Comment enseigner le français en double niveau ?

On me demande aujourd’hui comment enseigner le français en double niveau, et en particulier en CE1/CM1, qui est le double niveau assez particulier que j’ai eu cette année. Je ne prétends pas pouvoir répondre exhaustivement à cette question, mais du moins faire état de la façon dont je m’y suis pris.

Un cours double assez particulier

Les effectifs contraignent parfois les enseignants à rassembler dans une même classe des élèves d’âges différents. Pour les enfants, cela n’a aucun inconvénient, mais pour les profs, cela demande quand même pas mal d’organisation et, il faut bien le dire, du travail supplémentaire.

La plupart du temps, les deux niveaux associés sont contigus, c’est-à-dire que les élèves ont tout au plus un an d’écart. Mais d’autres dispositions existent. J’ai entendu des profs se déclarer satisfaits d’enseigner en CP/CM2, par exemple. Pour ma part, j’ai hérité cette année d’un CE1/CM1 à 29 élèves (15 CE1 et 14 CM1), ce qui est un effectif chargé, mais avec heureusement des élèves très attachants et très impliqués.

Le CE1/CM1 présente en outre la difficulté supplémentaire de rassembler des élèves de cycle 2 (CP-CE1-CE2) et des élèves de cycle 3 (CM1-CM2-6e), donc d’avoir à enseigner des programmes différents. Alors, comment s’y prendre ?

En étude de la langue

Pour ce qui est de l’étude de la langue, l’école a choisi les manuels Interlignes de chez Sed, qui m’ont bien convenu en ce qu’ils proposent des situations de découverte très intéressantes, et qu’ils sont accompagnés de matériel à photocopier pour des exercices supplémentaires et des évaluations. Aussi, je me suis souvent basé sur ce que proposaient ces manuels, même si j’ai aussi très souvent adapté à ma sauce.

Plutôt que de proposer grammaire le lundi, conjugaison le mardi, orthographe le jeudi, vocabulaire le vendredi, j’ai adopté pour des séquences massées, sauf pour le vocabulaire pour lequel j’ai conservé un horaire hebdomadaire. En effet, j’estime que les élèves ont besoin d’avoir un souvenir frais de ce qu’ils ont fait pour progresser rapidement. Cela permet en outre d’éviter de traiter des accords sujet-verbe et des accords dans le groupe nominal la même semaine, et donc d’éviter la confusion entre marques verbales et marques nominales du pluriel.

Pour certaines notions, il m’est arrivé de proposer la même situation de départ, le même problème de découverte, à toute la classe, et d’aller ensuite plus loin avec les CM1, pendant que les CE1 s’entraînent en autonomie. Ainsi, lors de la première période, j’ai insisté en grammaire sur la notion de phrase : reconnaître une phrase, maîtriser la bipartition fondamentale de la phrase (GS/GV), distinguer les types de phrases, savoir produire des phrases négatives. Avec les CM1, j’ai en outre introduit la notion de prédicat et l’existence de « groupes facultatifs » (à ce stade de l’année, le manuel ne parle pas encore de compléments de phrase).

J’aime les exercices de manipulation avec des étiquettes, dont j’ai déjà parlé dans un autre article. Ils ont une dimension ludique tout en permettant aux élèves de réellement résoudre des problèmes linguistiques. Remettre des mots dans le bon ordre pour constituer des phrases en tenant compte des accords, classer des mots ou des phrases selon des critères à trouver seul, sont des exercices riches, et facilement différenciables sur les deux niveaux. Il suffit d’ajouter des mots, des constructions plus complexes, des temps verbaux différents, et le tour est joué !

Pour ce qui concerne les dictées, j’ai utilisé plusieurs façons de faire :

  • Je fais la dictée aux uns pendant que les autres sont en autonomie. Utile surtout lorsqu’on souhaite insister sur un point précis étudié seulement dans l’un des deux niveaux.
  • Je fais la même dictée à toute la classe, mais les élèves de CE1 n’ont pas à écrire les dernières phrases et profitent du temps où je termine avec les CM1 pour se relire, tracer les flèches d’accord, etc.
  • Je fais une dictée de mots ou de phrases, en alternant chaque groupe. Un mot pour les CE1, un mot pour les CM1, et ainsi de suite. J’utilise un repère au tableau pour que chacun sache si c’est à son tour d’écrire. Aucun élève ne s’est jamais trompé.

