Une définition du théâtre

Dans De la tradition théâtrale (1955), Jean Vilar écrit :

« Il n’est pas d’art qui, plus nécessairement que le théâtre, ne doive unir illusion et réalité. Cela, à l’insu du public et en pleine lumière cependant. Complices. Mensonges et vérité. Le théâtre est en son essence même fait de notre essence même. Il ne mourra jamais. »

Cette belle définition du théâtre m’avait été proposée en dissertation lorsque j’étais en hypokhâgne. J’y ai récemment repensé quand on m’a demandé de dire ce qu’était pour moi le théâtre. Alors je l’ai recherchée pour retrouver l’auteur : Jean Vilar, et non Jean-Paul Sartre comme je l’avais d’abord supposé. J’ai pu la citer grâce à Google Books qui permet de feuilleter en ligne le troisième tome de La Dissertation littéraire générale, par Arsène Chassang et Charles Senniger, chez Hachette Supérieur.

On peut d’abord lire un peu naïvement cette citation en se disant qu’après tout il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le théâtre, qui est un art, donc quelque chose de strictement humain, soit notre reflet. Mais Jean Vilar va plus loin en employant le terme d’essence. C’est l’essentiel de l’homme, toute la nature humaine, qui se retrouve sur le théâtre. Et ce qui fait l’essence du théâtre, c’est l’essence de l’homme.

Cette idée peut d’abord nous rappeler des réflexions tout à fait classiques sur le théâtre comme miroir de l’homme et de la société, comme reflet du monde. Lorsqu’on irait au théâtre, ce serait moins pour se divertir par une fiction amusante que pour se retrouver soi-même comme face à un miroir.

La citation de Jean Vilar est également très intéressante en ce qu’elle condense en peu de mots l’un des paradoxes essentiels du théâtre, qui est précisément ce mixte d’illusion et de réalité, dont le spectateur est tout à la fois la dupe et le complice.

Certaines pièces de théâtre tendent à faire oublier au spectateur qu’il se trouve au théâtre. On vise alors le réalisme le plus abouti, et le jeu des acteurs est si bon que l’on en vient à oublier qu’ils sont des acteurs, et l’on ne pense plus qu’aux personnages qu’ils incarnent. Le décor peut y aider : la scène ressemble alors vraiment à l’endroit où est censée se dérouler l’action, mis à part que le quatrième mur de la pièce est transparent et permet au public de voir ce qui s’y déroule. Sur la scène, les personnages interagissent entre eux comme s’il n’y avait pas de théâtre, pas de public, comme s’ils vivaient réellement la scène imaginée par le dramaturge.

Bien entendu, chaque spectateur sait, au fond de lui-même, qu’il assiste à une représentation et que tout ce qui se déroule devant lui est faux, mais il accepte, sinon réellement de l’oublier, du moins de ne pas se le rappeler trop souvent, afin de mieux se prêter au jeu et de faire comme si c’était vrai.

Et s’il se prête au jeu si facilement, c’est certes pour son plaisir, mais peut-être aussi parce qu’il sait que le faux est pour le dramaturge et pour les comédiens un moyen de montrer du vrai. La fiction représentée, malgré toutes ses conventions et ses artifices, dit quelque chose de la vérité humaine.

Mais il y a aussi des moments, au théâtre, où l’on exhibe ce caractère artificiel. Cela peut ne durer qu’un instant, comme c’est le cas des apartés où les comédiens s’adressent directement au public, tout en feignant de penser à haute voix : pendant quelques secondes, l’on se souvient que l’on est au théâtre, on joue précisément de cet artifice pour faire rire ou sourire, on instaure une connivence avec le public.

Parfois aussi, ce caractère artificiel n’est pas exhibé simplement un instant, comme une parenthèse avant de revenir à l’illusion théâtrale, mais au contraire mis en évidence tout au long de la pièce. On peut penser, bien entendu, à la distanciation brechtienne, qui est le refus permanent d’endormir le spectateur dans une fiction. Mais, plus largement, on pense aussi à toutes ces pièces où l’on se passe complètement de décor, à ces humoristes seuls sur scène qui font mine de parler à des interlocuteurs invisibles…

Il faudrait parler du Nouveau Théâtre, de Luigi Pirandello, du Théâtre du Soleil… Montrer comment, depuis l’Antiquité grecque jusqu’au théâtre du vingt-et-unième siècle, ce paradoxe de l’illusion et de la réalité a été diversement exploité, tantôt dans le dessein de faire oublier l’artifice (par exemple dans le drame bourgeois du XVIIIe siècle), tantôt au contraire dans celui de l’exhiber. Vaste programme…


Image d’en-tête : image de Pixabay recadrée sur laquelle j’ai ajouté la citation.

6 commentaires sur « Une définition du théâtre »

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