Intelligences multiples et enseignement du français

C’est un fait : les enfants sont tous différents. Aussi est-ce une gageure pour chaque professeur d’adapter ses enseignements à chacun, tout en permettant aussi à la classe de demeurer un collectif. Une piste de réflexion intéressante est celle des « intelligences multiples ». Quelques mots sur cette notion, suivis de quelques activités mises en place dans ma classe.

Les « intelligences multiples », qu’est-ce que c’est ?

Un enfant heureux d’apprendre (Pixabay)

La notion nous vient de Harvard, où elle a été conceptualisée par Howard Gardner dans les années quatre-vingts. Ce chercheur a identifié huit formes principales d’intelligence, comme cela a été indiqué lors d’une conférence à laquelle j’ai assisté cette année. Comme le résume un document de l’académie de Lyon, ces huit intelligences sont :

  • « L’intelligence corporelle / kinesthésique : C’est la capacité à utiliser son corps d’une manière fine et élaborée, à s’exprimer à travers le mouvement, à être habile avec les objets.
  • L’intelligence interpersonnelle : C’est la capacité d’entrer en relation avec les autres.
  • L’intelligence intrapersonnelle : C’est la capacité à avoir une bonne connaissance de soi-même. [Le fameux gnothi seauton de Socrate.]
  • L’intelligence logique-mathématique : C’est la capacité à raisonner, à compter et à calculer, à tenir un raisonnement logique. C’est cette forme d’intelligence qui est évaluée dans les tests dits de « Quotient intellectuel ».
  • L’intelligence musicale / rythmique : C’est la capacité à percevoir les structures rythmiques, sonores et musicales.
  • L’intelligence naturaliste : C’est la capacité à observer la nature sous toutes ses formes, la capacité à reconnaître et classifier des formes et des structures dans la nature.
  • L’intelligence verbale-linguistique : C’est la capacité à percevoir les structures linguistiques sous toutes leurs formes.
  • L’intelligence visuelle / spatiale : C’est la capacité à créer des images mentales et à percevoir le monde visible avec précision dans ses trois dimensions. »

Source : académie de Lyon

Lors de cette formation, la conférencière a montré que ces huit intelligences étaient loin d’être équitablement réparties chez l’ensemble des enfants. Surtout, elle a pointé le fait que les intelligences les plus sollicitées par l’école, à savoir l’intelligence verbale et l’intelligence mathématique, sont en réalité les moins fréquemment prépondérantes chez des enfants. En somme, l’école met beaucoup d’enfants mal à l’aise en insistant essentiellement sur des compétences pour lesquelles ils n’ont pas de facilités naturelles, à l’exception de quelques uns d’entre eux. Cela pourrait expliquer en partie certaines inégalités scolaires.

Forts de ce constat, on peut donc tenter de mettre en place des activités qui varient un peu les types d’intelligence sollicités, de manière à ce que davantage d’enfants prennent du plaisir à apprendre et réussissent davantage à maîtriser les savoirs et les compétences que l’on attend d’eux.

Il me semble cependant qu’il faut prendre garde à ne pas enfermer les élèves dans les types d’intelligence pour lesquels ils auraient des prédispositions naturelles : cela ne ferait que renforcer les écarts scolaires. Le but est donc à la fois de permettre aux élèves de se rassurer en pratiquant des exercices calibrés pour leur type d’intelligence, et en même temps de travailler à renforcer d’autres types d’intelligence.

La différenciation dans le temps

Ce jour-là, la conférencière a pointé les limites d’une différenciation pédagogique qui court parfois le risque de confiner certains élèves à des tâches simplifiées qui ne correspondent pas réellement à l’enjeu visé. Aussi, plutôt que de jouer uniquement sur le degré de difficulté en proposant des activités légèrement différentes à certains élèves, on peut pratiquer une différenciation dans le temps en s’inspirant des « intelligences multiples ».

En somme, au lieu de proposer des activités différentes à certains élèves, il s’agit de proposer à tous les élèves plusieurs façons d’accéder à un savoir ou une compétence donnés. On travaille plusieurs fois la notion d’une façon différente.

L’intérêt de cette façon de faire est qu’elle constitue une différenciation invisible : les élèves en difficulté ne sont pas explicitement identifiés par l’obligation de mener une activité simplifiée ou de bénéficier d’aides particulières. La totalité des activités est proposée à l’ensemble des élèves.

Lors de la conférence, il a été montré par exemple des séances où les élèves devaient passer par plusieurs ateliers, dont certains obligatoires et d’autres au choix, afin d’aborder une même notion sous plusieurs angles. On peut aussi proposer plusieurs séances successives au cours desquelles les élèves se confrontent à plusieurs façons de travailler une même notion.

