L’école d’aujourd’hui en débat

L’éducation, c’est important, aussi est-il bien normal que le sujet soit abondamment abordé, dans la presse, dans les discussions en ligne, ou dans les conversations familiales. En ce moment, comme presque toujours, des questions d’éducation se retrouvent dans l’actualité. Je me permets donc de livrer un point de vue sur ces questions.

Un passionnant débat télévisé

Je viens de visionner sur le site « Le média » un passionnant débat télévisé sur la situation de l’école aujourd’hui. Il s’intitule Les ministres passent, l’école trépasse. Le débat dure environ une heure, mais je l’ai suivi dans son intégralité, tant il traite d’une question qui me passionne. Il s’agit d’un débat réellement constructif, où les avis divergent tout en parvenant à une réelle communication, là où, trop souvent, les débats télévisés tiennent du dialogue de sourds.

Je voudrais donner ici mon point de vue, qui n’est rien d’autre qu’un point de vue parmi d’autres, celui d’un prof de 31 ans qui aime son métier, et qui essaie de bien le faire.

Tout ne va pas mal à l’école

Un enfant heureux d’apprendre (Pixabay)

D’abord, je voudrais commencer par dire que, tant dans ce débat que sur d’autres médias, dès que l’on parle d’école, on assiste à une peinture faite de constats alarmants qui donne l’impression que l’école serait en débâcle totale, que tout va absolument mal, que rien ne fonctionne, et que tout allait forcément mieux avant.

Or, comme je le disais dans un article précédent, non, tout ne va pas mal à l’école. Celle-ci reste, souvent, un lieu où les élèves sont heureux de se rendre, où ils apprennent quantité de choses dans divers domaines, où leur curiosité naturelle trouve de quoi se satisfaire, où ils vivent des expériences dont certaines les marqueront toute leur vie.

Je ne cherche pas à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Loin de là. Mais avant de parler des difficultés, des problèmes, des injustices, des inégalités, je trouve que cela fait du bien, aussi, de se rappeler que tout ne va pas mal, et qu’il y a aussi des millions d’enfants, d’enseignants, de classes, d’écoles, qui parviennent à s’en sortir en dépit des difficultés que la société d’aujourd’hui dresse sur leur chemin.

Les problèmes de l’école
ne viennent pas forcément de l’école

Des problèmes, il y en a. Il y en a même tous les jours, certains anodins, d’autres plus graves, momentanés ou durables, locaux ou généraux, conjoncturels ou structurels. Dans une certaine mesure, il est même normal qu’il y ait des problèmes, puisque l’école est tout à la fois un lieu de vie en commun et d’apprentissage, et qu’aucune de ces deux dimensions ne va de soi. Il est donc normal que tout ne marche pas toujours comme sur du papier à musique.

Parmi tous ces problèmes, il en est un qui est particulièrement préoccupant, et qui est celui de l’inégalité des élèves. On reproche beaucoup à l’école de perpétuer ces inégalités, voire de les creuser, sans jamais rappeler qu’elle ne les a pas créées. Les problèmes de l’école ne viennent pas forcément de l’école. Je dirais même que l’école reçoit les problèmes de l’ensemble de la société.

Ce n’est pas l’école qui a décidé qu’il y ait des riches et des pauvres. Ce n’est pas l’école qui a décidé que certaines enfants présentent davantage de dispositions que d’autres. Ce n’est pas l’école qui a décidé que certains quartiers seraient extrêmement favorisés, pendant que d’autres connaîtraient la pauvreté, le chômage et la violence. Ce n’est pas non plus l’école qui a créé un monde du travail tellement tendu que tous ne parviennent pas à y trouver une place qui leur convienne, voire une place tout court. Ce n’est pas l’école qui a fait la crise. L’école n’est pas davantage responsable des délocalisations, de l’automatisation de bien des métiers, réduisant drastiquement le nombre d’emplois.

Alors l’école fait avec. Moi-même, enseignant, je dois, chaque jour, faire avec des élèves qui sont tous différents. Et ce, dès le plus jeune âge. Il est impressionnant de voir certains élèves de petite section parler un français déjà presque soutenu et jouer avec dextérité avec les nombres, quand d’autres réagissent à peine à l’appel de leur prénom. Les inégalités existent dès avant l’école. Je crois que je ne réalise pas toujours, et heureusement, à quel point mes élèves vivent dans des mondes différents une fois qu’ils passent la grille de l’école.

