L’ardeur ronsardienne

Comme vous le savez peut-être, le thème du « Printemps des Poètes » dans son édition 2018 sera l’ardeur. Le site officiel de la manifestation propose une anthologie de poèmes sur ce thème, essentiellement puisés dans la poésie contemporaine. Je voudrais ici vous proposer un petit voyage au XVIe siècle, afin de vous faire découvrir quelques sonnets de Pierre de Ronsard, qui me semblent illustrer cette thématique.

Pourquoi Ronsard ?

Pierre de Ronsard, par François Séraphin Delpech, v. 1825 (Source : Wikimedia commons)

Quand j’ai appris que le thème du Printemps des Poètes 2018 serait « l’ardeur », j’ai immédiatement pensé à Ronsard, un poète que j’ai beaucoup fréquenté pendant mes études. Déjà, il utilise ce vieux verbe aujourd’hui désuet qu’est ardre, dont je disais dans un précédent article qu’il permet de mieux comprendre ce qu’est l’ardeur poétique.

Ardre, c’est brûler. Le verbe ne subsiste guère aujourd’hui qu’à travers l’adjectif ardent, issu de son participe présent. Et chez Ronsard, c’est la passion amoureuse qui est brûlante. Sa devise, jouant avec son nom de famille, est : « Ronce ard ».

Ronsard, poète de la passion amoureuse

La naissance de Vénus (Sandro Botticelli, Wikimedia commons)

Le travail de Ronsard — des centaines de sonnets — témoigne de l’ardeur avec laquelle le poète a multiplié ses efforts pour peindre la passion amoureuse. Attention toutefois à ne pas faire du poète un romantique avant l’heure : il s’agit moins de narrer une histoire réellement vécue que de produire des variations sur des motifs hérités à la fois de l’Antiquité gréco-romaine et du pétrarquisme. Cependant, on ne peut réduire la poésie de Ronsard à un exercice rhétorique. Jugeons-en sur pièce…

Je voudrais donc commencer par citer un sonnet où l’art du blason se conjugue avec la vigueur printanière pour décrire les seins de la femme aimée. Oui, il y a une dimension érotique dans la poésie de Ronsard ! Et celle-ci va assez loin dans ce poème où le poète rêve d’être une puce pour pouvoir vivre à même cette poitrine et la mordre…

Je cite à partir de l’édition de poche établie par André Gendre, avec l’orthographe d’époque :

Ha, Seigneur dieu, que de graces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet
Enflent le rond de deus gazons de lait
Où des Amours les fléches sont encloses !

Je me transforme en cent metamorfoses,
Quand je te voi, petit mont jumelet,
Ains, du printans un rosier nouvelet,
Qui le matin bienveigne de ses roses.

S’Europe avoit l’estomac aussi beau,
De t’estre fait, Juppiter, un toreau,
Je te pardonne. Hé, que ne sui’-je puce !

La baisotant, tous les jours je mordroi
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi
Que rechanger en homme je me pusse.

Sonnet 41, pp. 108-109.

Si j’ai choisi ce poème, c’est d’abord pour montrer que, même si le poème date du milieu du XVIe siècle, même s’il adopte une orthographe qui est éloignée de la nôtre, même s’il fait appel à des motifs traditionnels desquels nous sommes sans doute moins proches aujourd’hui qu’à l’époque, ce poème demeure vivant par sa fraîcheur.

De fait, le poème commence par une exclamation, signe d’une vigueur que la forme du sonnet ne corsète pas. Ronsard va jusqu’à prendre Dieu à témoin de la beauté de cette femme qu’il n’a de cesse de célébrer. Dieu qu’elle est belle, cette Cassandre ! Il y a quelque chose de familier dans cette exclamation.

Et, dans la suite du quatrain, Ronsard tresse ensemble les lexiques de la nature printanière et de la poitrine généreuse :

Ha, Seigneur dieu, que de graces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet
Enflent le rond de deus gazons de lait
Où des Amours les fléches sont encloses !

La métaphore du « jardin » montre que « ce sein verdelet » est plein de vie. L’image du « gazon » va dans le même sens. Ronsard célèbre la rondeur et la fraîcheur de cette poitrine bien enflée, présentée comme le siège de l’amour. Les « Amours » sont en effet de petits Cupidons armés de flèches, dans l’imagerie poétique traditionnelle issue de la mythologie antique.

Le deuxième quatrain prolonge ce blason de la poitrine en filant la métaphore du printemps, tout en introduisant le « je » du poète qui était auparavant demeuré en retrait :

Je me transforme en cent metamorfoses,
Quand je te voi, petit mont jumelet,
Ains, du printans un rosier nouvelet,
Qui le matin bienveigne de ses roses.

En plaçant le pronom « je » en tête du quatrain, Ronsard se met en valeur. Le poète présente ici l’effet que produit sur lui la vue de cette poitrine merveilleuse. Les « métamorphoses » en question s’inscrivent en écho avec le renouvellement du printemps, qui est lui-même une métamorphose. Surtout, Ronsard se représente lui-même comme un Jupiter capable de se transformer pour séduire les femmes. C’est ce que l’on comprend à la lecture du sixain :

S’Europe avoit l’estomac aussi beau,
De t’estre fait, Juppiter, un toreau,
Je te pardonne. Hé, que ne sui’-je puce !
La baisotant, tous les jours je mordroi
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi
Que rechanger en homme je me pusse.