La dictée est un temps particulièrement exigeant en termes de silence. Il est difficile de se concentrer si un autre groupe est bruyant à l’autre bout de la classe. C’est pourquoi j’affectionne les dictées collectives différenciées. Je fais beaucoup de dictées au brouillon, sur l’ardoise ou sur feuille, dans l’idée de rassurer les élèves. Ce n’est qu’une fois que l’on s’est bien entraîné que je propose une dictée-bilan destinée à être rangée dans le classeur.

Pour en savoir plus sur ma réflexion sur l’enseignement de la langue française, je vous renvoie à ces autres articles :

En littérature

Une classe, même avec deux niveaux, reste une classe, et il est important, à mon sens, de conserver des activités communes. Aussi, en littérature, avons-nous fréquemment travaillé sur les mêmes ouvrages, avec bien sûr des adaptations nombreuses.

Découvrir la littérature
  • Le jazz, un thème important de l’album « Un bleu si bleu » (image Wikipédia)

    Lors de la première période, j’ai travaillé sur Un bleu si bleu de Jean-François Dumont. Ce premier ouvrage est certes un petit peu simple pour des CM1, mais cela permet de prendre de bonnes habitudes en début d’année, en ce qui concerne le travail par groupes, la recherche d’informations, la remise en ordre d’images…

  • En lien avec l’éducation civique et morale, nous avons également lu Jean de la Lune de Tomi Ungerer. Cet ouvrage, recommandé par Eduscol, permet de traiter des questions d’acceptation de la différence : l’habitant de la lune a bien du mal à se faire accepter sur Terre. Le livre a, en outre, une dimension onirique plaisante.
  • Les CE1 ont, en outre, lu en lecture-feuilleton un petit album adapté à leur âge, Doudou Premier. Il s’agit d’un ouvrage simple à comprendre, que les élèves ont su étudier en autonomie, pendant que j’abordais d’autres notions en CM1.

Explorer la mythologie

  • Ulysse et les Sirènes (Wikipédia)

    La deuxième période a été centrée sur la découverte du périple d’Ulysse à travers deux albums : Ulysse et le cheval de Troie de Christine Palluy, suivi de Le voyage d’Ulysse de Nicolas Cauchy. Le premier est parfaitement adapté à des enfants de sept ans, le deuxième est un peu plus ardu mais reste abordable avec les aides appropriées.

  • Pour en savoir plus sur la façon dont j’ai enseigné ces ouvrages, je vous renvoie à l’article « Comment j’enseigne l’Iliade et l’Odyssée à mes élèves ».
  • Lors de la deuxième période, plusieurs séances de littérature ont été également consacrées à l’étude du film The Kid de Charlie Chaplin, qui était au programme du projet « École et cinéma ».

Un conte traditionnel : La Belle et la Bête

Détail d’une gravure pour la Belle et la Bête (Gallica)

J’aime beaucoup le conte de La Belle et la Bête, écrit au XVIIIe siècle par Madame Leprince de Beaumont. Le thème de l’amour capable de dépasser les apparences est intéressant, et a fait l’objet de nombreux traitements depuis L’âne d’or d’Apulée. En outre, le film de Cocteau était au programme du projet « École et cinéma ».

J’ai travaillé en classe à partir d’un album illustré par Anne Romby, tandis que les élèves avaient chacun un exemplaire de l’édition Librio à 2 €. Les enfants ont été contents de voir qu’ils étaient capables de lire un livre sans images, comme des grands ! En effet, j’ai tenu à leur faire lire le texte original de Mme de Beaumont, et non une adaptation. Bien sûr, ils ne se sont pas aventurés dans le texte sans aides pour autant.

Pour en savoir plus, je vous renvoie à ces articles :

Un autre conte : Jacques et le haricot magique

Cet autre conte, étudié en période 4, est sans doute un peu plus simple que La Belle et la Bête, mais il permet d’aller assez loin en termes de compréhension. La construction d’une carte de récit repérant les lieux, les personnages, les objets et les va-et-vient de Jacques d’un lieu à l’autre, a été une activité enrichissante pour les élèves des deux niveaux, avec des adaptations différentes.

Lire la presse et la publicité

C’est également en période 4 que j’ai proposé une mini-séquence qui m’a permis de traiter certains thèmes au programme de l’EMI (éducation aux médias). Nous avons observé des Unes de journaux, comparé des articles traitant d’un même sujet, analysé des publicités, et appris qu’une information doit être vérifiée. Nous avons vu que, parfois, la presse s’emballe un peu vite, à propos de l’histoire d’un tigre lâché en pleine ville, photo floue à l’appui, qui n’était finalement qu’un gros chat. Associant production d’écrits et arts plastiques, nous avons créé des publicités et des Unes de journaux.