Et c’est faux de dire que l’école ne fait rien. Elle fait au contraire beaucoup de choses. Issu d’une famille d’enseignants, ayant côtoyé au cours de mes études puis de mon métier un grand nombre d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires, de formateurs, je dois dire que la quasi-totalité d’entre eux se démène pour faire fonctionner l’école, à toutes les échelles de responsabilité. Les profs rencontrent des parents, anticipent d’éventuelles difficultés, adaptent leurs enseignements, chaque jour. Des recherches sont quotidiennement menées par des scientifiques qui cherchent à améliorer l’école. Des formateurs répercutent leurs avancées auprès des professeurs stagiaires ou en exercice. Des enseignants tentent diverses stratégies pour permettre à leurs élèves de progresser.

Il me semble donc que c’est accuser bien injustement l’école que d’affirmer qu’elle ne remplirait plus sa mission. Je crois plutôt que c’est la mission qui lui est assignée par la société qui est devenue disproportionnée. Car, j’ai l’impression que, dans une société qui va mal, on attend de l’école, non seulement qu’elle ne soit pas atteinte de ces maux, mais encore qu’elle les résolve.

Était-ce mieux avant ? Pour une part, sans doute, mais c’est la société dans son ensemble, plutôt que l’école elle-même, qui s’est dégradée. Dans une société où le chômage n’existait que de façon résiduelle, où chacun trouvait un emploi du moment qu’il était valide, il n’était pas aussi vital qu’aujourd’hui d’entreprendre des études. De nombreuses personnes parvenaient à vivre décemment sans pour autant être longtemps allées à l’école. Aujourd’hui, il en va tout autrement : la crise, la précarité, le chômage, les conditions d’emploi ont fait de la réussite scolaire à haut niveau un préalable indispensable à toute vie professionnelle épanouissante. Les progrès de la mécanisation et de la robotisation ont permis d’éviter bien des souffrances liées au labeur, mais ont privé d’emplois bien des ouvriers et employés désormais sommés de se former à des travaux plus qualifiés.

Instruire ou éduquer ? Connaissances ou compétences?

Homme portant un livre (Pixabay)

Une grande partie du débat que je signalais en début d’article a porté sur la question de savoir s’il fallait instruire ou éduquer, insister sur des connaissances ou sur des compétences, sur des savoirs ou des savoir-faire. Il me semble que cette question n’a en pratique que peu d’importance, tant ces composantes sont en vérité inextricablement liées dans le quotidien du travail de classe. Les enseignants comme les élèves passent constamment de l’un à l’autre. Les élèves ont besoin de savoir découper des feuilles de papier, de savoir utiliser un compas, de savoir résoudre des problèmes, de savoir se repérer sur une carte géographique (compétences) comme ils ont aussi besoin d’apprendre les bases du calcul, de la conjugaison, de la géographie, des sciences et de l’histoire (savoirs).

En revanche, il est important de voir que, derrière ces différents termes employés, il y a, en effet, des philosophies, pour ne pas dire des idéologies, différentes. Cela a été bien mis en évidence par ce débat télévisé, dans lequel vous entendrez des extraits de rapports de l’OCDE et de l’Union Européenne qui devraient vous faire bondir. Les discours, issus du monde politique et surtout du monde de l’entreprise, qui misent uniquement sur les compétences et les savoir-faire, ne voient dans l’élève qu’un futur travailleur, ainsi nié dans sa pleine dimension d’être humain. Or, les savoirs qui ne semblent pas immédiatement applicables dans le monde du travail participent malgré tout de la construction d’un être humain dans toutes ses dimensions, et se révèlent in fine utiles y compris dans la vie professionnelle. Bref, savoirs et compétences sont tous deux utiles, mais la question se pose de la hiérarchisation établie entre eux.

Je reste malgré tout assez sceptique quant à l’idée d’une corrélation forte entre le discours pédagogique ministériel sur les savoir-faire et les compétences et la baisse de niveau relevée notamment par les études PISA. En effet, j’aurais tendance à penser que d’autres facteurs importants ont été très peu évoqués au cours du débat : la crise économique, la persistance d’un chômage massif, la violence rencontrée dans certains quartiers, la précarité des familles ne sont pas des phénomènes aussi extérieurs à l’école qu’ils en ont l’air. Un facteur en apparence très éloigné du sujet, comme celui de la pollution, me semble également à prendre en compte, dans la mesure où nous sommes faits de ce que nous mangeons et respirons, et l’idée d’un lien possible entre la dégradation de notre santé et du niveau scolaire ne me semble pas farfelue. Apprendre est plus difficile dans un monde qui peine à se projeter joyeusement dans l’avenir.

