« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante

C’est un roman très agréable à lire que L’amie prodigieuse, premier tome d’une saga qui, à terme, en comptera quatre, paru en 2014 aux éditions Gallimard dans une traduction de l’italien par Elsa Damien. Nous voici transportés dans l’Italie des années cinquante, dans un faubourg populaire de Naples, tel qu’il est perçu par une petite fille et sa meilleure amie.

Un quartier pauvre de Naples
dans les années cinquante

Naples (L3ONde, Flickr, CC)

Une première raison pour laquelle je vous recommande ce roman, c’est sa peinture d’une société, d’un milieu. Pour connaître la France de la fin du XIXe siècle, on a Zola. Pour découvrir les quartiers pauvres de Naples dans les années cinquante, on a Elena Ferrante. La comparaison est peut-être un peu hardie, mais il y a malgré tout un point commun, qui est la capacité de l’écrivaine à produire un tableau vivant.

C’est en fait un véritable microcosme qui s’anime à mesure qu’on lit le roman. Elena Ferrante ne nous raconte pas seulement une histoire : elle a su créer un univers. Elle a imaginé un quartier avec tous ses occupants, ses différentes générations qui cohabitent, ses différentes professions. Elle a imaginé plusieurs familles : celle du cordonnier, celle du portier de mairie, celle de l’épicier, du menuisier, du pâtissier, et ainsi de suite. Tout ce petit monde se met en mouvement sous nos yeux.

L’enfance et l’adolescence d’une petite fille

Une jeune fille qui se coiffe (Jules Stoop, Flickr, CC)

Cet univers déjà riche est d’autant plus intéressant à découvrir qu’il nous est présenté par la vision d’une petite fille, Elena Greco, fille du portier de mairie. Il ne s’agit donc pas d’un regard neutre, objectif, qui se poserait de l’extérieur sur ce microcosme napolitain, mais d’un récit intradiégétique, qui nous fait voir de l’intérieur ce que c’est que de grandir dans un quartier pauvre de Naples dans les années cinquante.

Elena Greco, contrairement à la plupart de ses camarades, est plutôt douée pour les études. Mais elle ne provient pas d’un milieu cultivé. Dans son quartier, quasiment personne ne dépasse le cycle primaire. Aussi le récit de sa scolarité ressemble-t-il à la découverte d’un monde étranger, qui ne lui est pas familier et qui ne le sera peut-être jamais. La compréhension du monde de la petite fille est d’abord limitée : elle ne connaît d’abord que son petit quartier, qui est le seul point de comparaison qu’elle possède pour juger de ce qu’on lui montre à l’école.

Il y a quelque chose de touchant dans la naïveté de cette enfant. L’autrice a très bien su montrer comment une enfant perçoit le monde, comment elle aborde les connaissances scolaires et le milieu environnant. Douée, Elena Greco l’est incontestablement, mais son rapport à la connaissance reste celui de la conquête d’un monde étranger qui ne parvient jamais véritablement à devenir familier. Étudier n’est jamais vraiment un plaisir, mais plutôt une conquête, un désir d’égaler voire de surpasser des camarades.

Sur ce point, il est intéressant de noter la fréquence avec laquelle il est fait référence au langage employé par les différents personnages. Il y a ceux qui ne peuvent s’exprimer qu’en dialecte napolitain, ceux qui peuvent faire des phrases plus ou moins habiles en italien standard (lequel est issu du toscan), ceux qui apprennent le latin et le grec. Je me demande d’ailleurs si le texte original permettait de faire entendre ces différences. Il aurait été intéressant que l’on nous fasse entendre directement ces niveaux de langage, avec certaines expressions typiques qui auraient été conservées.

Un ton jamais larmoyant

Troisième bonne raison d’apprécier ce roman, Elena Ferrante ne tente pas de simplement faire pleurer dans les chaumières par la peinture des conditions difficiles des différents personnages. Le point de vue d’une enfant y est pour beaucoup : la narratrice est, au début du roman, trop jeune pour réellement comprendre l’injustice de la pauvreté, trop jeune aussi pour savoir que l’Italie à cette époque sortait tout juste de la guerre et du fascisme. D’ailleurs, le petit quartier pauvre n’est pas le plus misérable de Naples, et n’a rien à voir avec les bidonvilles qui existaient encore dans l’Italie d’après-guerre.

