Les mots, leur forme, leur sens

Je vous propose aujourd’hui un petit voyage, qui nous transportera dans le temps et dans l’espace, à la rencontre de ces drôles de petites bestioles que sont les mots. Nous les utilisons tous les jours, sans même y penser, et sans généralement songer qu’ils sont les héritiers d’une histoire plurimillénaire…

1. Une longue histoire

1.1 Le vieux fonds issu du latin

Les thermes romains de Cimiez (Eric Coffinet, Wikimedia, libre de réutilisation)

Les mots que nous utilisons chaque jour lorsque nous parlons ne viennent pas de nulle part. Notre vieux fonds langagier est issu du latin. Lorsque l’on parle de mots issus, il s’agit de mots latins qui se sont lentement déformés, de génération en génération, jusqu’à devenir des mots français. Parfois, l’altération est si importante que le mot latin n’est plus reconnaissable. Ainsi le latin aqua s’est-il transformé en eau.

Ces déformations sont dues au fait que le latin parlé en Gaule était assez éloigné de celui des cercles cultivés de Rome. Nous parlons là d’une langue populaire, véhiculée par des militaires et des commerçants davantage que par de fins lettrés, puis utilisée par des peuples dont elle n’était pas la langue maternelle. En l’absence de référence constante à l’écrit, en l’absence de système scolaire capable d’imposer une norme, la langue se déforma peu à peu.

Ces déformations correspondaient à un souci de moindre effort articulatoire. Certains sons ou enchaînement de sons, difficiles à identifier et à reproduire pour un étranger, se sont altérés plus vite ou plus profondément que d’autres. Certains sons se sont amuïs, en particulier en position inaccentuée. D’autres se sont transformés selon des lois qui ont, depuis, été étudiées.

1.2 La création de nouveaux mots

Mais parfois, les mots manquent. Il faut alors créer de nouveaux mots. Plusieurs mécanismes sont disponibles pour cela : l’emprunt, la dérivation et la composition. Quelques explications.

1.2.1 Les emprunts au latin et au grec
Un théâtre antique (Pixabay)

Les personnes cultivées savaient parler latin, qui était la langue des livres, de la culture, de la science. Parfois même, aussi, savaient-elles le grec. Et c’est donc à ces deux langues que le français va emprunter un grand nombre de mots nouveaux.

S’agissant des emprunts au latin, ils ressemblent souvent bien davantage à leur étymon que les mots issus du latin, ce qui permet de les différencier. Ainsi, eau est-il bien issu du latin, tandis que scolastique, par exemple, est emprunté au latin, qui lui-même l’avait piqué au grec.

Comment savoir s’il s’agit d’un mot issu ou d’un mot emprunté ? Il faut utiliser un bon dictionnaire étymologique ou, mieux, un dictionnaire d’histoire de la langue, qui vous donnera davantage de détails sur les étapes de l’évolution, et non uniquement l’étymon. Je vous recommande le Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey aux éditions Le Robert. Incontournable est également le Trésor de la langue française informatisé, mis en ligne par le CNRLT, émanation du CNRS.

1.2.2 Les emprunts à d’autres langues

À mesure que la France entre en contact avec des nations étrangères, elle importe des mots venant de ces pays. Ainsi, à l’époque de la Renaissance où l’Italie connut un apogée culturel et économique, bien des mots ont été empruntés par la langue française, notamment dans le domaine de la musique. Le mot pyjama, quant à lui, vient d’Inde, via l’anglais.

Si ces mots venus d’ailleurs vous intéressent, je vous recommande le Dictionnaire des mots français d’origine étrangère, dirigé par Henriette et Gérard Walter aux éditions Larousse. Ce n’est pas seulement un dictionnaire mais aussi un précis d’histoire de la langue française qui fourmille de détails passionnants sur l’origine insoupçonnée de certains mots.

Un petit tour par le site de l’Académie française permet de consulter la liste des emprunts à des langues étrangères admis dans la neuvième édition de son dictionnaire. Attention, cette liste n’est pas exhaustive, et ne reprend de toute manière pas les mots déjà admis dans des éditions antérieures du dictionnaire.

1.2.3 Les mots dérivés

Pour fabriquer des mots, on peut aussi procéder par dérivation, c’est-à-dire par ajout d’un affixe (préfixe ou suffixe). Par exemple, remettre est préfixé (re-mettre) et mettable a été formé par l’ajout du suffixe -able.

On reconnaît un mot dérivé au fait que les éléments ajoutés (les affixes) ne possèdent pas d’indépendance. Le formant re- n’existe qu’accolé à un autre mot.