Pour une Université plus juste

Une salle de classe (Pixabay)

En ce moment, il est également beaucoup question dans l’actualité de la question savoir si l’entrée à l’Université doit se faire sur la base d’une sélection ou non. Le débat télévisé en a été l’écho.

Pour ma part, je pense qu’on a raison de trouver injuste le système du tirage au sort, qui laisse la possibilité que de brillants élèves ne soient pas admis dans la filière qu’ils souhaitent intégrer, alors même que de moins bons élèves seraient inscrits simplement parce qu’ils auraient été tirés au sort. Mais on aurait également raison de trouver injuste qu’une sélection sévère ait lieu dès avant l’entrée à l’Université, alors même que certains élèves, qui obtiennent des résultats médiocres dans l’enseignement secondaire, se découvrent une motivation nouvelle une fois sur les bancs de l’Université.

Aussi, l’on voit bien que, plutôt que de chercher la moins mauvaise façon d’exclure des étudiants de l’Université, il faudrait réfléchir à une façon de les y inclure. Cela passe, avant tout, par l’augmentation des places disponibles. C’est là l’essentiel de la question : s’il y a suffisamment de place pour tout le monde, plus besoin de sélectionner. Mais pas seulement.

Il importe d’améliorer l’information des élèves sur les différentes filières existantes, leurs contenus, leurs méthodes, leurs pré-requis pédagogiques, leurs débouchés. En effet, il existe des filières qui sont loin d’être saturées, et qui, pourtant, présentent des débouchés intéressants. C’est le cas, par exemple, des cursus de lettres.

Mais, tant il est vrai qu’on ne peut se faire une véritable idée du contenu d’une formation avant d’y être inscrit, des systèmes de passerelles doivent exister, qui permettent aux étudiants de changer éventuellement d’orientation sans pour autant devoir recommencer leurs études de zéro.

Il faut aussi créer un nombre suffisant de places dans les cursus courts (BTS, IUT…), lesquels attirent désormais beaucoup d’étudiants, y compris des étudiants dont le niveau scolaire élevé aurait pu laisser penser qu’ils opteraient pour des études longues, mais qui, séduits par le fort potentiel d’embauche de certains diplômes à faible nombre d’années d’études, en viennent à occuper des places dès lors inaccessibles à de moins bons élèves, lesquels n’ont par conséquent d’autre choix que de s’inscrire dans des filières qui ne leur correspondent pas nécessairement.

Plus largement, je crois que l’idée d’une sélection à l’Université ne ferait pas autant grincer de dents de la part des jeunes s’il existait pour eux de véritables solutions alternatives. Peut-être bien, après tout, que certains cursus universitaires ne sont pas faits pour tout le monde : mais cette affirmation n’a de sens que si l’on est en mesure de proposer autre chose pour les autres, c’est-à-dire une véritable formation supérieure qui ne soit pas regardée comme une voie de garage.

Dès lors, il importe aussi de faciliter la reprise d’études universitaires après une formation courte ou après un temps passé dans la vie active. En effet, le contact avec le monde du travail peut susciter des besoins de formation et de connaissances dont la personne n’avait pas encore conscience au moment où elle était élève. Les personnes qui reprennent des études après un parcours différent doivent être considérées par le monde universitaire comme détentrices d’une autre forme de savoir, qui est aussi une richesse. Leurs attentes et leurs besoins de formation ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux d’autres étudiants.

*

Je voudrais conclure en vous recommandant à nouveau ce débat qui se distingue par son sérieux sur ce sujet de l’éducation. Et je serais heureux s’il pouvait se prolonger un peu ici, dans le respect des opinions de chacun, à travers l’espace des commentaires, car je suis sûr qu’un tel sujet ne vous laissera pas indifférent.

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8 réflexions au sujet de « L’école d’aujourd’hui en débat »

  1. Article fort intéressant qui donne envie d’aller voir le débat cité. Vous dites que les problemes de l’école ne viennent pas de l’école mais de la société, quel est votre avis sur les études Pisa, les sociétés étrangères se dégraderaient-elles moins que la société française étant donné que leurs résultats scolaires sont meilleurs?

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je pense en effet que certaines sociétés, notamment dans les pays nordiques, semblent, à ce que l’on peut lire dans la presse, rencontrer un peu moins de tensions sociales et de pauvreté que nous. Il y a aussi un problème qui ne vient pas tant de l’école que des décisions politiques qui pèsent sur elle : la diminution du taux horaire de certaines disciplines au profit d’autres enseignements (le débat télévisé pointe du doigt les « humanités numériques » dont les contours paraissent assez flous).

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