« Résignation » : le sonnet inversé de Verlaine

L’audace dans l’innovation formelle n’est en rien une spécificité du vingtième siècle surréaliste ou oulipien. On peut penser aux Grands Rhétoriqueurs qui, au XVe siècle, firent preuve d’une grande virtuosité. Plus près de nous, je voudrais vous parler aujourd’hui de Verlaine, dont on loue plus souvent la musicalité et la douceur que la virtuosité. Il a pourtant eu l’audace d’écrire, entre autres choses, un sonnet phonétique, et, donc, un sonnet inversé. Celui-ci s’intitule « Résignation » et il fait partie des Poèmes saturniens.

Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
Somptuosité persane et papale,
Héliogabale et Sardanapale !

Mon désir créait sous des toits en or,
Parmi les parfums, au son des musiques,
Des harems sans fin, paradis physiques !

Aujourd’hui plus calme et non moins ardent,
Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
J’ai dû refréner ma belle folie,
Sans me résigner par trop cependant.

Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
Mais fi de l’aimable et fi de la lie !
Et je hais toujours la femme jolie !
La rime assonante et l’ami prudent.

Paul Verlaine, « Résignation », Poèmes Saturniens, cité d’après Wikisource.

Un sonnet inversé

Vous l’aurez compris, un sonnet inversé est un poème où les deux tercets précèdent les deux quatrains, contrairement à l’ordre habituel. Paul Verlaine détourne ici la forme fixe traditionnelle, ce qu’il faut bien entendu lire comme un signe de modernité. Encore faut-il apprécier en quoi cette inversion sert le sens du poème. Car il y a fort à parier que, chez un grand poète comme Verlaine, un tel choix n’a rien de gratuit.

L’opposition de deux époques

Dans ce poème, Paul Verlaine oppose explicitement deux époques : l’enfance, époque où le poète pouvait se laisser aller librement à la rêverie, et le temps présent, où, dans l’ensemble, le poète a dû se montrer plus modéré. Du moins est-ce ce qu’il dit dans un premier temps, car la dernière strophe montre que le poète n’a pas tout à fait perdu son ardeur.

Un Orient fantasmé

Le « Bain turc » d’Ingres (source Wikipédia)

Les tercets évoquent un Orient rêvé et fantasmé par le poète. Il faut savoir que, dans le monde occidental, et notamment dans la littérature française, l’Orient a beaucoup été décrit et peint non pas tel qu’il était réellement, mais tel que les artistes l’imaginaient. Il y avait, aux XVIIIe et XIXe siècles, un engouement certain du public pour l’exotisme. On peut penser, en littérature, à Bajazet de Racine, aux Lettres persanes de Montesquieu, mais aussi, en peinture, au Bain turc d’Ingres, et il y aurait encore des exemples à citer dans la musique, je pense par exemple à la Marche turque de Mozart.

  • Si cette question de l’orientalisme vous intéresse, j’ai trouvé sur le Net un article du « Point culture » qui insiste sur les influences turques et un autre de la FNAC plus précisément consacré à l’Inde.

Et, donc, Verlaine se glisse dans cette vogue de l’orientalisme en affirmant que, lorsqu’il était enfant, il rêvait de Ko-Hinnor : c’est, si l’on en croit Wikipédia, le nom d’un énorme diamant de plus de 105 carats, d’origine indienne, possédé par la couronne britannique. Le diamant avait dû faire parler de lui au XIXe siècle, car il a été taillé en 1852 sur demande de la famille royale.

Le buste d’Héliogabale (source Wikipédia)

Héliogabale était un empereur romain né en Syrie. Il a régné sous le nom de Marcus Aurelius Antoninus. Selon le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, il a été prêtre du Soleil en Syrie sous le nom d’Héliogabale ou Élagabale. L’article de ce dictionnaire ancien insiste sur la dimension extraordinaire de ce César syrien, qui se vêtait, priait et agissait selon des usages bien différents de ceux de Rome. Sur un ton emphatique, Héliogabale est peint comme un jeune monarque cruel, impudique et débauché, vivant dans un luxe immense, et se permettant toutes les extravagances. Il périt assassiné après seulement quatre ans de règne.

On comprend ainsi que Verlaine fasse référence à cet homme dont la vie semble un roman.

Si vous allez au Louvre, n’oubliez pas de contempler ce tableau (image : Wikipédia)

Sardanapale est connu à travers le célèbre tableau La mort de Sardanapale de Delacroix (1927). C’est un tableau immense où l’on compte de nombreux personnages tordus dans des positions torturées : il s’agit de la cour du roi Sardanapale, que ce dernier condamne à la mort en même temps qu’il se suicide, sa cité étant assiégée sans espoir de délivrance. C’est un tableau romantique, avec ce que cela suppose d’exaltation des sentiments. Là encore, Verlaine choisit une référence romanesque, dont on comprend aisément qu’elle suscite la rêverie.

Un désir créateur

Paul Verlaine par Willem Witsen (1892, via Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

Après un premier tercet où le poète s’est peint en enfant rêveur épris d’exotisme, le deuxième tercet nous montre un Verlaine créateur, dont le désir tout puissant suffit à engendrer « des harems sans fin, paradis physiques », prolongeant ainsi le motif orientaliste initié dans le tercet précédent.