Quand on considère un mot dérivé, il est bon de se poser les questions suivantes :

  • La dérivation a-t-elle changé la classe grammaticale du mot ? (Par exemple, dans mettre→mettable, on est passé d’un verbe à un adjectif. En revanche, dans garçon→garçonnet, on reste dans la classe des substantifs.)
  • La dérivation a-t-elle eu lieu en français ou déjà en latin ? Parfois, on croit avoir affaire à un mot dérivé, parce que l’on identifie un préfixe ou un suffixe, alors qu’en réalité, le mot était déjà dérivé en latin. Il importe donc de savoir si l’analyse se fait selon une approche synchronique (dans l’état de la langue à un instant T, tel formant est reconnu comme un affixe) ou une approche diachronique (tenant compte du passage du temps).
  • La dérivation a-t-elle modifié l’orthographe du mot de départ ? Par exemple, on change de radical en passant de faire à faisable.
1.2.4 La conversion

On peut aussi créer de nouveaux mots en faisant passer un mot d’une catégorie grammaticale à une autre, sans pour autant lui ajouter d’affixes. On notera que les désinences verbales ne sont pas considérées comme des affixes.

1.2.5. Les mots composés

Pour fabriquer des mots nouveaux, on peut aussi accoler deux mots pour en créer un nouveau. C’est ce que l’on appelle un mot composé. De même que « Jean-Luc » est un prénom composé, marqué par un tiret, les mots composés ont souvent un tiret. Mais pas toujours.

Déjà, on notera que la réforme de l’orthographe de 1990 préfère les soudures aux tirets. On dira donc portemonnaie plutôt que porte-monnaie. Cette volonté de soudure s’explique sans doute par le fait qu’elle résout la question de savoir quelle partie du mot doit avoir une marque de pluriel, puisqu’il n’y a de toute manière plus qu’une seule partie.

Ensuite, certaines suites de mots que l’on n’a pas spontanément tendance à considérer comme un mot composé en sont bel et bien. Ainsi en est-il de fil de fer barbelé, parce qu’il s’agit d’une suite figée, désignant une réalité particulière. On ne peut pas dire *fil de cuivre barbelé, pas davantage qu’on ne peut dire *fil de fer entrecroisé.

Si vous devez étudier les mots composés dans un texte dans le cadre d’une épreuve universitaire ou d’un concours de recrutement d’enseignants, c’est sans doute qu’au-delà des occurrences qui ne posent pas problème, il y en a quelques-unes plus retorses pour lesquelles plusieurs argumentations valent : c’est alors moins la classification adoptée que la capacité à la légitimer rationnellement qui importe.

2. Classer les mots

L’ensemble des mots ainsi formés — qu’ils soient issus, empruntés, dérivés, composés — constituent le vocabulaire français. C’est-à-dire cette longue liste dont les dictionnaires de poche ne mentionnent qu’une partie, omettant les mots inutilisés depuis si longtemps qu’on les considère comme disparus, ou encore les mots appartenant à des domaines trop spécialisés.

Cependant, les mots ne sont pas seulement les éléments d’une liste, ils ont des liens entre eux. On peut ainsi les classer, les relier, les regrouper selon différents critères.

2.1 La synonymie

On apprend parfois dans les petites classes que les synonymes sont des mots qui veulent dire la même chose. C’est un peu simpliste, car il existe en réalité des nuances de sens qui sont parfois importantes. Il vaut mieux dire que des termes synonymes partagent des traits sémantiques communs, des sèmes.

Pour trouver des synonymes, rien de tel que de recourir à un dictionnaire des synonymes. L’outil « Synonymie » du CNRLT présente l’avantage de hiérarchiser les synonymes par pertinence (avec des listes souvent longues, incluant des termes que l’on ne pensait pas a priori être des synonymes).

2.2 L’antonymie

Des antonymes sont des mots de sens contraire. Petit est l’antonyme de grand. Tous les mots n’ont pas des antonymes. Il n’y a pas de contraire à ours ou à université.

La Grammaire méthodique du français distingue les antonymes contradictoires qui s’excluent mutuellement, les antonymes gradables (chaud se trouvant à mi-chemin entre glacé et brûlant) et les antonymes converses qui expriment la même relation mais d’un autre point de vue (par exemple, inférieur/supérieur ; devant/derrière ; acheter/vendre).

2.3 L’analogie

A côté des dictionnaires des synonymes, vous trouverez parfois aussi des dictionnaires analogiques. Ceux-ci reposent sur un concept un peu plus flou que celui de synonymie. Ces dictionnaires ont en effet pour but d’aider à trouver des mots que l’on aurait « sur le bout de la langue ». Ils rassemblent ainsi quantité de termes sous des entrées se rapportant à un thème commun. Par exemple, si vous ne vous souvenez plus de « gouvernail », vous chercherez à « bateau » ou à « navire », et vous aurez non seulement la liste des parties d’un bateau (coque, mât, gouvernail, quille…), mais aussi différents types de bateaux (paquebot, barque, catamaran…), des termes liés à la navigation, à son histoire, des noms de navigateurs célèbres, etc. Il s’agit de l’ensemble des mots se rapportant au champ d’un domaine donné.

