« Dialogue avec l’anonyme » de Béatrice Bonhomme

Béatrice Bonhomme, professeur de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nice, a dirigé ma thèse de doctorat. Parallèlement à ses activités de recherche et d’enseignement, elle poursuit une œuvre riche à ce jour de nombreux recueils poétiques, mais aussi de nouvelles et d’une pièce de théâtre. Elle vient de publier Dialogue avec l’anonyme, paru en février dernier aux éditions Collodion.

Dans un article rendant compte d’un ouvrage collectif paru sur la poésie de Béatrice Bonhomme, paru dans la revue Loxias en 2013, je terminais en affirmant que, d’un recueil à l’autre, la poésie de Béatrice Bonhomme constituait une entreprise visant à atteindre l’universel en se nourrissant du plus intime. Il me semble que Dialogue avec l’anonyme prolonge cette démarche. Le titre même de ce dernier recueil dit assez combien l’universel, l’anonyme, s’inscrit dans un dialogue également personnel, passionnel, intime.

Recommencer à écrire

Commençons par citer les premiers mots de ce recueil, qui associent  affirmation de soi et volonté d’effacement :

« Voilà, je vais recommencer à écrire et tu n’auras ni visage ni nom que ce bonheur d’être à l’infini et ce sera pour toi, mais tu ne seras personne car tu ne voudras ni être nommé, ni être aimé exclusivement, et tu resteras secret comme un trésor ignoré, comme une chose précieuse et méconnue, comme une espérance folle mais anonyme. » (Prologue)

Ces premiers mots — « Voilà, je vais recommencer à écrire » — sont ensuite repris comme un leitmotiv, sous cette forme ou sous une variante, « Je continue à écrire ». Cette dimension métadiscursive qui apparaît d’emblée correspond à une affirmation forte, une prise de décision, presque une sorte de défi : écrire, recommencer à écrire, continuer à écrire, malgré tout. Malgré quoi ? Sans doute, la mort.

Et en même temps que s’affirme ce « je », la figure du « tu » est posée en même temps qu’effacée. Dès les premiers mots du recueil, l’ouvrage est présenté comme adressé, comme un livre écrit « pour toi », et je crois qu’il est important de souligner que la poésie de Béatrice Bonhomme est souvent une poésie de la relation, du lien, de l’entretien. Mais simultanément, nous sommes d’emblée prévenus que, si ce recueil se nourrit d’une dimension intime, celle-ci ne sera pas pour autant dévoilée. Pudeur ? Sans doute, mais au-delà des raisons personnelles qui ont motivé le choix de l’anonymat, il y a aussi une raison littéraire : rendre transmissible l’émotion vécue au lecteur. Passer de l’intime à l’universel.

Il y a quelque chose de solennel dans la poésie de Béatrice Bonhomme, et qui fait que, tout en se nourrissant de quotidien, de souvenirs, le poème n’en reste jamais seulement à l’anecdotique. Une figure mythologique apparaît au centre du recueil : Antigone. Celle qui, chez Sophocle, s’oppose à l’édit de Créon, au nom des lois ancestrales. Celle qui revendique une sépulture pour Polynice. Celle qui répète « les gestes ancestraux d’un peu de terre, d’un peu de mots jetés sur le corps des morts ». Celle qui veille sur les morts. En plaçant ainsi Antigone au centre du recueil, on peut se demander si la poète ne revendique pas la filiation de cette figure mythologique, et ainsi faire du recueil une façon de conserver « quelques mots » pour garder les morts « en vie parmi les vivants ».

La mort

Le thème de la mort est de fait bien présent dans Dialogue avec l’anonyme, comme il l’était déjà dans plusieurs ouvrages antérieurs, tels que Mutilation d’arbre et Passant de la lumière, consacrés par la poète à son père, le peintre Mario Villani, décédé en 2006, ou encore L’indien au bouclier (2013), qui paraît évoquer le frère de la poète.

La mort et le deuil marquent encore très fortement Dialogue avec l’anonyme. Ainsi le poème intitulé « Journal de Février » évoque-t-il ce qui semble être la mort de la mère de la poète, mais là encore, conformément à l’esthétique du recueil, celle-ci n’est pas nommée. Elle aussi fait partie de cet « anonyme » avec lequel Béatrice Bonhomme entre en dialogue.

« Hier très belle, son visage entouré d’une auréole de cheveux blancs.

J’ai déposé dans son cercueil la photo de mon père, une poupée qu’elle avait aimée, toutes les mèches de cheveux de ses enfants et petits-enfants et je l’ai parfumée avec Jicky.

Bicce : une biche est venue se réfugier dans le jardin d’à côté, blessée à la gorge. Elle a passé la nuit. Le matin, elle était partie.

Désespoir en l’abandonnant à Cluis. Elle qui aimait tant les étoiles durant les nuits d’été du champ de foire. » (Journal de Février)

Ces paragraphes brefs, à l’expression nue, montrent comment la poète parvient à associer parole intime et retenue pudique. Pas d’excès de pathos, pas de cris déchirants, mais une détresse d’autant plus sensible qu’elle se dit sobrement. On notera le choix de la phrase nominale : « Désespoir en l’abandonnant à Cluis ». Il ne s’agit pas de nier la douleur, celle-ci est explicitement exprimée, y compris dans ses manifestations physiques comme ce « trou dans la poitrine » évoqué à plusieurs reprises. Mais le ton est plus tragique que pathétique : « Me retrouver là sachant que c’est fini ». Cette aporie ultime qu’est la mort.