Des choix nécessaires

Dans la pratique, il me semble évident que cette façon de faire implique de passer davantage de temps sur une notion, qui sera abordée plusieurs fois de différentes manières. Aussi cela n’est-il sans doute pas applicable à l’ensemble des savoirs et compétences du programme, sans quoi une année ne suffirait pas à couvrir l’ensemble de ce que les enfants doivent apprendre. Il convient donc d’opérer des choix, en consacrant davantage de temps aux notions pour lesquelles une majorité d’élèves rencontre des difficultés.

On le fait déjà !

Pour ma part, il ne me semble pas nécessaire de révolutionner totalement nos pratiques enseignantes, ce qui demanderait un investissement disproportionné. En revanche, je voudrais souligner que la majeure partie des enseignants pratique déjà un peu cette façon de faire, ne serait-ce que partiellement. Quand on demande à un élève de dessiner ce qu’il a compris d’une histoire, on travaille les intelligences multiples ! Même chose lorsqu’on mime une histoire en salle de sport, ou lorsqu’on construit un tapis de contes…

Ce blog étant consacré à la langue et à la littérature françaises, je ne vais développer ici que des exemples de pratiques dans ce domaine. Je précise que je ne suis pas un spécialiste des « intelligences multiples » : mon but est simplement de montrer comment on peut enseigner le français sans se focaliser uniquement sur des compétences verbales et langagières, et cela, sans pour autant se transformer en « professeur en intelligences multiples », c’est-à-dire sans radicalement changer de pratiques et de fonctionnement.

Pour travailler la compréhension de l’écrit

J’ai déjà consacré un article sur la compréhension des textes littéraires : j’y présentais quelques uns des dispositifs recommandés par l’ÉSPÉ et qui ont trouvé mon adhésion, si bien que je les ai mis en place dans ma classe. Je voudrais donc rappeler ici tout le bien que je pense des activités qui permettent aux élèves de manifester leur compréhension autrement que par des travaux écrits de réponses à des questionnaires, lesquels évaluent finalement davantage des facilités de rédaction que les réelles qualités de compréhension.

Intelligence visuelle et artistique
Un tapis de conte (photo personnelle)

Les tapis de conte, les plans de récit, les dessins légendés sont autant d’activités manuelles par lesquelles les élèves s’imaginent faire des arts plastiques alors qu’ils travaillent en réalité simultanément la compréhension des textes étudiés en classe. Les supports dessinés permettent aux enfants de visualiser le sens des histoires et d’accéder à une compréhension que la seule lecture du texte n’a pas nécessairement suffi à apporter.

  • On peut ainsi demander à des élèves de dessiner l’ensemble des personnages d’une histoire qui vient de leur être lue, ou encore l’ensemble des lieux.
  • Cette année, mes élèves ont construit la maquette de Troie pour représenter le mythe du célèbre cheval de bois. Ils ont aussi dessiné le cyclope afin de légender le vocabulaire de la description du monstre.
  • Quand nous avons lu Jacques et le haricot magique, nous avons terminé la séquence par une représentation des différents lieux, des personnages et objets qui se trouvent en chacun d’eux, et la matérialisation par des flèches du périple de Jacques.
Intelligence corporelle
Mettre à profit les séances de sport pour travailler la compréhension littéraire : un élève de maternelle construit une cabane comme les trois petits cochons (Photo personnelle)

La mise en scène des textes lus en salle de sport est également un moyen intéressant de vérifier la compréhension des élèves. Ainsi, à l’issue des séances consacrées aux différentes étapes du voyage d’Ulysse, j’ai demandé aux élèves de travailler par groupes pour réfléchir à une façon de mimer un épisode de l’histoire (le cyclope, les sirènes, les lotophages, la guerre de Troie, etc.). Les autres enfants devaient deviner de quel épisode il s’agissait.

Cette pratique est assez fréquente en maternelle, où les séances de sport, quotidiennes, sont suffisamment nombreuses pour permettre ce travail. Ainsi, l’an dernier, avais-je proposé à des élèves de moyenne et grande section d’utiliser le matériel disponible pour raconter l’histoire des trois petits cochons. Je crois cependant que ce genre de séances est tout à fait faisable en élémentaire.

