Théâtre : mes pièces préférées

Il peut être agréable, entre deux romans, de lire aussi du théâtre. Et, pourquoi pas, si l’on en a la possibilité, d’assister à des représentations. Je vous propose aujourd’hui de découvrir quelques pièces de théâtre célèbres, parmi mes préférées.

1. Molière (1622-1673)

Molière par Coypel (Domaine public, Wikimedia)

Je l’avoue, commencer par Molière est très convenu. Le dramaturge et comédien est si connu que son nom sert à désigner, par périphrase, la langue française, parfois pompeusement appelée « la langue de Molière ». Et pourtant, même si cela n’a rien d’original, je pense que la lecture de Molière peut être source de bien du plaisir.

Il y en a, chez Molière, pour tous les goûts, de la farce guignolesque à la grande comédie classique. En effet, l’auteur est parvenu à élever le genre de la comédie à la même dignité que celui de la tragédie. Il a donc écrit des comédies en cinq actes et en alexandrins, aujourd’hui considérées comme des fleurons de la littérature française.

Plus que L’Avare ou que le Tartuffe, j’ai particulièrement aimé L’École des femmes, et en particulier l’échange de la scène 5 de l’acte II, la fameuse scène du ruban, où Molière découpe l’alexandrin en répliques monosyllabiques dans un échange particulièrement serré et cocasse entre Arnolphe, le vieux barbon, et Agnès, la jeune ingénue, sa protégée :

Molière, L’École des femmes, II-5

J’ai trouvé également très élégante la façon dont Molière répondit à ses détracteurs par une pièce de théâtre, la Critique de l’école des femmes, qui s’apparente à une conversation de salon lors de laquelle les convives évoqueraient la pièce de Molière. Plus drôle encore, l’Impromptu de Versailles représente les comédiens en pleine répétition, dirigés par un Molière exigeant. Une occasion de voir sur scène les coulisses et l’arrière du décor.

2. Racine (1639-1699)

Pour rester dans le XVIIe siècle, j’aime beaucoup Racine, que, pour ma part, je préfère à Corneille. J’ai été en effet particulièrement sensible à la capacité de Racine de faire tenir une intrigue quasiment rien que sur du langage. Il s’agit donc d’un théâtre très épuré, qui à la limite peut se passer de costumes et de décors, tant le texte est fort. Le dramaturge excelle à peindre des passions extrêmes et des revirements de situations. On sait, dès le début, que les personnages sont pris dans un engrenage fatal dont ils ne pourront s’extraire. De Racine, mes pièces préférées sont Bérénice, Phèdre et surtout Andromaque. Les trois héroïnes sont absolument sublimes dans leur déchirement.

3. Jean de Rotrou (1609-1650)

Vous aimerez peut-être aussi Iphigénie de Racine, mais personnellement je préfère la version de Jean de Rotrou, autre dramaturge du XVIIe siècle. L’échange de la jeune héroïne avec son père est tout à la fois drôle — car il repose tout entier sur un quiproquo — et tragique, car la jeune fille ignore que son propre sacrifice se prépare. Voici un extrait de cet échange de paroles qui tiennent, à chaque fois, sur un seul vers :

Jean de Rotrou, Iphigénie, III-2, vv. 13-21.

Je vous recommande aussi l’Antigone de Rotrou, différente à la fois de la version de Sophocle et de celle d’Anouilh. En effet, Rotrou raconte un épisode plus étendu du mythe antique, en commençant à un stade où les deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice, sont encore vivants. L’action comprend donc, en quelque sorte, deux parties. C’est l’occasion de rappeler que Jean de Rotrou écrit à une période où les règles classiques, dont celle de l’unité d’action, n’étaient pas encore totalement fixées, et où se pratiquait un théâtre plus libre, un théâtre baroque.

4. Jean Mairet (1604-1686)

D’ailleurs, si vous aimez le théâtre baroque, je ne peux que vous recommander d’aller voir du côté de Jean Mairet. J’ai eu l’occasion d’étudier, grâce aux cours d’Hélène Baby, la Virginie de Mairet qui est une pièce aussi plaisante que méconnue, puisqu’elle n’a plus été jouée ni imprimée entre les XVIIe et XXIe siècles. Tirée de l’oubli par des travaux universitaires, la pièce est une tragi-comédie, avec des revirements de situation, une véritable tension dramatique, sans pour autant avoir la gravité des grandes tragédies à sujet mythologique.

