Qu’est-ce que le style ?

Entretien avec Ilias Yocaris

La couverture du livre d’Ilias Yocaris (source : Fabula)

Qui n’a jamais, à la lecture d’un roman, d’un poème ou d’une pièce de théâtre, éprouvé une vive admiration pour l’art d’écrire de son auteur ? Qui ne s’est jamais exclamé, ah, que ceci est parfaitement dit ? Qui n’a jamais été séduit par le style d’un écrivain ? Si nous sentons tous plus ou moins confusément que le style est pour beaucoup dans la qualité que nous accordons à une œuvre littéraire, il est en revanche beaucoup plus difficile de définir cette notion. Aussi avons-nous interrogé un spécialiste de la question : Ilias Yocaris, enseignant-chercheur à l’Université de Nice, a publié en 2016, aux éditions Classiques Garnier, un ouvrage intitulé Style et semiosis littéraire, dans lequel il définit théoriquement la notion de style, avant d’appliquer concrètement cette notion à l’analyse de plusieurs fictions postmodernes.

Définir le style de façon générale semble une gageüre, tant chaque écrivain s’en fait une conception personnelle. Le style n’est-il pas une notion insaisissable, du moment que l’on a abandonné toute conception normative d’un « bien parler » et que l’on laisse à l’auteur le soin de définir lui-même la façon d’écrire qui sied le mieux à ce qu’il veut dire ?

Je ne suis pas d’accord : les progrès constants de la théorie littéraire et des sciences du langage depuis une quarantaine d’années nous permettent de cerner désormais de plus en plus nettement les contours de la notion de style, même en l’absence de toute considération normative liée au « bien parler ». Ce qui reste insaisissable à mon sens (en l’état actuel de nos connaissances en tout cas), c’est l’impact esthétique produit par les faits de style, mais en aucun cas les mécanismes discursifs qui sont à l’origine de ces faits.

Dès lors, afin que nous comprenions bien votre approche de la notion de style, pouvez-vous commencer par rappeler brièvement le parcours qui vous a conduit à consacrer un ouvrage à la notion de style ?

La façade du campus Carlone (photo personnelle)

Je suis à la base un spécialiste du discours littéraire, et j’ai mené entre 1995 et 2015 des recherches assez techniques portant sur un corpus d’auteurs issus d’horizons très divers (Hugo, Proust, Zola, Simon, Roussel, Novarina, Littell, Robbe-Grillet, etc.).

Or, mes travaux ont mis en évidence un certain nombre de procédés couramment utilisés pour styliser la langue ordinaire. Il est très vite apparu que ces procédés, observables en fait dans n’importe quel texte littéraire, sont des universaux, dont l’étude montre que le style littéraire se présente comme un surplus : surplus de visibilité de certaines unités verbales, surplus d’organisation du texte, surplus d’activité de la part du lecteur, surplus de sens. Style et semiosis littéraire n’est rien d’autre que la synthèse théorique, résolument inductive, qui découle de ces constatations.

En quoi peut-on dire que la notion de style est difficile à définir ? Est-elle encore aujourd’hui mal définie ? Quel manque votre ouvrage Style et semiosis littéraire cherche-t-il à combler ?

Dès mes premiers pas dans le domaine des études littéraires en tant qu’étudiant, au début des années 1990, j’avais été frappé par l’aspect à la fois composite et empirique de la stylistique : qu’est-ce à dire ? Tous les stylisticiens à qui j’ai été confronté en tant qu’étudiant nous apprenaient (fort bien d’ailleurs, leur apport aura été inestimable pour moi !) à faire des analyses stylistiques, en utilisant des outils techniques d’une redoutable efficacité mais en même temps fort hétéroclites : on ne nous a jamais expliqué tout simplement ce que c’était que le style, en projetant sur cette notion un éclairage à la fois plus général et plus synthétique.

Comme je le signale dans mon livre, le problème perdure encore aujourd’hui… Faute d’une théorisation globale, le style littéraire est présenté, en désespoir de cause serait-on tentés de dire, comme le résultat d’une tension dialectique entre des fonctionnements discursifs et des angles d’approche antinomiques envisagés plus ou moins in abstracto : on se demande ainsi s’il a une dimension « intentionnelle » liée à la production des textes littéraires ou une dimension « attentionnelle » liée à leur réception ;  s’il doit faire l’objet d’une approche « continuiste » ou « discontinuiste » ; s’il relève du local ou du global ; d’une démarche collective ou d’une démarche singulière ; si le repérage des faits de style découle d’une description ou d’une interprétation, etc.

