Comment enseigner les classiques de littérature ?

On me pose aujourd’hui une question intéressante : comment enseigner les classiques de littérature ? Vaste question, sur laquelle de très nombreux enseignants, chercheurs, pédagogues se sont penchés. Y répondre de façon définitive relève de l’utopie. Voici cependant quelques remarques.

De la maternelle à l’université

Un loup déguisé en Mère-Grand (grafixxkoeln, Pixabay, libre de réutilisation)

La question des ouvrages dits « classiques » se pose de la maternelle à l’université. A tous âges, il est des ouvrages tellement célèbres qu’ils en sont devenus incontournables : Le Petit Chaperon Rouge est un classique, au même titre que Igitur de Mallarmé. Il y a des classiques pour tous les âges. Renoncer à les faire découvrir, au prétexte qu’ils seraient trop difficiles pour des élèves et étudiants d’aujourd’hui, serait bien entendu la pire des choses, puisque cela reviendrait à les priver d’une culture qui, dès lors, ne serait plus partagée que par les élites.

Le terme de « classique », cependant, ne doit pas faire peur. On doit pouvoir employer ce mot sans pour autant donner l’idée que les livres en question relèveraient d’une littérature-musée, sacralisée et donc ossifiée. Il faut au contraire prouver aux élèves et aux étudiants que ces classiques sont bien vivants, et que, à plus d’un titre, ils ne sont d’ailleurs pas si « classiques » que cela.

Aussi importe-t-il d’insister sur la notion de plaisir. Une œuvre littéraire n’est pas un simple prétexte à des exercices aussi intéressants soient-ils, qu’il s’agisse de questionnaires, de commentaires composés ou de dissertations. Elle demeure avant tout un objet d’art. On aura atteint son but si l’on parvient à faire de ces exercices des moyens de dialoguer avec les œuvres, en approfondissant ainsi son plaisir par la découverte de subtilités restées inaperçues à la première lecture, loin d’en faire l’application aveugle de techniques dont on ne comprend pas le sens.

La question de la compréhension

Avant même d’aborder des questions liées à l’histoire littéraire, aux caractéristiques esthétiques d’un genre, à l’art d’écrire d’un écrivain, il importe de s’assurer qu’élèves et étudiants comprennent la lettre même des œuvres qu’on se propose de leur faire découvrir. Catherine Tauveron parle ainsi de lecture a minima pour définir la compréhension des personnages, des lieux, éventuellement des objets importants, et de la structure globale de l’intrigue. Il me semble que, de la maternelle à l’université, c’est en effet par là qu’il faut commencer.

Or, selon Nathalie Leblanc et Sophie Ngo-Mai, formatrices à l’ESPE de Nice, des études scientifiques ont minutieusement chronométré les différentes phases d’apprentissage dans de nombreuses classes d’élémentaire, pour arriver à la conclusion que la compréhension reste rarement travaillée en classe. Ce qui rend d’autant plus légitime la question : comment enseigner les classiques de littérature ?

Je vais m’appuyer sur leurs propositions, ainsi que sur mes propres pratiques, pour tenter de répondre à cette question depuis la maternelle jusqu’à l’université.

Comprendre les personnages

En maternelle, le dessin légendé peut constituer une activité collective (photo personnelle, construction du loup des Trois petits cochons).

Le dessin légendé est un bon moyen de vérifier la bonne compréhension des personnages d’une histoire. C’est une activité attrayante pour les enfants, qui s’imaginent faire des arts plastiques. Mais l’objectif de l’enseignant est de visualiser rapidement quels sont les élèves qui ont retenu la liste des personnages, quels sont ceux qui ont su retranscrire certains éléments de leur aspect physique ou moral (le but n’étant pas que ce soit bien dessiné). C’est une activité qui se différencie facilement en variant les exigences en termes de légende.

On peut également proposer un dessin déjà réalisé avec des éléments à légender. Cette année, mes élèves ont étudié les aventures d’Ulysse. Ils ont dû replacer les nombreux termes de la description du cyclope sur une illustration. Cela les a aidé à comprendre des mots tels que hirsute, massif, colossal

Une variante plus rapide est de proposer plusieurs illustrations aux enfants en leur demandant de ne retenir que celles qui correspondent effectivement aux personnages de l’histoire. Les enfants doivent alors écarter les images issues d’autres ouvrages, en justifiant leur choix. Il importe alors de revenir sur l’histoire pour amener tous les élèves à vérifier et éventuellement à comprendre pourquoi ils se sont trompés.

Une cible des personnages (Photo personnelle)

La cible des personnages est également un outil précieux. Il s’agit de plusieurs cercles concentriques où l’on écrit, vers le centre, le nom du personnage principal, puis, au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, les personnages de plus en plus secondaires. Cela implique pour les élèves une capacité à hiérarchiser les informations. Pour des enfants qui savent encore mal écrire, on peut tout à fait fournir des étiquettes à coller sur la cible. On peut compliquer un peu les choses en demandant aux élèves d’utiliser des couleurs différentes pour les adjuvants et pour les opposants.