5. Marivaux (1688-1763)

Illustration de Bertall pour le jeu de l’amour et du hasard (Wikipédia)

De Marivaux, j’ai particulièrement aimé le Jeu de l’amour et du hasard, histoire de deux jeunes nobles, un homme et une femme, promis l’un à l’autre par leurs familles. Les mariages arrangés étaient en effet courants dans la noblesse à cette époque. Cette perspective n’enchante guère les deux jeunes gens, qui ont eu, chacun de leur côté, la même idée : ils vont échanger leur place avec leur valet, en intervertissant leurs déguisements.

On s’en doute, cette situation autorise nombre de quiproquos, d’échanges cocasses, de malentendus. La pièce est donc très plaisante, et c’est celle de Marivaux que je préfère. J’ai moins aimé la Surprise de l’amour et la Seconde surprise, qui ne sont toutefois pas désagréables.

6. Alfred de Musset (1810-1857)

Lorenzaccio (Affiche d’Alfons Mucha, Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

La découverte de Lorenzaccio de Musset a été un véritable choc esthétique. Voici une pièce qu’il faut absolument avoir lu. Déjà, c’est magnifiquement écrit, mais l’on n’en attend pas moins d’un Musset. Le personnage principal, sombre, tourmenté, cachant un cœur pur sous des apparences de débauché, est sublime.

Mais il y a en outre toute une galerie de personnages, qui sont tous admirablement croqués, qu’il s’agisse des grands rôles secondaires ou de quasi-figurants. Nous voici plongés dans la Florence de la Renaissance, l’un des plus grands pôles économiques, culturels et intellectuels du monde à cette époque. Ce n’est pas une mais trois actions alternées qui sont tressées ensemble et convergent. Vraiment, si vous n’avez pas lu Lorenzaccio, allez-y, vous ne le regretterez pas. C’est le drame romantique poussé à un degré de perfection tel que cela dépasse sans doute cette désignation. C’est, pour moi, la plus grande pièce de théâtre du XIXe siècle.

7. Prosper Mérimée (1803-1870)

Prosper Mérimée (wikipédia)

On ne pense pas forcément à Mérimée en tant que dramaturge, et pourtant… Il a écrit un recueil de pièces de théâtre plutôt courtes, sous le pseudonyme de Clara Gazul, censée être une écrivaine espagnole. Prosper Mérimée en profite pour laisser libre cours à ses envies et à son imagination en surfant sur l’exotisme espagnol. C’est dire que l’amour, ou plutôt la passion, sont au centre des différentes pièces.

Peut-être Mérimée ne prenait-il lui-même pas très au sérieux ces pièces avec lesquelles il semble surtout s’amuser. Et pourtant, on peut voir dans ce théâtre une sorte de laboratoire du drame romantique. En effet, les pièces ont été écrites dans une époque où le drame romantique se cherchait encore, et l’on peut dire que Mérimée teste avec ces pièces différentes combinaisons et compositions.

8. Alfred Jarry (1873-1907)

Véritable portrait de Monsieur Ubu, par Alfred Jarry (Wikipédia)

On ne présente plus Jarry, le père d’Ubu. Sa fameuse pièce Ubu roi a provoqué le scandale tant elle bousculait les habitudes et choquait les mœurs bourgeoises. Les « merdre » retentissants d’Ubu sont devenus tout aussi célèbres que l’allure ovoïde du personnage principal. Il y a quelque chose de la farce potachique dans cette pièce de théâtre qui annonce l’insoumission subversive du surréalisme mais aussi, sans doute, certains aspects du théâtre de l’absurde.

L’action se situe « en Pologne, c’est-à-dire nulle part ». Le père Ubu apparaît comme un personnage truculent, par l’inventivité de ses jurons (« Cornegidouille ! ») que par son aspect à la fois ridicule et inquiétant. Il ressemble tout à la fois à un obus et à une cible. Son ventre est une énorme « gidouille » capable de tout engloutir.