Un univers fantasmatique

Enfants dans la rue (Tony Wright, Flickr, CC)

Venons-en à présent à ce qui fait tout le sel du roman. À cette « amie prodigieuse » dont il est question dans le titre. Car cette dernière est, bien plus que la narratrice, l’héroïne du roman. La petite Elena Greco voue une admiration sans limites pour cette Lila qui est, en effet, loin d’être une enfant comme les autres. La narratrice vit dans l’ombre de cette amie qu’elle considère comme un modèle, et bien plus qu’un modèle, une sorte d’être merveilleux et presque surnaturel.

Pourtant, ce n’est pas facile d’être l’amie de Lila. La première rencontre est à ce titre édifiante : Lila s’est emparée de la poupée d’Elena pour la jeter dans le soupirail sombre d’une cave qui leur faisait peur à toutes deux. Lila n’est pas une fille gentille, ni aimable, elle tient un peu de l’enfant sauvage, mais elle est courageuse, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, et ne laisse personne indifférent.

Une jeune Italienne (Gi@como, Flickr, CC)

Surtout, Lila est une petite fille à l’imaginaire très développé. C’est elle qui entraîne la narratrice dans un univers fantasmatique où l’épicier Don Achille devient une sorte d’ogre. C’est elle qui la pousse à faire l’école buissonnière et à fuguer hors du quartier où les petites filles découvrent un monde encore plus délabré et misérable que le leur. C’est elle qui pousse Elena à entreprendre des études : la seule motivation d’Elena n’a jamais été que d’impressionner son amie. Et c’est cette relation compliquée, où l’imaginaire de l’enfance et la dure réalité ne cessent de s’entrecroiser, qui est le nœud du roman.

La narratrice n’a de cesse de fantasmer sa vie. Tout ce qui lui arrive est retraité à travers le prisme de sa relation avec Lila et de l’univers imaginaire qu’elles se sont forgé. À tel point qu’Elena, devenue adolescente, s’est imaginé un système de balancier expliquant que le bonheur de l’une expliquait le malheur de l’autre. À vrai dire, Elena n’est vraiment elle-même que le bref instant d’un été à Ischia où, séparée de sa meilleure amie, elle a connu son premier baiser. Parenthèse dorée dans un univers plutôt gris.

Je n’en dirai pas plus sur la suite de l’histoire : je vous la laisse découvrir. Ce qui est sûr, c’est que j’ai bien envie de lire les tomes suivants de cette histoire, afin de voir comment cette relation évolue. Et vous, qu’en dites-vous ?

15 commentaires sur « « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante »

  1. J’ai lu les deux premiers tomes car on me les avait offerts l’été dernier. Agréables à lire. Sans plus. Ne me laisse pas un souvenir impersissable. Je ne cours pas pour lire la suite.

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    1. Je comprends votre impression. Je suis actuellement au milieu du deuxième tome, et j’admire toujours autant la capacité de l’auteur a créer des ambiances, à rendre son histoire très vivante, mais je suis un peu lassé par les petits et grands malheurs qui malmènent la narratrice, alors qu’on aimerait la voir enfin heureuse.

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  2. Je viens de lire  » Poupée volée  » d’Elena Ferrante, avec plaisir et intérêt. Il y a, et de loin, de la littérature « populaire » de bien moindre intérêt, tant sur le fond, réaliste et sensible que sur la forme qui est sobre, efficace. Cette histoire d’une femme dans sa complexité, ses désirs, ses impuissances, sa solitude, constitue à mon sens un petit chef-d’oeuvre comme quelques autres livres culte comme certains livres de Sagan, Duras, Erneau… ou Huguenin dans  » La côte sauvage  » et peut-être même Stendhal dans « Le Rouge et le noir « .

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