Au collège et au lycée, on pourra recourir à des schémas montrant les relations entre les différents personnages, par exemple avec des flèches. Je pense que la cible des personnages est un exercice tout à fait envisageable au lycée avec une œuvre telle que Lorenzaccio de Musset, où les personnages sont extrêmement nombreux : on placerait Lorenzo au centre, autour de lui graviteraient les Médicis, les Strozzi et les Cibo, et l’on placerait davantage en périphérie des personnages comme le peintre Tebaldeo, le spadassin Scoronconcolo, et encore plus loin les deux précepteurs et leurs enfants, etc. Viendraient ensuite des activités plus traditionnelles sur le portrait moral et physique des personnages, et surtout sur les relations entre ceux-ci.

Comprendre les lieux

Le travail effectué avec les personnages peut aussi être conduit pour installer la compréhension des lieux, surtout s’ils sont nombreux. On peut demander aux élèves de dessiner tous les lieux de l’intrigue. On peut demander aux élèves de remettre dans l’ordre des illustrations représentant les lieux.

Comprendre la structure de l’intrigue

Un tapis de conte pour « Pierre et le loup » en maternelle (photo personnelle)

Une consigne large du type « dessinez-moi toute l’histoire » permet déjà d’évaluer rapidement ce que les élèves ont compris, mais aussi de voir comment ils s’y prennent pour narrer plusieurs épisodes (penseront-ils à diviser leur feuille en cases ?).

  • On peut travailler la structure de l’histoire avec les tapis de conte : ceux-ci représentent les lieux sous forme de maquettes en trois dimensions, dans lesquels de petites marionnettes ou des dessins mobiles permettent de faire évoluer les personnages pour « jouer » l’histoire. Cette pratique, courante en maternelle, peut aussi être mise en place en élémentaire, comme je l’ai fait avec l’histoire du cheval de Troie. On peut aussi se contenter d’une représentation en deux dimensions des lieux, pour un affichage vertical devant lequel passent les élèves pour raconter l’histoire.
  • Un récit codé des Trois petits cochons (photo personnelle)

    Les cartes de récit et autres plans de récit ont à peu près le même rôle. Pour une première séance avec le plan de récit, j’ai donné aux élèves plusieurs vignettes représentant les différents lieux et personnages. A eux de coller ces personnages de manière à reconstituer une sorte de bande dessinée de la fin de La Belle et la Bête. J’ai laissé les élèves tâtonner, pour ensuite reprendre avec eux, lors d’une séance suivante, les éléments importants et leur ordre. Nous construirons ensuite l’histoire entière.

  • Le récit codé permet une représentation abstraite des grandes étapes de l’intrigue. Sur une affiche, les personnages, et éventuellement lieux et objets, sont représentés par des figurés géométriques.
  • Exemple d’exercice travaillant la structure de l’intrigue : il faut remettre les blocs de texte dans le bon ordre (photo personnelle)

    La bande dessinée à compléter est aussi un dispositif que j’affectionne particulièrement. Dans certaines cases, il manque le dessin, et on a la légende. Dans d’autres, c’est l’inverse. Les enfants pratiquent à la fois le dessin et l’écriture pour résumer l’histoire. On peut aisément différencier en jouant sur le nombre de cases et sur la quantité d’écrit attendue.

  • La remise en ordre d’illustrations, de blocs de texte ou de phrases de résumé est aussi un bon moyen de travailler la compréhension des différentes étapes de l’histoire.
  • Le schéma narratif oblige les élèves à condenser l’action du conte à cinq étapes fondamentales, et donc à passer sous silence un grand nombre de choses. Cela demande un esprit de synthèse assez aigu. Je me souviens que mes profs me faisaient utiliser cet outil au collège, je ne suis pas sûr qu’il soit très pertinent d’y recourir avant.
  • Comprendre l’implicite

    Trouver les dialogues dans le livre pour pouvoir remplir les phylactères (images de Wikiversity, La Belle et la Bête ; travail fait en CE1)

    Les textes regorgent de non-dits, y compris des textes spécialement conçus pour être lus par des enfants. En effet, ce qui paraît limpide à un adulte peut demeurer implicite pour un enfant. Il importe en particulier de travailler sur les substituts pronominaux : lequel des personnages est représenté par tel pronom ? Un personnage dit : « Allons-y », mais où est-ce?

    Il ne faut pas croire que ce travail d’analyse soit réservé à de grandes classes. Je connais une maîtresse de maternelle qui, une fois qu’elle a bien déblayé le sens global des histoires qu’elle raconte à ses élèves, leur montre un texte sans illustrations. Un texte de grands, donc, qu’ils ne savent pas lire. Mais repérer des noms propres, c’est possible dès la grande section. Ou encore, surligner des tours de dialogue. Oui ! Même quand on ne sait pas lire, on peut savoir repérer des guillemets et se demander qui parle.

