Enseigner la langue française

Je viens de lire un article écrit par Jean-Paul Brighelli et « Jennifer Cagole » paru en septembre 2017 sur le site Causeur. Cet article traite d’un sujet qui me tient à cœur : l’enseignement de la littérature et de la langue françaises. La thèse des auteurs peut se résumer en une phrase : les tendances actuelles de l’enseignement seraient toutes absolument mauvaises. Je trouve ce point de vue exagérément caricatural, et je voudrais ici apporter quelques nuances.

Des programmes simplifiés, oui, mais pas si mal faits

L’auteur a raison de dire que les programmes ont été simplifiés. En effet, on n’entre dans le détail des COD, COI et, par conséquent, de la question de l’accord du participe passé des verbes conjugués avec l’auxiliaire avoir lorsque le complément d’objet est antéposé, qu’au collège.

Les concepteurs des programmes ont ainsi, visiblement, voulu s’assurer que les savoirs de base étaient bien ancrés avant d’aborder ces questions. C’est une position que l’on a le droit de contester, mais qu’il est un peu rapide de simplement ridiculiser. Je trouve personnellement que, puisque la scolarité obligatoire va du CP à la 3e, il est cohérent d’étaler l’ensemble des notions sur ces neuf années.

Surtout, ce n’est pas parce que la notion n’est pas encore explicitement enseignée qu’on n’a pas le droit de reprendre un élève qui se tromperait en parlant. Dès la maternelle, un enfant qui dirait « Ma feuille, je l’ai pris » et non « prise » doit être repris par un adulte, que ce soit à l’école ou, d’ailleurs, à la maison, de la même manière qu’on le corrigerait s’il disait « des chevals ».

Oui, l’oral, c’est important

L’auteur de l’article affirme ensuite que l’attention portée à l’oral dans les programmes serait délétère. Ce serait même « tuer le français ». Diantre ! Je ne crois pourtant pas qu’il soit farfelu de faire parler la langue française à des enfants, en leur demandant de réciter des poèmes, d’exprimer des points de vue, de formuler leur pensée de façon cohérente.

Si les programmes insistent sur l’oral, c’est peut-être tout simplement parce que les enseignants, qui constatent généralement que les classes sont plus paisibles lorsque les élèves travaillent à l’écrit, auraient tendance à négliger cette dimension des apprentissages.

Je ne crois cependant pas qu’il ait jamais été question de délaisser l’écrit. Lequel est, d’ailleurs, un excellent point d’appui pour l’oral. Un exposé, par exemple, ça se prépare à l’écrit, même si ça se fait à l’oral. Réciter un poème, cela suppose de l’avoir auparavant copié. Intervenir dans un débat est impossible si l’on n’a pas auparavant réfléchi à des arguments, ce qui peut se faire à l’écrit.

Ce qui m’étonne dans cette dénonciation, c’est que l’oral n’est pas une pratique nouvelle. Lorsque j’étais moi-même élève de collège (puisque l’article porte avant tout sur le collège), donc il y a environ vingt ans, l’oral existait déjà dans les classes, à peu près sous les mêmes formes qu’aujourd’hui.

Apprendre les régularités avant les exceptions, est-ce vraiment stupide ?

L’auteur de l’article se gausse en citant la préconisation d’insister sur les régularités. Il faudrait donc commencer par les exceptions ? On voit bien que non. On apprend d’abord que, pour faire le son [õ], il faut le digramme o+n. C’est la règle. Mais il y a une exception : devant m, p et b, on écrira « o+m », comme dans « compter » ou « pomper ». Et il y a une exception de l’exception : « bonbon ». Je vois mal comment on pourrait s’y prendre dans un autre ordre. Et on ne va pas expliquer « o+m » à un enfant qui, lorsqu’on lui demande d’écrire « on », trace les lettres « r+i » (car, si, ça existe).

Là encore, les nouveaux programmes ne font qu’entériner des pratiques qui existent depuis bien longtemps. En inscrivant noir sur blanc qu’il faut insister sur les régularités, les concepteurs des programmes ont simplement voulu rappeler l’importance de consacrer un temps suffisant à ce qui nous semble, à nous adultes, pourtant simple. Si l’on enchaîne trop rapidement la règle et l’exception, certains enfants risquent de tout mélanger.

Pourtant, il y a des choses à critiquer

Critiquer les décisions de nos gouvernants, c’est, dans une démocratie, non seulement normal et sain, mais même vital. Il n’y a donc rien de mal en soi à émettre des critiques, bien au contraire. Je pense en particulier à une recommandation qui, selon l’article, aurait été faite par des formateurs : « Évitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels » (Source : Causeur).