9. Samuel Beckett (1906-1989)

Samuel Beckett (Wikipédia)

Ce n’est pas pour rien que Samuel Beckett a reçu le prix Nobel de littérature en 1969. Son œuvre, tant romanesque que théâtrale, fait partie des grands monuments de la littérature mondiale du XXe siècle. On le classe habituellement à côté de Ionesco, d’Arrabal et d’Adamov dans ce que l’on a appelé « Théâtre de l’absurde » ou « Nouveau théâtre ». Comme ces trois derniers écrivains, Beckett choisit la langue française, qui n’est pas sa langue maternelle, pour écrire un théâtre en profonde rupture avec la plupart des traditions établies jusqu’alors.

Cette volonté de rupture ne tient pas seulement à un désir de nouveauté. Plus fondamentalement, il apparaît qu’écrire au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans un monde dévasté, marqué par l’horreur de l’extermination de l’homme par l’homme, impose de nouvelles pratiques. En somme, on ne peut plus écrire comme cela se faisait avant : on ne peut plus faire comme si les notions d’individu, de personnage, d’être humain allaient de soi.

Godot ne viendra pas…

Aussi Beckett produit-il un théâtre souvent drôle, à la limite de la farce, un théâtre qui a quelque chose de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton, et qui, simultanément, est un théâtre qui donne à penser, en montrant des individus en lambeaux, des êtres hébétés, perdus, qui tournent en rond dans un espace et un temps qu’ils ne maîtrisent pas. « Rien n’est aussi drôle que le malheur », écrit Beckett, dans Fin de partie si je me souviens bien.

De Samuel Beckett, j’aime particulièrement En attendant Godot et Oh les beaux jours. Dans la première de ces deux pièces, Vladimir et Estragon (qui, entre eux, utilisent les diminutifs Didi et Gogo) attendent Godot. Ils ne font rien que cela, attendre, en meublant comme ils le peuvent cette attente de conversations plus ou moins décousues. Ils se répètent, se disputent, mangent un navet, quand soudain arrivent Pozzo et Lucky

L’optimisme jusqu’au bout

J’aime beaucoup aussi Oh les beaux jours, où la phrase-titre revient sans cesse comme un leitmotiv. Or, la journée n’a pas l’air très heureuse pour Winnie, qui est enterrée jusqu’au tronc dans une dune de sable. Tout au long de la pièce, elle ne fait que s’enfoncer, jusqu’à disparaître. On peut lire la pièce, bien sûr, comme la métaphore d’une existence dénuée de sens, vouée à la mort et à l’anéantissement. Mais pas seulement. En ne cessant de s’extasier sur la belle journée qu’il fait, Winnie est aussi un modèle, au choix, de naïveté ou de courage. On peut voir dans ses paroles répétitives une forme d’optimisme inébranlable. Parlera-t-on d’énergie du désespoir ? La pièce a quelque chose de tragique dans le sens où elle est une constante progression vers l’aporie de l’ensevelissement, et pourtant elle manifeste aussi une belle tendresse entre les deux personnages, qui pourtant se parlent à peine. La pièce montre que, même lorsqu’on est privé de mouvement, d’avenir, de perspectives, on peut continuer d’être humain, et optimiste.

Une bouche qui parle

Je vous invite aussi à découvrir Pas moi, pièce où le seul personnage est une bouche qui parle et qui dit des choses peu compréhensibles. Elle est postérieure aux pièces les plus célèbres de Samuel Beckett. Elle va plus loin encore dans l’innovation, puisqu’il n’y a plus que deux personnages, et encore il ne s’agit plus vraiment de personnages : une « bouche » qui parle et un « auditeur » qui écoute et qui se contente de faire quelques gestes. Il s’agit d’un texte relativement bref, qui ne fait que quelques pages, et qui a été publié à la suite de Oh les beaux jours. Dans cette pièce, le théâtre ne se conçoit plus comme l’émission ou la réception d’un message : le spectateur perçoit simplement des bribes de langage.

