« Un jour qu’il faisait nuit » de Robert Desnos

Le nom de Robert Desnos est bien connu du grand public, tant nombreux furent ceux qui, sur les bancs de l’école, apprirent ses vers par cœur. Tout le monde, ou presque, a entendu parler de sa « fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête ». En revanche, bien moins nombreux sont ceux qui se sont aventurés au-delà. Or, la poésie de Robert Desnos n’est pas réservée aux enfants, tant s’en faut ! Aujourd’hui, je vous présente un poème assez célèbre, intitulé « Un jour qu’il faisait nuit », paru dans le recueil Corps et Biens en 1930.

Un jour qu’il faisait nuit

Il s’envola au fond de la rivière.
Les pierres en bois d’ébène, les fils de fer en or et la croix sans branche.
Tout rien.
Je la hais d’amour comme tout un chacun.
La mort respirait de grandes bouffées de vide.
Le compas traçait des carrés
et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier.
Les étoiles de midi resplendissaient.
Le chasseur revenait, carnassière pleine de poissons
Sur la rive au milieu de la Seine.
Un ver de terre, marque le centre du cercle
sur la circonférence.
En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la foule.
Quand la marche nous eut bien reposés
nous eûmes le courage de nous asseoir
puis au réveil nos yeux se fermèrent
et l’aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.
La pluie nous sécha.

Ce poème ne présente aucune difficulté de compréhension, puisqu’il use d’un lexique courant. Et le lecteur aura vite compris que, tout au long du poème, Robert Desnos multiplie les énoncés absurdes et contradictoires. La difficulté dans l’analyse de ce poème réside donc dans la nécessité d’éviter les redites.

I. La jubilation de l’absurde

Dans ce poème, Robert Desnos prend visiblement un grand plaisir à multiplier les énoncés absurdes, où la logique est malmenée afin de présenter des situations impossibles. Paradoxes, oxymores et antithèses permettent de surprendre le lecteur par l’évocation de réalités impossibles, incohérentes, voire absurdes.

1. Les situations impossibles ou absurdes

a. Les impossibilités spatiales
  • On ne peut pas « s’envoler au fond de la rivière ». On ne peut en principe s’envoler que vers le haut, et dans l’air, et non pas vers le bas, et dans l’eau. Ici, la contradiction logique se situe entre le verbe « s’envoler » et le complément de lieu « au fond de la rivière ».
  • Il en est de même pour « descendre au grenier ». Dans la mesure où les greniers sont censés se trouver sous les toits, donc au dernier étage, il est en principe impossible d’y descendre.
  • De même pour « sur la rive au milieu de la Seine » : le poète juxtapose deux indications temporelles qui s’excluent mutuellement.
b. Les impossibilités temporelles

Dans certaines phrases du poème, l’absurde naît du rapprochement de situations qui ne peuvent en principe se produire en même temps. Autrement dit, il s’agit de situations qui, en principe, s’excluent temporellement : quand il y a A, il ne peut y avoir simultanément B, et inversement.

  • C’est le cas dans « les étoiles de midi resplendissaient ». Même si certains astres très visibles peuvent parfois être aperçus en plein jour, les étoiles ne resplendissent que dans le ciel nocturne. A midi, les étoiles ne resplendissent pas.
c. Les exclusions logiques

L’absurde de certaines situations naît du rapprochement de termes qui s’excluent logiquement.

  • Dans « la pluie nous sécha », par exemple, la situation est impossible parce qu’il ne peut y avoir simultanément sécheresse et humidité.
  • De même, dans « au réveil nos yeux se fermèrent », l’indication temporelle « au réveil » est contradictoire avec l’affirmation « nos yeux se fermèrent » qui correspond au sommeil.

2. Le rapprochement des contraires et l’opposition des matières

  • L’affirmation « Je la hais d’amour » confine à l’oxymore.
  • L’adjectif « déserte » est accolé à la relative « où se pressait la foule » dont le sens est exactement contraire. C’est donc bien ici le rapprochement des contraires qui crée l’absurde.
  • C’est aussi par le rapprochement des matières que le poète crée l’absurde : « les pierres en bois d’ébène, les fils de fer en or ». Là encore, d’un point de vue logique, il y a juxtaposition de deux termes qui s’excluent mutuellement. Un fil est soit en fer, soit en or, mais il n’y a pas de « fil de fer en or ».

3. Les références aux mathématiques

Les références aux mathématiques montrent bien que c’est à la logique même que veut s’en prendre Desnos. Les mathématiques impliquent en effet rationalité et logique. D’où des phrases comme « Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés », ou encore « Un ver de terre, marque le centre du cercle sur la circonférence ».

On peut y voir une sorte de pied-de-nez adressé aux mathématiciens : le poète a, en quelque sorte, une forme de supériorité sur l’homme de science, en ce que ce dernier ne possède que des triangles à trois côtés, tandis que le poète peut avoir des « triangles à cinq côtés ». C’est revendiquer la suprématie de la poésie sur la logique et la rationalité.