Impossible, bien sûr, de ne pas mentionner le théâtre, qui est l’occasion par excellence de mettre en scène des textes lus. J’aime particulièrement la comédie intitulée Mystère à l’école des sorcières, inscrite dans le recueil Histoires de sorcières aux éditions Sedrap. Elle est très drôle, et elle parvient à entraîner la motivation des élèves. Cependant, je ne sais pas si j’irai jusqu’à une mise en scène aboutie, cela n’est pas absolument nécessaire pour le travail de la compréhension même si cela ferait un beau projet (mais j’en ai déjà plusieurs autres en cours…).

Intelligence naturaliste

Les enfants dits « naturalistes » aiment classer, trier, ranger, ordonner. Aussi, en lieu et place du traditionnel questionnaire, on peut proposer aux élèves de classer différents éléments dans des tableaux à plusieurs colonnes. Par exemple, dans une liste de personnages, distinguer les adjuvants et les opposants. Cette année, dans l’histoire de La Belle et la Bête, j’avais demandé de relever dans deux colonnes les sentiments de la Belle au début puis à la fin de l’histoire. Les possibilités sont nombreuses.

Pour travailler l’étude de la langue

Tri d’étiquettes en deux catégories (photo personnelle)

Ce qui est valable en lecture et en littérature vaut aussi en étude de la langue, où les traditionnels exercices des manuels doivent avoir une place, sans pour autant constituer l’alpha et l’oméga des activités langagières.

  • Découper des mots pour les assembler en constituant des phrases associe une dimension manuelle à la réflexion grammaticale. C’est une activité tout aussi intéressante que les traditionnels exercices demandant d’encadrer le verbe et souligner le sujet. Une lecture fine des mots et de leurs accords est nécessaire pour fabriquer une phrase correctement orthographiée.
  • Trier des étiquettes selon différentes catégories s’inscrit dans le champ de l’intelligence naturaliste. J’ai déjà parlé sur ce blog d’une activité consistant à classer des verbes au passé simple dans quatre « maisons » : les élèves devaient eux-mêmes deviner qu’il fallait pour cela identifier les quatre types de passé simple.
  • Colorier des mots en respectant le codage demandé favorise également la motivation des élèves en intégrant une dimension ludique à l’observation du fonctionnement de la langue. Par exemple, colorier en jaune les verbes qui se conjuguent avec l’auxiliaire avoir, et en vert ceux qui se conjuguent avec l’auxiliaire être.
  • Hier, j’ai proposé une activité collaborative dans la cour pour travailler l’accord du participe passé dans des verbes au passé composé. Chaque élève s’est vu remettre une feuille de couleur, contenant soit un pronom personnel (feuille verte), soit un auxiliaire (feuille jaune), soit un participe passé (feuille rose). Les élèves devaient collaborer pour se réunir en équipes afin de construire des phrases correctement accordées. Les élèves ont vu que plusieurs solutions étaient possibles. Une telle activité mobilise à la fois l’intelligence corporelle et l’intelligence interpersonnelle.
Jouer dans la cour pour construire des phrases au passé composé (image personnelle)

Mon point de vue

Un enfant qui écrit (Pixabay)

Personnellement, je ne travaille pas systématiquement avec les intelligences multiples. Je ne décline pas en permanence toutes les notions du programme en différentes activités destinées à stimuler chaque type d’intelligence. Je n’essaye pas de définir le type d’intelligence prépondérant chez chacun de mes élèves. De ce point de vue, cet article n’est pas celui où vous trouverez les meilleures informations concernant les intelligences multiples.

Cela ne m’a pas empêché d’avoir été intéressé par la conférence que j’ai suivie, et essayé, très modestement, de mettre certains petits trucs en place. C’est ce que je voulais présenter dans cet article : quelques exemples d’activités que j’ai réellement mises en place, qui n’ont rien d’extraordinaire, mais qui se veulent réalistes. J’essaye, autant que possible, de varier les activités et les dispositifs, et de proposer différentes façons d’acquérir une compétence ou une notion.

Je suis convaincu que ces modestes activités ont au moins stimulé la motivation de mes élèves, et qu’elles leur ont permis d’apprendre autrement. Mais je sais bien qu’elles ne sont pas une panacée, et qu’il est certains jours où l’on se désole qu’après avoir travaillé une même notion sous plusieurs angles, certains élèves persistent à confondre, par exemple, les terminaisons d’infinitif et de participe passé. En particulier, je remarque qu’il n’y a pas toujours un transfert aussi bon qu’espéré entre les activités ludiques souvent bien réussies et les évaluations plus formelles, notamment les dictées. La réflexion n’est jamais terminée…

 

 

7 commentaires sur « Intelligences multiples et enseignement du français »

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