ce blog, mes nombreux articles consacrés à Jean-Michel Maulpoix, dont « Un poème de l’instinct de ciel » ou encore « Maulpoix en 20 citations »

2 commentaires sur « L’humanité claudicante chez J.-M. Maulpoix »

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