II. Un récit fantasmatique

On aurait cependant tort de ne voir dans le poème de Robert Desnos qu’une succession d’illogismes simplement juxtaposés. Le poème instaure un véritable univers de langage, structuré par la forme du récit.

1. La structure du récit

L’alternance du passé simple et de l’imparfait, la présence de connecteurs tels que « après cela », « alors », « quand », « puis », sont autant d’éléments qui unifient le poème, lequel ne peut se réduire à une succession de phrases, ce qu’il paraissait à première vue.

Il y a en effet une différence structurelle entre les premières phrases, où l’absence de verbe conjugué appuie l’impression que l’on a affaire à une simple liste d’éléments juxtaposés, et la suite du poème, où s’esquisse l’ébauche d’un récit.

Au début du poème, donc, on peut lire :

« Les pierres en bois d’ébène, les fils de fer en or et la croix sans branche.

Tout rien. […] »

Ce début ainsi penser que le poème ne sera qu’une succession de propositions toutes plus absurdes les unes que les autres. Or, peu à peu, on assiste à une progression. Le poème s’organise, jusqu’à ce que s’ébauche une esquisse de récit. On peut ainsi lire, vers la fin du poème :

« En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la foule.
Quand la marche nous eut bien reposés
nous eûmes le courage de nous asseoir
puis au réveil nos yeux se fermèrent
et l’aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.
La pluie nous sécha. »

Les connecteurs temporels, mais aussi et surtout l’énonciation à la première personne, dessinent un récit, certes totalement fantasmatique, mais un récit néanmoins. C’est ainsi que le poème finit par construire un univers. Aussi invraisemblable et absurde qu’elle soit, ce poème nous raconte bien une histoire.

Une histoire que l’on peut, d’ailleurs, reconstituer : il y a le « je » du narrateur ; le « elle » de la femme aimée (« je la hais d’amour ») ; le « nous » qui est probablement la réunion de ces deux personnes. Et voici que ces deux personnages progressent dans cet univers absurde, avancent, marchent, s’assoient, dorment et se sèchent.

2. Un univers de langage

Ce que ce poème nous propose, c’est finalement un univers de langage où tout est possible. Je me souviens que mon prof de philo disait qu’on peut tout à fait imaginer un couteau sans manche et sans lame : un tel objet est impossible, il n’existe pas et ne saurait exister, et cependant l’expression même « un couteau sans manche et sans lame » engendre inévitablement dans notre esprit des images. Comme quoi, le poème est plus fort que le réel !

Et c’est, je crois, ce qui est en jeu dans ce poème, qui nous fait voir des triangles à cinq côtés, des centres sur la circonférence, des rives au milieu des fleuves, des croix sans branche et des fils de fer en or. Autant de choses qui n’existent pas et que l’on ne peut représenter qu’avec des mots. Et finalement, est-ce si absurde que cela, que la poésie tente, par les moyens dont elle dispose, de créer ce qui n’existe pas ? La poésie n’est-elle pas, avant tout, un faire ?


Image d’en-tête : Desnos et Youki, by Menerbes (Archives Desnos) [Public domain], via Wikimedia Commons (http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/18/Desnos_youki.jpg)

4 commentaires sur « « Un jour qu’il faisait nuit » de Robert Desnos »

  1. The 50-Foot Sandwich
    for Robert Desnos

    I don’t have a problem
    with an ant of eighteen meters
    what I have a problem with
    is that it’ll never fit
    an eighteen meter sandwich.

    I don’t have a problem
    with an eighteen meter ant
    what I have a problem with
    is that to squish it I’ll need
    an eighteen meter sandwich.

    Wait, that’s not all about this tale
    it’s also about the $1,000 it costs.
    Of course I couldn’t afford it
    but it was worth writing this poem
    that cost me nothing.

    ~~~
    Alex Nodopaka March © 2019

    Aimé par 1 personne

  2. En fait, ces images paradoxales et ces rapprochements contradictoires ont sans doute des significations poétiques cachées . Par exemple les « étoiles de midi » peuvent désigner les femmes séduisantes, l’étoile étant souvent (chez Desnos comme chez Nerval ou Apollinaire) une métaphore de la femme. « Une allée déserte où se pressait la foule » renvoie sans doute à l’impression de solitude morale, de désert affectif que l’on peut éprouver même dans une foule. Les autres significations sont plus difficiles mais pas impossibles à trouver.

    Le recueil Corps et biens fait partie des oeuvres incontournables de la littérature surréaliste. On y trouve les plus beaux poèmes de Desnos : « Un jour qu’il faisait nuit », mais aussi « J’ai tant rêvé de toi », « La voix de Robert Desnos », « L’idée fixe »…

    Aimé par 1 personne

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