Le jardin enneigé d’Yves Bonnefoy

En ce moment où il neige un peu partout en France, il est agréable de lire ou relire Début et fin de la neige d’Yves Bonnefoy. Ce n’est pas le recueil le plus connu du grand poète français, décédé il y a deux ans, mais c’est l’un de mes préférés. Dans une langue épurée, ciselée en vers brefs, le poète, sans excès d’emphase, trouve les mots justes pour dire cette réalité à la fois si simple, si naturelle et pourtant mystérieuse qu’est la neige. Aujourd’hui, lisons « Le jardin ».

« Il neige.
Sous les flocons la porte
Ouvre enfin au jardin
De plus que le monde.

J’avance. Mais se prend
Mon écharpe à du fer
Rouillé, et se déchire
En moi l’étoffe du songe. »

Une anecdote narrée avec simplicité

Ce poème est assez bref puisque nous l’avons pu citer intégralement. Il est donc constitué de vers libres rassemblés en deux parties égales que l’on nommera, par commodité, des quatrains, même si une telle expression désigne en principe des strophes régulières. Les vers oscillent autour de six syllabes, sauf le dernier qui en compte théoriquement sept (mais en vers libres, on peut compter plus librement), et, bien entendu, le premier, qui n’en compte que deux.

Cette forme traduit le choix de la simplicité : il ne s’agit ni d’une forme fixe traditionnelle, ni d’un poème où le poète prendrait d’énormes libertés (les notions de strophe et d’isométrie sont à peu près conservées, même si le poète abandonne la rime, et encore il y a un écho phonique en [õ] entre « monde  » et « songe »).

Cette simplicité s’accorde bien avec le propos qui tient de l’anecdote : un beau jour d’hiver, le poète est sorti dans son jardin et a malencontreusement déchiré son écharpe à cause d’une ferraille rouillée. C’est un événement banal, presque un gag. Mais, sous la plume de Bonnefoy, cela devient tout autre chose…

L’ouverture sur un mystère

L’isolement sur le vers des mots « il neige », le choix de l’adverbe « enfin », la référence au « monde » font de cette sortie dans la neige autre chose qu’une simple promenade. On a l’impression que, grâce à la neige, le poète a soudain accès à une réalité plus profonde, à une sorte de moment de grâce où l’on se met à vivre plus intensément.

Il reste difficile, cependant, de déterminer en quoi consiste ce mystère sur lequel ouvre le jardin enneigé. On a l’impression que c’est parce qu’elle se trouve « sous les flocons » que la « porte » acquiert le pouvoir d’ouvrir sur quelque chose d’autre. Comme si le poète nous parlait de la porte symbolique d’un jardin tout aussi symbolique.

Signe de ce mystère, la construction même de la phrase n’est pas sans une certaine opacité. Il n’est pas évident d’indiquer la nature et la fonction du groupe représenté par le quatrième vers :

« Il neige.
Sous les flocons la porte
Ouvre enfin au jardin
De plus que le monde. »

Ainsi, alors même que le poète n’emploie aucun terme savant, le poème devient soudain plus mystérieux, suggérant l’existence de quelque chose de « plus que le monde », donc d’une réalité supérieure aux apparences et à notre regard superficiel.

« J’avance. Mais se prend
Mon écharpe à du fer
Rouillé, et se déchire
En moi l’étoffe du songe. »

Comme la première, cette seconde strophe commence par une phrase brève, de deux mots: « J’avance ». Le choix de la brièveté souligne cette avancée qui n’est plus, dès lors, une banale promenade, mais une façon de progresser vers l’inconnu.

Zut, mon écharpe !

Là où le poème aurait pu devenir grandiloquent, Bonnefoy nous ramène soudain sur terre. C’est là la fonction de ce « mais ». Nous commencions à voir dans ces pas dans la neige quelque chose comme une exploration d’un monde supérieur, et, soudain, l’écharpe qui se déchire nous ramène à la réalité. On peut y voir une forme d’humour.

Et ce n’est pas seulement l’écharpe qui se déchire. C’est aussi et surtout « l’étoffe du songe ». La métaphore de « l’étoffe » permet de relier le tissu réel, celui de l’écharpe, réalité matérielle, et le tissu immatériel du rêve. En même temps que se déchire l’écharpe, se brisent les rêves du poète. Et le voilà rendu au sol, avec la réalité rugueuse à étreindre, comme dirait Rimbaud.

On peut y voir une déchirure intérieure autrement plus douloureuse que l’accroc de l’écharpe. C’est la rêverie même du poète qui se trouve brisée par ce petit incident, banal en apparence, mais qui provoque en somme la fermeture de la porte du rêve, avant même que le poète y soit entré. Nous ne saurons donc rien de ce que le poète y aurait pu contempler.


Pour en savoir plus

Références du poème :
Yves Bonnefoy, Début et fin de la neige,"Le jardin", dans Ce qui fut sans lumière, suivi de Début et fin de la neige et Là où retombe la flèche, Paris, Gallimard, coll. "Poésie", 1991, p. 117.

D'autres articles de ce blog sur Yves Bonnefoy :
♦ Présentation d'Yves Bonnefoy sur ce blog
♦ Article paru à l'occasion du décès du poète
♦ Un autre poème de Bonnefoy : "Les rainettes, le soir"
♦ Citation du jour : Yves Bonnefoy (1)
♦ Citation du jour : Yves Bonnefoy (2)
D'autres articles de ce blog sur le thème de la neige :
La neige en poèmes"Neige" de Maxence FermineLa neige d'André du Bouchet"Pas sur la neige" de Jean-Michel Maulpoix
"Les Gestes de la neige" de Béatrice BonhommeUn poème pour l'hiver : Jacques Prévert

Source de l'image d'en-tête :
♦ E. D'Ascoll Photographies, Flickr, https://www.flickr.com/photos/jetef2/8461093280/in/photolist-dC7g8m-dTFjfC-4h7L2k-jhvvMm-jhvztu-jhvvcy-7nzn1G. Licence Creative Commons.

 

11 commentaires sur « Le jardin enneigé d’Yves Bonnefoy »

  1. C’est si pur et si fort en symboles à la fois que le sens du poème se niche en ses sens. Ce qui ne s’explique pas se dit. La neige pour le ciel au dessus du monde. Visible et intouchable tel un rêve. L’écharpe protège peut être les siens et c’est bien un élément du monde qui dechire ses rêves au sein du jardin symbole du paradis de chacun enfin accessible par la porte qui mène d’ici à ailleurs de ce qui est là vers ce qui est différent juste après.

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