« Jalousie » de Robbe-Grillet

Résumer Jalousie de Robbe-Grillet relève de la gageure, tant le roman s’écarte des voies traditionnelles du genre romanesque. C’est dire que son intérêt réside davantage dans sa fabrique, dans le bouleversement des codes qu’il opère, dans sa façon de perturber un horizon d’attente, que dans ses personnages ou son action. N’est-il, pour autant, qu’une prouesse technique ? N’est-il bon qu’à fournir les dissertations en contre-exemples ?

Une énonciation piégée

Image Pixabay

Quand j’ai lu Jalousie pour la première fois, c’était après que mon professeur de lettres en hypokhâgne m’avait loué l’originalité de ce roman fondé sur un piège énonciatif. Sans rien dévoiler de l’intrigue, je peux préciser que le roman a l’air de commencer comme un bon vieux roman traditionnel façon dix-neuvième siècle, avec un récit à la troisième personne pris en charge par un narrateur omniscient. Les lecteurs de Gérard Genette parleront d’une narration qui a l’air, à première vue, hétérodiégétique, conduite par un narrateur omniscient.

Or, les indices s’accumulent progressivement, qui mettent en défaut cette première impression de lecture. Il s’agit de détails dont le lecteur n’aura pas forcément immédiatement conscience, jusqu’au moment où il se dit, ce n’est pas possible, il y a un truc qui m’échappe, et là, il revient trente ou quarante pages en arrière, et il recommence. Il comptera alors le nombre de couverts sur la table, s’étonnera de la place accordée à une scutigère qui se promène sur le mur, se perdra dans des rangées de bananiers, jusqu’à ce que la vérité crève enfin les yeux comme une évidence. Non, Jalousie n’est pas un roman écrit à la troisième personne. Il y a bien un narrateur interne, un narrateur qui est un personnage de l’histoire, et qui semble notoirement dérangé.

Un exemple rêvé pour les disserts

Un roman tel que Jalousie de Robbe-Grillet, c’est donc du pain bénit pour les étudiants en littérature, qui doivent trouver exemples et contre-exemples afin de nourrir leurs dissertations. En effet, dans la très grande majorité des cas, les sujets de dissertation consistent en une affirmation assez péremptoire sur un genre littéraire donné. En gros, « le roman, c’est ceci et pas cela ». Quand vient le moment de l’antithèse, l’étudiant est bien content de disposer d’exemples de romans qui ne « collent » pas à la définition fournie par le sujet.

Je suis tenté de penser que, pour une part non négligeable, les lecteurs actuels de Jalousie sont des étudiants qui ont précisément ce genre de préoccupations. Y compris, d’ailleurs, des étudiants qui ont découvert Robbe-Grillet à travers leurs cours de littérature, et qui savent donc déjà, avant d’avoir ouvert le livre, qu’il repose sur un vaste trucage de l’énonciation. D’où ma question : Jalousie de Robbe-Grillet n’est-il que la bouée de sauvetage de l’étudiant en détresse ? N’est-il qu’une prouesse technique, qu’un tour de force, ou bien est-il aussi un roman agréable à lire ?

Un tour de force narratif

Bananier dans une plantation de café (Romain Cloff, flickr, CC)

Notez cependant que ce n’est pas si simple que cela, que de dissimuler l’existence d’un narrateur intradiégétique dans un récit qui se présente à première vue comme raconté par un narrateur omniscient. Il y a tout un travail sur les points de vue, sur les angles de vue, qui fait penser au cinéma. En effet, au cinéma, celui qu’on ne voit jamais mais qui est pourtant toujours là, c’est le cameraman. Et c’est un peu comme si l’on se rendait compte que le cameraman, au lieu d’être un simple enregistreur d’images, était en réalité un personnage essentiel de l’histoire.

Une peinture de la jalousie

Au-delà de cette prouesse technique, le roman est aussi une très belle peinture de la jalousie. Et, plus particulièrement, de la jalousie amoureuse. Car cet observateur qui ne dit pas son nom, et dont on ne s’était d’abord pas rendu compte de la présence, c’est bien le jaloux. Celui qui explique le titre du roman. Un jaloux maladif, à un point que c’en est pathologique. Et je trouve qu’il y a une très grande vérité psychologique dans ce roman où apparaissent de façon extrêmement aiguë les symptômes de la jalousie.

Le décor de la maison coloniale

Une maison de style colonial au Viêt-Nam (Jean-Pierre Dalbéra, flickr, CC)

Il faut aussi parler du décor. Si mes souvenirs sont bons, il n’y a pas de mention précise de la date ou du lieu où se passeraient l’action. Celle-ci, cependant, ne se passe pas nulle part, mais dans un contexte colonial. Il y a une grande maison de maîtres avec des persiennes, une plantation de bananiers, et des propriétaires terriens. Cette toile de fond a son importance, précisément parce qu’elle n’est pas qu’une toile de fond. Elle est en effet observée par le regard déformant d’une personne qui, on l’a dit, est maladivement jalouse. Tout y est donc potentiellement suspect.

*

Pour conclure, je ne peux donc que vous recommander très chaleureusement la lecture de ce roman. Loin de n’être qu’une prouesse technique, il est vraiment très captivant par ce jeu de regards et de points de vue, par cette suspicion généralisée portée par le narrateur sur toutes choses, qui créent une tension permanente. Le roman parvient à instaurer un malaise qui tient en haleine. Jalousie de Robbe-Grillet fait incontestablement partie des romans qu’il faut avoir lus. Et si sa lecture est utile aux étudiants, elle leur sera également, du moins l’espéré-je, agréable.


  • Image d’en-tête : Portrait d’Alain Robbe-Grillet, Wikipédia, Creative Commons.

Et vous, qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à laisser un commentaire !

5 commentaires sur « « Jalousie » de Robbe-Grillet »

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