    Ce travail sur l’implicite prend, bien entendu, de plus en plus de place à mesure que les élèves deviennent capables d’aborder des œuvres plus complexes. Comprendre l’ironie, le second degré, les non-dits, les ellipses, les métaphores…

    Les intelligences multiples

    Mettre à profit les séances de sport pour travailler la compréhension littéraire : un élève de maternelle construit une cabane comme les trois petits cochons (Photo personnelle)

    On parle beaucoup, en ce moment, de ces « intelligences multiples » théorisées par Howard Gardner. On m’en avait déjà parlé l’an dernier, et pas plus tard que cette semaine, j’ai assisté à une conférence à ce sujet. Je ne suis pas sûr que toutes les propositions faites sont immédiatement transférables en classes, mais cette réflexion est stimulante dans la façon dont on peut préparer sa classe.

    On peut ainsi faire mimer des épisodes d’une histoire à des élèves (les autres pouvant par exemple chercher à devenir quel est l’épisode mimé) : on facilite ainsi la compréhension des élèves qui ont besoin de passer par le corps. On peut passer aussi par le dessin, par la musique (à ce titre Pierre et le Loup de Prokofiev est un régal), par des activités de classement et de tri (pour les « naturalistes »), etc. L’important étant de varier les activités, puisqu’il est prouvé que très peu nombreux sont les élèves qui ont initialement des facilités avec le tout verbal.

    Et pour les plus grands ?

    Peut-être pensez-vous qu’il est plus facile de mettre en place ce genre de séance en maternelle, voire en élémentaire, plutôt qu’au collège et au lycée, et vous aurez sans doute raison. Cependant, rien n’est impossible. Si le temps manque pour passer par le dessin, on peut en revanche utiliser des tableaux pour classer des éléments, on peut faire surligner des extraits dans des textes. Bref, autre chose que du verbal et du langagier uniquement. On peut visionner des adaptations cinématographiques ou des représentations théâtrales : ce n’est pas du temps perdu, et les élèves doivent comprendre que ces moments ne sont pas simplement récréatifs. L’idéal serait d’avoir le temps d’emmener ses élèves au théâtre, de pouvoir leur faire rencontrer des écrivains, bref, de leur laisser des souvenirs forts de leurs cours de littérature.

    Mais déjà, désacraliser le « grand classique de la littérature ». Un texte littéraire, ça se barbouille. Ma prof de prépa, en khâgne, ne concevait pas un cours de commentaire composé sans surligneurs et crayons gris. On fait des flèches, on surligne, on rature. Là, on est vraiment dans la fabrique du commentaire, où l’étudiant prend conscience des différentes étapes, des va-et-vient intellectuels entre le texte qui existe et le commentaire qui va naître, et c’est vraiment la compréhension que l’on travaille.

    Des classiques vivants

    Les grands classiques de la littérature ne sont bien compris que s’ils sont perçus comme des œuvres vivantes, proches de nous par bien des aspects, même s’ils sont nés dans un contexte qui n’est plus toujours le nôtre. Les grands classiques de la littérature sont ces œuvres qui, parce qu’elles touchent à l’universel, dépassent les circonstances de leur élaboration pour venir nous parler, à nous, hommes, femmes et enfants du vingt-et-unième siècle.

    Représenter, mettre en scène, danser, dessiner, raconter, résumer, quelle que soit l’activité envisagée, il s’agit finalement de faire en sorte que l’élève ou l’étudiant prenne lui-même possession de l’œuvre en question. Qu’il se rassure en se rendant compte qu’il n’est pas seul avec un texte difficile, car les activités proposées sont autant d’outils pour mieux comprendre. Qu’il la manipule et la triture jusqu’à la faire sienne. Qu’il se rende compte qu’elle n’est pas un objet inaccessible, mais qu’elle est au contraire offerte à son plaisir.


    Pour en savoir plus :
    Comment faire pour que les élèves comprennent ce qu’ils lisent ?
    L’Odyssée d’Ulysse à l’école
    La Belle et la Bête à l’école
    La Flûte enchantée à l’école
    Enseigner Peau d’Âne à l’école
    Comment faire écrire des poèmes à des enfants ?
    Qu’est-ce qu’une dissertation ?
    • …et toute la catégorie « Enseignement du français et de la littérature »

    9 commentaires sur « Comment enseigner les classiques de littérature ? »

    1. Lou, professeur de lettres, m’a joint sur Facebook pour proposer d’autres types d’activités enrichissantes qui travaillent la compréhension :
      – les escape games,
      – la retranscription en langage contemporain des tragédies classiques,
      – la mise en scène des pièces de théâtre par les élèves.
      Merci à elle !

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