Or, cet émiettement  théorique m’a toujours semblé regrettable : en l’absence d’une définition précise et synthétique du style littéraire, on a tendance à se rabattre sur une vision réductrice de la stylistique, assimilée plus ou moins dans la pratique à l’utilisation d’outils linguistiques pour étudier les œuvres d’art verbales ; de plus, on tend à restreindre le champ des faits de style, en privilégiant certains procédés de stylisation au détriment d’autres… Avec Style et semiosis littéraire, j’ai voulu combler ces lacunes, sans prétendre évidemment — très loin de là — éliminer toutes les difficultés soulevées par la notion de style : beaucoup de travail reste encore à effectuer, notamment pour rendre compte des paramètres esthétiques liés au travail de stylisation (qui demeurent encore largement une terra incognita à ce jour).

Comment la notion de style a-t-elle évolué dans l’histoire ?

 Dans mon ouvrage, je recense au total huit types de définitions du style littéraire, qui coexistent tant bien que mal tout au long du XXe siècle. On a pu ainsi le définir comme :

  1. L’appropriation d’une norme littéraire.
  2. L’appropriation individuelle de la langue à des fins expressives.
  3. Le marquage métalinguistique du discours littéraire, qui attire l’attention sur sa propre matérialité verbale.
  4. Le marquage énonciatif et générique du discours littéraire.
  5. La création d’écarts (grammaticaux, syntaxiques, lexicaux etc.) par rapport à la langue ordinaire, utilisée de façon « déviante » dans certains textes littéraires.
  6. Le recours à des choix discursifs qui peuvent s’avérer en soi significatifs.
  7. La présence de propriétés formelles susceptibles de donner lieu à des catégorisations appropriées.
  8. L’émergence d’un ensemble de corrélations et d’interactions entre les composantes d’un texte littéraire.

Ce rapide aperçu montre que le flou entourant la notion de style découle essentiellement de deux difficultés. D’une part, les familles définitionnelles ainsi recensées n’ont pas de portée globale (aucune d’entre elles ne permet de décrire toutes les procédures de stylisation sans exception). D’autre part, elles entretiennent entre elles des relations très complexes : elles se recoupent partiellement, elles sont mutuellement incompatibles dans certains cas de figure, elles relèvent de champs disciplinaires et de points de vue méthodologiques différents, elles se focalisent sur des paramètres différents du travail de stylisation, etc.

Afin de mieux comprendre, pourriez-vous nous donner votre avis concernant ces quelques définitions et citations sur le style ? Quelles sont leurs qualités et leurs défauts ?

  • Le style est, comme la rhétorique, « l’art de composer un texte ou un discours en vue de persuader ou de plaire » (Molinié, quatrième de couverture du Dictionnaire de rhétorique).

Cette définition me paraît beaucoup trop vague, d’autant qu’elle est centrée sur l’impact du processus de stylisation et non pas sur ses composantes élémentaires. Par ailleurs, est-ce que le but du travail de stylisation est forcément « de persuader ou de plaire » ? Je n’en suis pas persuadé.

  • Le style est un souci de la forme. Ou un mariage heureux entre le fond et la forme.

Il faut en finir une fois pour toutes avec la dichotomie fond/forme, éminemment scolaire et inadaptée pour travailler sur le style : dans les textes littéraires, le fond, c’est la forme, étant donné que leur signification est par définition véhiculée dans son intégralité par leurs textures formelles…

  • « Le style est l’homme même » (Georges-Louis de Buffon, Discours sur le style)

Cette formule privilégie, on s’en doute, une conception « auteuriste » du style, dont l’importance ne saurait être minorée même si elle n’épuise en aucun cas la diversité des faits de style observables dans un texte donné : ces derniers peuvent relever d’une utilisation irréductiblement personnelle de la langue, mais aussi d’autres paramètres liés au genre pratiqué, aux prolongements intertextuels de l’œuvre considérée, à ses interactions avec son contexte historique, etc.

  • « Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans nos pensées » (Ibid.)

Le style constitue à coup sûr un ordre, cela me paraît indéniable. Du point de vue de l’analyste, toutefois, cet ordre porte à la base sur le langage utilisé dans les textes littéraires. Bien entendu, il reflète aussi la manière dont un auteur donné ordonne le monde par la pensée dans le cadre de ce que certains critiques de l’école de Genève appelaient un « parcours mental ». Il ne faut pas oublier, toutefois, que ce parcours n’a pas d’existence objective puisqu’il est reconstitué a posteriori par l’analyste, qui ne peut que simuler à partir des données textuelles et paratextuelles dont il dispose une intention auctoriale : il est évidemment impossible de savoir comment Michaux, Apollinaire ou Lautréamont ordonnaient réellement leurs pensées, une approche purement « intentionnaliste » de leur œuvre est donc par définition vouée à rester conjecturale…

  • Le style est un écart par rapport à un hypothétique « degré zéro de l’écriture ».

En dépit du fait qu’il n’est pas évident de définir ce fameux « degré zéro » de l’écriture (la « norme » par rapport à laquelle il y a « écart »), une telle définition du style s’avère incontournable quand on a affaire à des textes délibérément transgressifs (un sonnet de Mallarmé ou une pièce de Novarina par exemple). En revanche, elle n’a en aucun cas une portée universelle : il existe une variété inépuisable de procédés de stylisation qui ne sont absolument pas perçus comme des écarts, puisque leur potentiel de transformation de la langue est faible ou inexistant ; par ailleurs, au sein même d’une œuvre globalement transgressive (un roman de Céline par exemple), on peut trouver un grand nombre de faits de style qui ne reposent pas sur des écarts de quelque type que ce soit.

  • Le style est la marque de la littérarité.

Formule qui me paraît difficile à cautionner, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, elle ne fait que déplacer le problème, puisqu’on se demande tout de suite ce que c’est dans ce cas que la littérarité ! Ensuite, elle fait peu de cas de la continuité manifeste qui existe entre « style littéraire » et « style non littéraire »… En effet, le plupart des opérations formelles de stylisation détaillées dans Style et semiosis littéraire ne sont nullement l’apanage du discours littéraire : on les retrouve dans une série de genres non littéraires extrêmement variés qui vont du slogan publicitaire au commentaire de dégustation œnologique, en passant par le sketch satirique, la plaidoirie, l’éditorial journalistique, la brève de comptoir, le discours liturgique, le boniment commercial, etc.

  • « D’une façon générale, on peut dire que le style relève de l’élocution, dans la mesure où il faut choisir des mots et les organiser entre eux » (Molinié)

Cette formule est à mon sens trop réductrice : d’une part, elle relève d’une conception du style accordant peut-être encore trop de place à la tradition rhétorique issue de l’antiquité gréco-latine ; d’autre part, il eût sûrement été plus pertinent de dire que le style relève aussi de l’élocution…

  • « Une page bien écrite est celle dont on ne saurait enlever une syllabe sans fausser la mesure de la phrase. » (Pierre Louÿs, Poétique)

Cette prise de position me paraît également un peu réductrice, dans la mesure où on assimile le style littéraire au rythme de la phrase : or, il s’agit certes là d’un paramètre important quand on a affaire à un texte en prose, mais il y en a beaucoup d’autres (liés à l’utilisation de la syntaxe, à l’enchaînement des épisodes narratifs, aux figures de style utilisées…) qui ne sont pas envisagés par Pierre Louÿs.

  • Le style est le fait d’en dire plus qu’on ne dit.

Même si elle peut sembler elle aussi assez vague de prime abord, cette formule est sûrement la plus percutante de toutes : la pratique du commentaire stylistique montre que le travail de stylisation génère très souvent un surplus de sens, en accroissant le potentiel d’investigation des textes littéraires et en impliquant activement le lecteur dans la reconstitution du référent visé.