Quant au poème intitulé « Noli me tangere » — « Ne me touche pas » en latin, paroles prononcées par Jésus le dimanche de Pâques, et qui est aussi, notamment, le titre d’un poème de Bonnefoy –, il évoque la mort de « Untel », la réception de l’annonce de décès qui laisse sans voix : « J’essaie de comprendre le message que l’on  m’envoie. // Untel est mort. // Untel est un nom très connu de moi. // Untel signifie des centaines de lettres et d’échanges. »

L’isolement sur la ligne des trois mots « Untel est mort » souligne le caractère incompréhensible, inadmissible, et infiniment douloureux de ce simple constat nu, de cette affirmation neutre, intolérable. A cette phrase, Béatrice Bonhomme en oppose une autre, qui lui est venue « se superposant à celle qui [lui] a été envoyée » : « Il était la lumière des mots ». Cette deuxième phrase n’est guère plus longue que la première, mais elle réintroduit de l’humain et de la vie. Le mot « lumière » est important chez Béatrice Bonhomme, qui, dans un recueil précédent, présentait son père défunt comme un « passant de la lumière ». Cette deuxième phrase, contrairement à la première, rend hommage à celui qui n’est plus.

L’amour

Ce Dialogue avec l’anonyme est aussi un poème d’amour.

« Quand je me suis approchée de toi j’ai eu l’impression de voir enfin comme le regard est rendu aux aveugles, comme on est aveuglé par une lumière. »

C’est une définition très forte de l’amour : le sentiment amoureux donne accès à une vision sans laquelle on est comparable à un aveugle. C’est dire qu’aimer permet de s’accomplir soi-même. Par l’être aimé, la poète a accédé à une vision aveuglante, faisant de la vie sans amour un état infirme et obscur.

Cet amour très fort est aussi assez serein :

« Un amour pour brûler le temps des collines, ta main posée dans la main d’une enfance, exploser la caresse, tendre le silence. »

On appréciera ici la rime d’enfance avec silence, les assonances en [ã] et les allitérations en [s] et [z], qui concourent à une impression de douceur. L’infinitif « tendre » laisse entendre l’adjectif de même prononciation. En même temps, apparaissent la brûlure, l’explosion, la tension, donc la passion. Mais une passion empreinte de tendresse. « Une musique de pluie a pris mon cœur et je te l’ai donnée pour rien, comme ça. » Générosité de l’amour qui donne sans compter. Amour nimbé de lumière : « Il reste encore une lumière comme une guirlande qui poursuit sa route et s’enlace à la corde des jours ».

« Je n’ai qu’une vie. Je n’ai qu’un ami. Je n’ai qu’un je t’aime. »

Ce rythme ternaire répète la négation exceptive pour souligner le caractère exclusif d’une relation unique. Amour qui se vit à l’instant présent. « Un geste totalement gratuit, sans avenir, fragile, friable comme la pointe de l’amour. »

Amour qui, parfois aussi, se teinte d’une dimension sacrée :

« Sculptant ton visage et ton corps dans une matière de vie et de couleur.

Traçant nos pas mêlés sur le chemin d’une nuit ouverte dans la chaleur de l’été.

A cet instant le corps entier se transforme, brillant, étincelant, éblouissant comme une pierre, un fragment de mica.

Puis il redevient chair et de la sueur commence à couler.

Un vase sacré est déposé pour recueillir cette sueur, pour ne pas en perdre une goutte tant elle demeure précieuse.

Ensemble nous nous présentons sur un plateau enneigé, les mains nues tournées vers le ciel.

C’est cet unique geste que nous accomplissons ensemble. »

Dans cet extrait qui correspond à la fin du poème intitulé « Le plateau enneigé », la dimension sensuelle suggérée par l’évocation du corps et de la sueur s’augmente progressivement d’une dimension sacrée. Le vase sacré dans lequel est recueillie la sueur du corps fait penser au Graal, au calice recueillant le sang du Christ. La goutte de sueur devient ainsi infiniment « précieuse », peut-être en tant que témoignage de cet amour. La position des « mains nues tournées vers le ciel » suggère là aussi un lien avec le sacré.

*

Anonyme et intime, ce dernier recueil séduit par son caractère touchant, par la force dans l’expression de sentiments forts, qu’il s’agisse du dire d’amour ou de l’expression du deuil. C’est un ouvrage profondément humain : anonyme ne veut pas dire froid ou distant. Avec ce recueil, Béatrice Bonhomme dialogue avec l’autre, avec la mort, avec la vie, avec l’amour.


Références de l’ouvrage : BONHOMME Béatrice, Dialogue avec l’anonyme, éditions Collodion, février 2018. • Image d’en-tête : Une branche, Mabel Amber, Pixabay.

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