  • Pour en savoir plus, je vous recommande le site du CLEMI qui propose plein d’activités intéressantes concernant l’éducation aux médias.

Une pièce de théâtre

Une sorcière (Pixabay)

En période 5, nous avons travaillé sur Mystère à l’école des sorcières, une pièce de théâtre incluse dans le recueil Histoires de sorcières, aux éditions Sedrap. La pièce est vraiment très drôle, elle permet de travailler sur le comique ainsi que sur l’implicite. C’est aussi l’occasion d’insister sur la lecture orale et la mise en voix. Les premières éditions de la pièce recommandaient son étude en CE1, tandis que les réimpressions la placent désormais en CE2. Il s’agit donc d’une lecture qui convient bien à mes deux niveaux, même si elle est un peu facile pour les CM1. Ces derniers se sont malgré tout beaucoup impliqués, en particulier pour reproduire les accents marseillais et anglais des agents de police.

Un roman historique d’espionnage

La deuxième moitié de la cinquième période a permis aux élèves de CE1 de découvrir les autres histoires du recueil Histoires de sorcières : c’était pour eux l’occasion de s’entraîner à lire de façon plus autonome. Pendant ce temps, les CM1 ont lu un roman historique d’espionnage intitulé L’espion du roi d’Angleterre. Ce récit d’Aude Hubert-Richou commence à l’arsenal de Toulon à l’époque de Louis XIV. Certains ouvriers, percevant des bribes de conversation, comprennent qu’un sabotage va avoir lieu…

Le port de Toulon sous Louis XV (image Wikipédia)

L’histoire est passionnante mais assez difficile. Les élèves ont rencontré des difficultés de compréhension. Il m’a donc fallu concevoir des outils particuliers, tels qu’un schéma de l’arsenal avec ses différents lieux, pour que les élèves parviennent à se repérer. Les questions fournies par le fichier associé sont difficiles, elles portent sur des points précis du texte, sans toujours indiquer à quelle page il faut chercher, et souvent aussi sur des implicites difficiles à décoder. J’ai donc dû souvent proposer des activités alternatives, telles que la remise en ordre de blocs de texte, le dessin des personnages, la carte de récit.

Comment différencier en littérature ?

  • Enquêtes sur les personnages ou les lieux : Une consigne telle que « Dessinez tous les personnages » ou « tous les lieux de l’histoire » est aisément différenciable. On demandera aux élèves de CM1 de légender de façon beaucoup plus précise, avec des informations tirées du texte.
  • Construire la carte d’identité d’un personnage : On demandera de trouver davantage d’informations aux CM1.
  • Remise en ordre des images : on pourra proposer plusieurs niveaux de différenciation (pas forcément seulement deux) en variant le nombre d’images et en demandant aux élèves les plus avancés de les légender.
  • Remise en ordre de blocs de texte : là encore, c’est une activité facile à différencier en faisant varier le nombre des blocs de texte et la localisation des coupures. Il m’est arrivé de proposer de trois à quatre niveaux différents.
  • Numéroter des phrases de résumé pour les remettre dans l’ordre : là encore, on peut varier leur nombre, leur formulation.
  • On peut aussi demander aux CE1 de travailler à plusieurs tandis que les CM1 travailleront seuls (ça m’est arrivé une ou deux fois).
  • J’ai aussi parfois conçu des cartes de récit pré-remplies pour les CE1, sous la forme de mini-bandes dessinées où il fallait tantôt légender l’image, tantôt dessiner conformément à la légende, en reportant les discours rapportés dans les phylactères. Les CM1, eux, ont eu des consignes plus ouvertes.

Pour en savoir plus, je vous recommande les articles suivants :

Un projet poésie

Le mont Fuji

Enfin, j’ai conduit tout au long de l’année un projet poésie qui a déjà fait l’objet de plusieurs articles :

Des questions ?

Voilà, j’espère que ce petit tour d’horizon des activités mises en place cette année dans mon cours double permettra à des collègues affectés en double niveau de moins appréhender cette situation qui, certes, demande un surcroît de travail, mais qui n’est finalement pas insurmontable.

Pour toute question, vous pouvez utiliser ce formulaire :

Image d’en-tête : Pixabay.

3 commentaires sur « Comment enseigner le français en double niveau ? »

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