Il faut comprendre : Jupiter, je te pardonne de t’être transformé en taureau, cela est bien compréhensible si Europe avait une aussi belle poitrine qu’elle ! Ronsard fait ici référence au mythe selon lequel le chef des dieux grecs n’hésitait pas à se métamorphoser en différentes créatures animales pour mieux séduire les femmes.

Ronsard reprend le mythe à son compte, mais lui ne se rêve pas sous les traits d’un taureau, mais d’une puce. Pourquoi une puce ? Parce qu’il pourrait ainsi vivre à même le corps de sa belle, et mordre « ses beaux tétins ». On voit ici que la poésie ronsardienne, loin de n’être qu’un enchaînement de motifs traditionnels, sait aussi être puissamment érotique.

Le dernier vers fait allusion à des activités nocturnes qui nécessitent que le poète retrouve son corps d’homme. On voit assez bien de quel type d’ardeur il s’agit.

L’ardeur poétique et le furor poeticus

J’ai trouvé important de mentionner cette dimension érotique parce qu’il faut éviter d’avoir une vision trop édulcorée de la poésie de Ronsard. Mais ce n’est pas le seul aspect par lequel on peut relier ce poète au thème de l’ardeur. Difficile ici de ne pas rapprocher l’ardeur poétique avec le fameux furor poeticus.

Buste de Marsile Ficin par Andrea Ferrucci, cathédrale de Florence (source Wikipédia)

Qu’es aco ? Si j’en crois mes souvenirs de khâgne, le furor poeticus, c’est, en latin, la fureur poétique. Pourquoi en latin ? Parce que ça nous vient de l’Antiquité, via la Renaissance italienne. Plus précisément, de Platon, commenté par des auteurs tels que Marsile Ficin ou encore Pontus de Tyard. Il y a quatre furores, quatre voies pour l’être humain engagé dans le multiple de parvenir à l’Unité : l’amour, la poésie, le mystère et la divination.

Il y a, de fait, une inspiration néo-platonicienne dans la poésie de Ronsard, où, au sein même des sonnets adressés à Cassandre, il est parfois question des Idées avec un « i » majuscule, du mythe de l’attelage, du mythe de la caverne, etc. Le poète associe le discours amoureux avec des considérations d’ordre métaphysique qui ne lui sont pas séparables. En revendiquant le furor poeticus, Ronsard s’attribue l’image du poète-prophète, du vates, dont la parole possède une dimension cosmogonique ou démiurgique.

Voici, par exemple, le deuxième tercet du vingt-sixième sonnet, où Ronsard fait référence aux Idées platoniciennes :

Et quant la mort m’aura la vie otée,
Encor là bas, je veus aimer l’Idée
De ces beaus yeus que j’ai fichés au cœur.

Sonnet 26, pp. 98-99

Citons encore ce sonnet, tout imprégné de références au mythe de la Caverne :

Si seulement l’image de la chose
Fait à nos yeus la chose concevoir,
Et si mon œil n’a la puissance de voir
Si quelqu’idole au devant ne s’oppose :

Que ne m’a fait celui qui tout compose,
Les yeus plus grand, afin de mieus pouvoir,
En leur grandeur, la grandeur recevoir
Du simulacre où ma vie est enclose ?

Certes le ciel trop ingrat de son bien,
Qui seul la fit, & qui seul vit combien
De sa beauté divine étoit l’idée,

Comme jalous du tresor de son mieus,
Silla le Monde, & m’aveugla les yeus,
Pour de lui seul, seule estre regardée.

Sonnet 88, pp. 140-141

Buste de Platon, copie romaine d’un original grec antique, source Wikipédia

En somme, si la poésie de Ronsard est puissamment animée par une ardente pulsion de vie, il ne faut cependant pas oublier que toute une part de son œuvre est également très intellectuelle, en ce qu’elle est nourrie de références savantes certes largement partagées dans les milieux cultivés de son époque, mais qui font de sa poésie bien davantage qu’un premier jet directement dicté par l’impulsion du moment. Avant même Baudelaire dont on sait combien la poésie est éprise d’Idéal, Ronsard utilise les références néo-platoniciennes (mais on trouve aussi des références à Lucrèce) pour faire de la femme aimée le reflet d’une perfection idéale. Et le poète ne se contente pas d’une filiation servile à ces références platoniciennes : il fait de celles-ci un véritable ingrédient de sa poétique et de son discours amoureux. Aussi peut-on parler chez Ronsard de mystique amoureuse, de métaphysique amoureuse. La femme aimée est assimilée à une perfection telle qu’elle finit par devenir une sorte de divinité plutôt qu’un être humain, si bien que les mots mêmes viennent parfois à manquer, expliquant le recours aux thèmes de la pétrification et de la sidération.


Pour en savoir plus

  • L’édition des Amours utilisée est le recueil des Amours et [des] Folastries (1552-1560), dans la collection « Le Livre de Poche classique » de la Librairie Générale Française, publiée à Paris en 1993 dans une édition établie, présentée et annotée par André Gendre.
  • Je me suis également appuyé sur mes notes de cours lorsque j’étais en khâgne. Je voudrais donc ici remercier Mme Paule Andrau, pour ses cours passionnants sans lesquels cet article n’aurait pu voir le jour.

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5 commentaires sur « L’ardeur ronsardienne »

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