Un enfant qui écrit (Pixabay)

Sur ce point précis, à mon humble avis, il y avait matière à critique. Il me semble en effet qu’à un moment donné, il faut passer par la mémorisation de règles. J’ai, moi aussi, suivi les cours de l’ÉSPÉ. Lesquels ne disaient absolument pas qu’il ne fallait plus donner de règles à apprendre. Ils disaient simplement qu’il fallait laisser un temps de découverte et de manipulation suffisant avant d’écrire la règle dans le cahier, afin que celle-ci ait du sens pour les élèves, et qu’elle soit quasiment déjà sue au moment où elle est écrite. Mais, ensuite, les enfants doivent bel et bien passer par une phase de mémorisation.

De même, personnellement, je pense que les exercices traditionnels des manuels ont leur place à l’école. Il faut simplement veiller à ce qu’ils n’aient pas toute la place. On ne peut pas venir en classe, dire « aujourd’hui, nous allons apprendre le complément du nom », leur faire copier une leçon tout de go, puis les lancer dans des exercices. Ça ne marche pas. En revanche, une fois que la notion a été découverte, que les enfants se sont familiarisés avec elle par diverses approches, qu’ils ont retenu leur leçon, on peut passer à ces exercices traditionnels, dont le caractère répétitif favorise l’acquisition de certains automatismes, et qui rassurent les élèves quant à leur compréhension.

Manipuler pour mieux comprendre

Tri de mots selon les sons [g] et [j] (image personnelle)

En somme, les exercices traditionnels permettent, comme leur nom l’indique, de s’exercer. N’importe quel coach vous le dira : en musculation, avant de pouvoir vous exercer en soulevant de gros poids, il faut d’abord avoir maîtrisé le geste à effectuer, la position corporelle à adopter, sous peine de se blesser. Eh bien, en grammaire, c’est un peu pareil : faire des exercices, c’est bien une fois qu’on a acquis la technique, mais il faut d’abord l’acquérir.

Dans un article précédent, je racontais combien j’aimais enseigner la grammaire avec des étiquettes. De vraies étiquettes, je veux dire, à découper et à coller. On peut faire plein de choses avec : remettre des mots dans l’ordre pour constituer des phrases, faire trier des mots ou des expressions pour dégager des régularités, opérer des transformations par ajout ou suppression… En somme, il s’agit de manipuler pour mieux comprendre.

Classer des verbes au passé simple en quatre « maisons » (image personnelle)

Vous pouvez voir ci-contre un exercice que j’ai proposé récemment à mes élèves de CM1. Il ne se présente pas de façon traditionnelle puisqu’il ne s’agit pas de conjuguer des verbes entre parenthèses sur des lignes pointillées, mais de coller les formes conjuguées dans l’une des quatre « maisons ». Le principe de classement n’est pas donné : il appartient aux élèves de le trouver, ce qui fait de l’exercice un véritable problème ouvert. Certains pensent spontanément au masculin et féminin singuliers et pluriels, ce qui fait bien quatre catégories. Oui, mais « je connus » (forme en « je » placée tout exprès), on ne peut pas dire si c’est un homme ou une femme qui parle. Donc, il faut trouver un autre classement. La plupart des élèves, se souvenant de jeux antérieurs, ont alors pensé aux quatre familles de passés simples : en /a/ (il chanta), en /i/ (il finit), en /in/ (il vint) et en /u/ (il courut).

*

Dans un autre article du blog de Jean-Paul Brighelli, « Jennifer Cagole » est encore plus incisive et se met à insulter carrément les pédagogues, ce qui n’est à mon sens pas la meilleure façon de les critiquer. Je suis moi-même parmi ceux qui rient des excès de jargon, des « référentiels bondissants » et autres « espaces aquatiques normés profonds », mais je ne pense pas que toutes les propositions des programmes officiels soient à jeter. Une lecture attentive de ces programmes montre d’ailleurs que ceux-ci sont loin de réinventer l’école, et qu’une grande partie de ce que les élèves d’aujourd’hui doivent apprendre était déjà au programme à l’époque de leurs parents et de leurs grands-parents. Ce qui, au fond, est logique, puisque de nombreux savoirs de base n’ont pas radicalement changé en cinquante ans. Il y aurait, en revanche, beaucoup à dire sur d’autres questions non évoquées par l’article : le nombre d’élèves par classe, la place du latin, la réforme du collège et la future réforme du lycée…

2 commentaires sur « Enseigner la langue française »

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