La poésie s’enflamme sous la coupole gaudoise

Hier soir, des clameurs inhabituelles ont résonné dans l’enceinte de l’éco-musée de La Gaude. À l’heure où, d’ordinaire, ce beau bâtiment orné d’une coupole de verre est plongé dans la nuit, toutes les pièces de ce centre-culturel étaient éclairées d’ardentes lueurs. Et pour cause ! La poésie s’était en effet invitée pour la soirée. Pour célébrer comme il se doit le printemps des poètes.

Poésie des formes

La poésie était précédée de sa sœur la peinture. En effet, avant le début des réjouissances poétiques proprement dites, les convives étaient invités à déambuler dans les étages de la Coupole pour admirer les peintures, gravures et sculptures de Gérard Serée. Cet artiste, ancien élève de la villa Arson, était tout indiqué pour s’intégrer à une soirée de poésie, puisqu’il a publié de nombreux ouvrages d’art en collaboration avec des poètes. Les œuvres présentées, abstraites, colorées, ont quelque chose de vivant, d’organique, elles font penser à des coraux, à des fibres végétales, à des lianes qui se développeraient en tous sens, à des mantes religieuses… Plusieurs livres d’artistes étaient également exposés, dont Dans le rythme brut avec Patrick Quillier.

Poésie des mots

À la suite de ce vernissage, nous avons été invités à sortir de l’éco-musée pour rejoindre le théâtre-cinéma qui se trouve juste en dessous dans le même bâtiment. Ce déplacement est en soi intéressant, car il suscite la curiosité : pourquoi nous fait-on soudain sortir ? Qu’allons-nous découvrir dans cette autre pièce ? Nous prenons donc place dans les fauteuils confortables du cinéma. Sur la scène, un pupitre est installé. Un pupitre en plexiglas transparent, du genre de ceux qu’utilisent les maires pour leurs discours.

Le maître de cérémonie s’avance alors. Avec son allure dégingandée, il tient un peu du clown. Costume bleu marine aux jambes trop courtes, pull rouge vif, chaussettes de même couleur, cheveux longs. Il entame un discours sur ce qu’est la poésie, et peu à peu nous entraîne avec lui dans cet autre monde. Il murmure, s’exalte, s’emporte, jusqu’à quitter par moments son pupitre et occuper ainsi tout l’espace de la scène.

Surtout, il fait participer le spectateur. Il nous apprend une drôle de sentence poétique qui sera un sésame pour accéder à la suite des manifestations de la soirée. « On ne connaît pas toujours le cœur des gens / Tant mal visible qu’on se cogne parfois dedans. »

Poésie des gestes

Ce mot de passe nous permet de réintégrer la Coupole au centre de laquelle ont été tendues des cordes, symbolisant un ring de boxe. De gros gants rouges sont suspendus au-dessus de la scène. Nous prenons place dans l’escalier en colimaçon qui entoure la scène, où une jeune fille est assise sur les genoux. Au rythme d’une musique qui fait entendre des battements de cœur, la danseuse commence à se mouvoir en privilégiant des gestes inhabituels, erratiques, convulsifs. On dirait une sorte de robot en panne qui tantôt s’emballe, tantôt se grippe. Cette danseuse est aussi une acrobate, passant avec souplesse d’une posture à l’autre. Elle joue avec une ampoule allumée au bout d’un fil, au rythme de la musique qu’un magicien des sons fait naître de sa guitare électrique, dont il joue avec un archet.

Nous sommes ensuite répartis dans trois « Zones d’écoute poétique », trois pièces attenantes à cet espace central, où se tiendront des spectacles que nous découvrirons au fur et à mesure de la soirée, mais dans un ordre différent. À l’issue de chaque spectacle, nous nous réunirons tous dans l’espace central pour assister à une performance.

Poésie des insectes

La ZEP n°1 se trouve dans l’insectarium. Grillons, criquets, blattes, phasmes, mais aussi couleuvres et tortues, reposent placidement dans différents terrariums. On entend d’ailleurs distinctement le murmure paisible des criquets. Une chaleur humide et une odeur d’humus baignent la pièce.

Un livre et un crâne : memento mori (Pixabay)

Là, sous une table, recroquevillé dans une posture d’insecte, le poète Patrick Quillier, que je connais bien puisqu’il est professeur à l’Université de Nice, entame le chant des criquets. Une épopée d’allitérations et de rythmes, extraite de l’un de ses livres d’artistes publiés avec Gérard Serée. Cris, criquets, craquements… C’est aussi et surtout l’histoire de l’Homme qui nous est contée. Le visage du poète demeure invisible, masqué par une longue chevelure grise. Puis le poète dévoile un crâne. La fragilité de la vie se révèle alors comme une évidence.

Poésie des langues

Des gants de boxe suspendus (Pixabay)

Le carillon sonne : c’est l’heure de nous rassembler autour de l’espace central où un homme et deux femmes entament une joute poétique. Leurs paroles se répondent comme en un ping-pong oral. Particularité de ce moment de poésie : il se profère en deux langues, français et italien. Ayant la chance de comprendre ces deux langues, j’ai apprécié que l’on puisse entendre ces poèmes dans ce qui devait sans doute être leur langue originale.