Geneviève Chevallier, qui enseigne dans le département d’Anglais de l’université de Nice, a parlé de cette pièce lors de son intervention à un colloque consacré au théâtre. Elle a précisé que Pas moi, dont le titre anglais est Not I, a été mis en scène en 1972 à New-York, mais a également été produit par Beckett pour la BBC. Évidemment, la télévision offre des possibilités que ne présente pas la scène. Sur scène, l’actrice qui joue « Bouche » apparaît en entier sur scène, alors qu’à la télévision, on peut utiliser le zoom : Beckett choisit de montrer la bouche en gros plan. Cela produit une image très puissante. Le texte est constellé de points de suspension, mais, dans la représentation télévisuelle, il ne s’agissait pas de silences mais des ellipses, des syncopes rythmiques. Et le texte était dit sur un rythme effréné, rapide et syncopé. Le résultat est hallucinant, avec une bouche envahissante qui récite un texte presque incompréhensible. Selon Geneviève Chevallier, la vitesse des lèvres frappe davantage que les mots, bien avant que l’on réussisse à saisir ce que la parole dit.

Voici un extrait vidéo de cette représentation de Pas moi pour la télévision :

10. Jean Tardieu (1903-1995)

Jean Tardieu (Wikipédia)

Du théâtre de Jean Tardieu, je n’ai lu que Le Professeur Froeppel, qui rassemble des pièces assez courtes, chacune marquée par une spécificité langagière.

Ainsi, dans Un mot pour un autre, les personnages emploient naturellement, c’est-à-dire comme si cela était normal, un mot pour un autre. L’action, simple, fait penser à un vaudeville : une femme parle à sa bonne en évoquant son amant et son mari. Mais le genre est transmuté par cette magie verbale : les mots sont remplacés par d’autres, et pourtant on comprend tout ! Dans Finissez vos phrases, les personnages sont atteints de l’incapacité de finir leurs phrases. Là encore, le résultat est cocasse.

*

Ainsi ce termine ce « top 10 » des pièces de théâtre célèbres que je préfère. Je me suis limité à dix auteurs, sinon ce ne serait pas un « top 10 », mais il va de soi que l’on pourrait ajouter de nombreux autres exemples. Y compris des auteurs majeurs ! J’ai ainsi honteusement fait l’impasse sur Hugo, mais aussi sur Vigny qui me semble un peu tombé dans l’oubli alors qu’une pièce comme Stello mérite d’être lue. Je pense aussi par exemple à Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, que je suis allé voir il y a quelques mois, et qui m’a vraiment séduit notamment par l’éloquence et le charisme du personnage principal. J’en avais d’ailleurs parlé dans un autre article de ce blog. Je pense encore à Jean Genet, dont j’ai adoré Les Bonnes et Le Balcon. Ou aux Bâtisseurs d’empire de Boris Vian.

Volontairement, je n’ai pas abordé le théâtre contemporain, je veux dire celui qui vient après ce « théâtre de l’absurde » qui, généralement, constitue le dernier chapitre des manuels de littérature. Nous parlerons une autre fois, entre autres, de Roland Dubillard, de François Billetdoux, de Bernard-Marie Koltès, de Jean-Luc Lagarce, d’Armand Gatti, de Michel Vinaver, d’Hélène Cixous, de Philippe Minyana…


Pour en savoir plus

 

 

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13 réflexions au sujet de « Théâtre : mes pièces préférées »

  1. De toute façon Molière c’est le Patron non ? 😁

    Pour moi ce serait
    1- Molière
    2- Rostand avec « Cyrano »
    3 – Musset ex-aequo avec Hugo
    4- Shakespeare
    5- Pagnol
    6- Anouilh
    7- Ibsen avec  » une maison de poupées »
    8- Mouawad avec « incendies »
    9- Vigny
    10- Reza

    Pas vraiment de cohérence dans tout ça, me direz-vous, mais le théâtre c’est avant tout une affaire de feeling…

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis angliciste et Shakespeare est le numéro 1 absolu ❤ puis 2- Beckett, 3- Tchekhov 4- Koltès 5- Williams 6- Miller 7- Jarry 8- Ionesco 9- Molière 10- Racine (que j’aime lire mais déteste regarder !). Et dans les contemporains on a de belles choses aussi : Laurent Gaudé, Joël Pommerat, Françoise Du Chaxel (jeunesse), J-René Lemoine, Yasmina Reza, Violaine Schwartz, Catherine Verlaguet (jeunesse), Matei Visniec…

    Aimé par 1 personne

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