On remarquera ici la convocation des trois sens de la vue (« des toits en or »), de l’odorat (« parmi les parfums ») et de l’ouïe (« au son des musiques »). Cela n’a rien de gratuit: Verlaine se peint ainsi en véritable démiurge, capable d’imaginer un univers complet dans toutes ses dimensions sensorielles.

Une ardeur réfrénée ?

Paul Verlaine en 1892 au café François 1er. (Photo de Dornac. Source : Wikipédia)

Le passage aux quatrains montre un net changement de ton. La mention « Aujourd’hui » par laquelle débute le premier quatrain répond en écho à l’expression « Tout enfant » qui commençait le poème. Le but explicite du poète est donc d’opposer deux époques, celle de l’enfance où la rêverie peut librement se déployer, et celle de l’âge adulte où son ardeur doit se réfréner. On peut ici relever le champ lexical de la modération : « plus calme », « réfréner », « sachant la vie ». Le poète a acquis de l’âge et de l’expérience. Le ton est celui de la résignation.

Cependant, il ne faut pas aller trop vite en besogne, et c’est pour cela que j’ai mis un point d’interrogation à mon titre. En début et en fin de quatrain, Verlaine nuance son propos par des expressions telles que « non moins ardent », « sans me résigner par trop cependant ». En d’autres termes, Verlaine revendique une sage mesure. S’il n’adhère plus à l’exaltation romantique de sa première jeunesse, il ne s’agit cependant pas de verser dans l’excès contraire. Il ne s’agit pas de devenir un poète austère.

Une manifestation de vigueur

Symptomatiquement, le dernier quatrain retrouve la forme exclamative très pratiquée dans les tercets. C’est un peu une façon de dire que, malgré tout, malgré les concessions que l’âge lui impose de faire, Verlaine reste un poète ardent.

Le premier vers du quatrain exprime une concession « Soit ! le grandiose échappe à ma dent », qui est ensuite immédiatement nuancée par un « mais ». Même s’il doit renoncer au grandiose, le poète n’a rien perdu de sa capacité d’exclamation. Quand il s’écrie « fi ! », l’expression du mépris est aussi une manifestation de vigueur.

De même, quand dans un beau rythme ternaire il affirme « Et je hais toujours la femme jolie! / La rime assonante et l’ami prudent. », il faut voir dans ce triple rejet une affirmation de soi-même. Le mot « toujours » est ici important, en ce qu’il montre que le poète insiste sur le fait que le temps n’a pas réussi à faire faiblir sa force.

Et ce que le poète rejette, c’est, finalement, la modération. Le joli, c’est une forme relativement peu intense de beauté, par rapport au sublime, par exemple. La rime assonante, c’est une forme médiocre de rime. La prudence, c’est une vertu de modération. Verlaine ne veut pas de cette tiédeur.

Un Art poétique

C’est ainsi finalement comme un Art poétique que l’on peut lire ce poème : deux esthétiques s’y opposent, le romantisme exacerbé de l’enfance, épris d’orientalisme, et la voie en apparence plus assagie du présent. En apparence, parce que le poète n’a de cesse de montrer qu’il n’a rien perdu de son ardeur poétique. Et le choix du sonnet inversé s’explique : c’est une sorte de pied-de-nez, une façon de montrer que le poète reste puissamment inventif et n’est pas aussi résigné que ne le laisse croire le titre du poème.

Lisons le poème en rétablissant l’ordre conventionnel des strophes, et l’on trouverait un poème beaucoup plus résigné, justement. Le poète commencerait par décrire la modération présente avant de regretter les élans imaginatifs de son enfance. En inversant les strophes, Verlaine bouscule les codes traditionnels et se montre bien moins assagi qu’il ne le prétend.


Des remarques, des questions, des suggestions ? N’hésitez pas à intervenir dans l’espace des commentaires !

Verlaine sur « Littératures Portes Ouvertes »

10 commentaires sur « « Résignation » : le sonnet inversé de Verlaine »

  1. Bonjour, très intéressante analyse ! J’avais étudié ce poème avec des secondes l’année dernière, et nous avions conclu que la forme même du poème (un sonnet inversé) était une manière d’annoncer une certaine ironie à propos de cette vraie-fausse « résignation » du poète. Merci pour vos articles. Cordialement, Xavier

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  2. Très clair et très éclairant. Mais on lit ce poème différemment quand on est averti de l’implicite homosexuel ( comme Héliogabale par ailleurs)… Je l’ai pas trouvé tout seul mais ça a bouleversé ma vision de ce texte. Ce serait aussi une explication du sonnet inversé : Verlaine prendrait Cupidon à l’envers (la plupart des sonnets qui suivent traitent de l’amour et donc de Cupidon et leur forme non-inversée serait donc trop monotone, trop sage comme « Nevermore » avec ses rimes plates en AAAA BBBB CCD EDE)). Toutes les évocations de l’amour et du plaisir dans ce poème seraient donc des références à sa « belle folie ». Il se sent, du coup, incompris, rejeté et il doit s’adapter, du moins dans l’apparence. En effet, il hait toujours « la femme jolie » mais il lui dédie 5 des 7 poèmes suivants. On peut voir plus d’allusions homosexuelles dans la dernière strophe je pense.

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