Faut-il, pour être un bon critique, manquer de style ? Voir les propos de Sainte-Beuve dans Portraits littéraires : « Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le représente, c’est de n’avoir pas d’art à soi, pas de style… Quand on a un style à soi […] on a une préoccupation bien légitime de sa propre œuvre, qui se fait à travers l’œuvre de l’autre et quelquefois à ses dépens »

Pour être un bon critique, il faut avoir de l’intuition, mais aussi un bagage technique conséquent afin d’analyser de façon très fine les textures verbales des œuvres littéraires. À mon sens, il n’existe aucune corrélation entre le style personnel d’un critique et la qualité des analyses qu’il est capable de produire !

Dans votre livre, vous consacrez toute une partie à une sorte de mise en application de votre réflexion théorique aux fictions postmodernes. Pouvez-vous, d’abord, expliciter cette notion et, ensuite, indiquer ce qui vous a séduit dans ces récits ?

Vaste question… Pour aller très vite, on dira que le postmodernisme littéraire tend à remettre en question un certain nombre de couples oppositionnels liés à la tradition philosophique occidentale qui permettent de structurer le « réel » tel que nous le percevons (ou plutôt tel que nous avions appris à le percevoir) dans la vie de tous les jours : l’intérieur et l’extérieur, l’identité et la différence, la réalité et la représentation, la continuité et la discontinuité, l’ouverture et la fermeture, l’immobilité et le mouvement, le hasard et la nécessité, l’ordre et le désordre, le naturel et l’artificiel, etc. Les fictions postmodernes (littéraires et filmiques) sont fascinantes parce qu’elles créent des mondes possibles qui ne sont absolument plus réductibles à des dichotomies de ce genre : dès lors, elles permettent de mieux appréhender « l’infinie complexité de la vie » (pour reprendre une célèbre formule de Nathalie Sarraute). À une époque où le fanatisme religieux et l’extrémisme politique menacent les fondements mêmes des démocraties occidentales en imposant une vision du monde outrancièrement simpliste et réductrice, le postmodernisme de la grande époque (les années 1960-1990) constitue une vraie cure de jouvence !

Parmi les nombreuses fictions postmodernes que vous avez étudiées, ou même parmi la littérature tout court, y a-t-il un roman que vous admirez particulièrement et pour quelles raisons ?

Il y a plusieurs romans postmodernes qui me fascinent au plus haut point, j’en citerai deux qui ont été publiés la même année (1969). Le premier, c’est The French Lieutenant’s Woman de John Fowles, qui réussit l’exploit de recycler tous les artifices scripturaux des fictions réalistes du XIXe siècle et de pousser leur potentiel d’investigation jusqu’à ses limites les plus extrêmes tout en les déconstruisant les uns après les autres ! Du très grand art, assurément… Le deuxième, c’est La Bataille de Pharsale de Claude Simon, qui constitue à mes yeux le point culminant de tout le Nouveau Roman : l’impact à la fois cognitif et esthétique de cet ouvrage (en particulier des deux premières parties) me paraît absolument incroyable, à mon sens personne (dans le domaine francophone en tout cas) n’a fait mieux depuis !

Eh bien, voilà qui donne envie de lire ce livre ! Merci, monsieur Yocaris, pour cet éclairage sur la notion de style, ce surcroît de sens qui densifie les textes littéraires en impliquant dès lors le lecteur. Je rappelle, pour terminer, les références de votre ouvrage ainsi que quelques liens qui permettront de prolonger la réflexion :

12 commentaires sur « Qu’est-ce que le style ? »

  1. Vous n’avez pas l’envie d’en faire un compte-rendu (ou un résumé ?) à l’usage des lecteurs/lectrices, telle que moi ? Je me demande bien s’il n’est pas trop difficile à lire. En tout cas, votre interview était intéressante. Je ne suis pas sûre par contre de pouvoir le comprendre, ce monsieur. Quand je faisais mes études certainement mais il y a eu tant de temps depuis….

    Aimé par 1 personne

    1. Il existe déjà des compte-rendus de ce livre, dont ceux que j’ai mis en lien à la fin de l’article. En faire un moi-même ne serait pas impossible, mais demanderait beaucoup de temps, beaucoup plus de temps en tout cas que je n’en passe généralement pour écrire un article, d’autant plus que je ne suis pas spécialiste du sujet. Merci, en tout cas, pour votre commentaire.

      Aimé par 1 personne

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