Poésie de la musique

Une femme en robe blanche avec une hache (Pixabay)

Puis, direction la ZEP n°2. On nous invite à nous asseoir sur des chaises en plastique dans la pénombre. Sur la scène, une femme en robe blanche s’évertue à fendre une grosse bûche, un cylindre d’environ quarante centimètres de diamètre, avec une petite hache. Elle ne parvient pas à ne serait-ce qu’entamer le bois, et se met alors à chanter. D’une voix douce, d’abord, puis de plus en plus puissante. Elle est rejointe par des enfants, peut-être ses enfants, vêtus de la même tenue immaculée. On me place dans la main une petite bougie électrique : je ne suis pas peu fier de faire partie des porteurs de la flamme de la poésie. Dommage qu’il faille la rendre en sortant.

Poésie de l’accélération

Ensuite, sur l’espace central de la coupole, une danseuse a donné vie à un poème enregistré en accéléré. Une voix bégayante, rendue aiguë par l’accélération de la vitesse, fait apparaître la poésie comme un effort, presque un travail d’accouchement de la parole qui résiste à se dire. Soudain la danseuse ne bouge plus, gisant sur le sol. Alors s’avance Olivier Debos qui récite le même texte, avec la même diction saccadée et bégayante, mais cette fois-ci sans accélération. Cette deuxième lecture met en évidence l’intensité, le caractère d’urgence que le comédien a su mettre dans sa lecture.

Poésie du silence

La Zone d’Écoute Poétique n°3 se trouve au sommet. Sabine Venaruzzo et l’une de ses acolytes nous invitent à nous allonger. Leur voix paisible nous invite à porter attention aux sons extérieurs, aux sons intérieurs, aux sons corporels. Nous imaginons la grande bâtisse de la Coupole dans l’obscurité de la nuit, seulement éclairée par intermittence par les phares d’une voiture solitaire. On nous demande de penser à un mot, à une couleur. Pour moi, ce sera la tortue bleue. Puis on nous demande de nous asseoir. On nous tend papier et crayon : à nous d’écrire quelque chose. Nous griffonnons tous un mot, une phrase, un vers, avant de déposer notre feuille dans une valise…

Poésie et fraternité

Un ballon-lanterne qui s’envole (Pixabay)

Le carillon sonne à nouveau, indiquant qu’il est temps de rejoindre l’espace central. La valise ouverte est déposée à côté des micros : nos petits écrits seront la matière d’une prestation improvisée alliant musique et voix. Sur l’espace central, tous les poètes et acteurs, réunis en cercle, tiennent chacun un ballon de baudruche rouge rempli d’hélium. Ils les font monter lentement au fur et à mesure que les voix s’élèvent. C’est la poésie qui s’envole vers le ciel. Et nous sommes là, tous ensemble, pour la regarder, tandis que résonnent nos propres mots. Nous nous rendons compte que nous avons fait bien plus qu’assister à un spectacle : nous avons participé à une aventure poétique…

Et c’est par la convivialité que se termine la soirée avec un buffet où s’abolit la frontière entre acteurs et spectateurs, entre poètes et auditeurs. Tous ensemble, nous nous réjouissons de ce qu’il existe encore des moments où l’art prévaut sur la contrainte, où la magie des mots l’emporte sur la rentabilité, où la beauté nous dit quelque chose de notre humanité.

Le pari de la compagnie « Une petite voix m’a dit » et du « Poët buro » était de dépoussiérer la poésie. De la faire un peu sortir des livres qui eux-mêmes attendent souvent en vain qu’on veuille bien les extraire de leurs rayonnages. De toucher le plus grand public, mais sans déperdition de qualité, sans dilution du poétique dans des clichés conventionnels. Pari gagné, incontestablement. Et cela, précisément parce qu’une telle soirée n’est pas seulement un spectacle, mais une aventure humaine, certes une petite aventure, mais qui demande malgré tout au spectateur d’accepter de se laisser surprendre, d’accepter l’insolite et finalement de se laisser guider par la poésie. On se sent alors comme ragaillardi, comme si les mots, les voix, les rythmes, les gestes et les sons nous avaient emporté, non pas dans un monde autre, mais dans une vision plus large et plus vraie de ce monde-ci, défaite des limitations imposées par les urgences du quotidien et par l’usure enlaidissante de la nécessité.

9 commentaires sur « La poésie s’enflamme sous la coupole gaudoise »

  1. Je vous encourage à lire cet article tant il raconte si bien cette expérience unique de la soiree de vendredi soir à la Gaude! Merci Gabriel Grossi !

    Aimé par 1 personne

  2. Etpour l’anecdote : nous voulions faire le final sur les terrasses et laisser s’envoler non des ballons, mais des lanternes comme ton illustration…

    Aimé par 1 personne

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