2.4 Hyponymie et hyperonymie

Un hyperonyme et ses hyponymes (image personnelle)

Il existe des mots dont le sens, assez général, correspond à une catégorie d’ensemble. Ce sera un hyperonyme. Au sein de cette catégorie, on peut lister des éléments qui appartiennent à cette catégorie. Ce sont les hyponymes.

Par exemple, des hyponymes de fleur sont rose, dahlia, pétunia, tulipe, laîche, livèche, arum… Quant aux adjectifs écarlate, rubicond, cramoisi, grenat, incarnat, sanguin, on peut les regrouper sous l’hyperonyme rouge.

On notera que, parmi les préconisations pédagogiques en vogue à l’heure actuelle, il est recommandé d’apprendre aux élèves à regrouper des termes dans des catégories, en recourant pour cela à des « fleurs lexicales » dont le cœur représente l’hyperonyme et les pétales différents hyponymes.

3. Polysémie et homonymie

Enfin, il convient de ne pas confondre polysémie et homonymie.

  • Des homonymes sont des mots différents, qui ont des entrées différentes dans le dictionnaire, mais qui, pourtant, s’écrivent et se prononcent de même manière. Par exemple, la grève sur laquelle on s’allonge et la grève par laquelle on réclame de meilleures conditions de travail sont des homonymes.

On notera que des homophones sont des mots qui se prononcent de la même manière, sans nécessairement s’écrire de la même manière. Ainsi, sot, seau, sceau, saut sont des homophones.

Inversement, des homographes sont des mots qui s’écrivent de la même manière, sans nécessairement se prononcer de façon identique. Ainsi distinguera-t-on par la prononciation les fils (enfants) et les fils (de laine).

Les homonymes au sens strict sont à la fois homophones et homographes. Les paronymes sont des mots dont le signifiant se ressemble beaucoup, sans être tout à fait honomymes : collusion et collision sont des paronymes.

  • On ne confondra pas l’homonymie avec la polysémie qui est le fait qu’un seul mot (donc une seule entrée de dictionnaire) ait plusieurs sens. Ainsi opération n’est il qu’un seul mot possédant à la fois le sens de calcul mathématique ou d’intervention chirurgicale.

Pour en savoir plus

  • Riegel, Martin, Jean-Christophe Pellat, et René Rioul. Grammaire méthodique du français. Quatrième édition de 2009. Quadrige Manuels. Paris: Puf, 1994.
  • Henriette et Gérard Walter, Dictionnaire des mots français d’origine étrangère, Larousse.
  • CNRLT/Atilf, Trésor de la langue française informatisé, http://www.cnrtl.fr/definition/

► Retrouvez les articles de ce blog qui traitent de langue française vers le bas du « sommaire général ».

 

9 commentaires sur « Les mots, leur forme, leur sens »

    1. Pardon…
      Très instructif votre site.
      J’aurais une question, qui me tient depuis quelques années. Je constate que, souvent (pas toujours), les mots composés en « re », « dé » ou « im/in », le sont avec seulement deux de ces préfixes, mais pas avec les trois, voire même avec seulement un des trois. Avez-vous remarqué cela ? Auriez-vous une réponse à la question « qu’est-ce qui explique cela ? « .
      Exemples : on a « dire », « redire », « dédire », mais pas « indire ». On a « jouer », « déjouer », « rejouer », mais pas « injouer ». On a « lire », « relire » mais ni « délire » (qui a un autre sens (?)), ni « inlire ». On a « faire », « défaire », « refaire », mais pas « infaire ».
      Il y aurait une raison sémantique évidente, c’est que le mot de départ porte le sens assumé par le préfixe « manquant », mais cela ne me convainc pas vraiment, ce n’est pas le cas pour de nombreux mots. La réponse étymologique, ou liée à l’évolution lexicale me semble plus sûre… Mais je n’ai pas vu de littérature encore là-dessus.
      Bien sûr on a des exceptions à ce constat : « poser », « reposer », « déposer », et « imposer ». Pareil pour « porter »…
      Mais souvent on n’a pas les trois me semble-t-il (je peux être complètement à côté de la vérité !).
      Bien cordialement,
      jmb

      Aimé par 2 personnes

      1. Le prefixe in-, lorsqu’il a un sens négatif, s’applique à des adjectifs :
        – possible / impossible
        – perméable / imperméable
        – froissable / infroissable
        Pour les verbes, on utilisera le prefixe dé- : défaire, déjouer, dénouer, détacher…
        Le préfixe in-, lorsqu’il s’applique à un verbe, veut dire « à l’intérieur » : importer, par exemple.
        Bref, il y a deux prefixes in- qui n’ont pas le même sens ni les mêmes emplois.
        En outre, il y a d’autres préfixes que ceux que vous citez, comme par exemple sur- (surjouer, surfaire, surajouter, surélever…).
        J’espère avoir répondu à votre question.

        Aimé par 1 personne

        1. Merci beaucoup pour cet éclaircissement (je vous avais écrit un autre commentaire pour cette conversation, mais je ne sais comment vous le faire parvenir (je tâtonne sur le fonctionnement de cette application…)

          Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s